Christine Belcikowski

Publications 4

Frédéric Soulié. À propos des partis en France

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

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Ci-dessus : créé par Auguste Clésinger, buste de Frédéric Soulié, installé sur la tombe de l'écrivain au cimetière du Père-Lachaise, division 48.

Publié en 1841, le roman de Frédéric Soulié intitulé Les quatre Sœurs, est conçu, comme d'habitude chez nostre écrivain, sur le mode emboîté. L'auteur signale dans l'incipit qu'il entreprend de rapporter ce que lui a raconté son ami Félix Morland ; suite à quoi, il laisse la parole audit Félix Morland.

« Lorsque nous étions tous étudiants en droit (car quel homme étant aujourd'hui ministre, agent de change, homme de lettres, fabricant de bonbons, ou toute autre chose, n'a pas été en ce temps-là étudiant en droit ?), donc, à cette époque, comprise entre les années 1820 et 1824, il y avait parmi nous un jeune homme du nom de Félix Morland. Il était Normand, très bien pensionné par son père, et avait quelques prétentions à être gentillâtre... » (1)

Frédéric Soulié brosse à la suite à cette brève présentation un portrait dudit Félix Morland qui attire l'attention :

« Félix Morland était un homme de cinq pieds six pouces, très carré malgré sa maigreur, tant sa charpente osseuse était solidement construite. Il n'était ni beau, ni avenant, ni bien tourné, et la façon dont il s'habillait contribuait beaucoup à faire ressortir ses désavantages physiques. Un habit étroit, et boutonné jusqu'au cou accusait la protubérance anguleuse de ses omoplates, les poignets bien serrés des manches exhibaient dans toute leur énormité deux grosses mains rouges et noueuses. Le pantalon, aussi collant que le permettait l'irrégularité des formes, affichait des genoux prodigieusement cagneux ; et l'on ne concevait pas que des pieds si larges et si longs pussent être solidement attachés à des jambes si fluettes. La figure de Félix Morland était de la même famille que son corps. Deux petits yeux gris enfoncés sous d'épais sourcils blonds luisaient de chaque côté d'un nez protubérant et évasé, comme deux lampions au sommet d'un if, reste mourant d'une illumination officielle. Sa bouche replète et légèrement inclinée à gauche s'avançait sur un menton plat et carré, et le tout était couronné d'un hallier de cheveux crépus et poussés avec une telle vigueur et une telle profusion, qu'ils avaient usurpé la plus grande partie du front.

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Ci-dessus : Frédéric Soulié, tel que caricaturé dans le Panthéon charivarique (1851), dit aussi Panthéon Nadar, du nom de son auteur, Félix Tournachon (1820-1910), alias Nadar, l'illustre photographe, qui a été aussi un grand caricaturiste.

« Cependant, sous cet extérieur peu aimable, il y avait une bonhomie charmante, un caractère facile, une solide instruction, et, ce qui contrastait surtout avec sa personne, un cœur passionné, un esprit romanesque et enthousiaste, et un penchant décidé pour la guitare et les pastorales. »

Ne dirait-on pas d'un portrait de Frédéric Soulié itself ?

Il semble bien en effet que, quoique dit « Normand », ce Félix Morland soit un double de Frédéric Soulié, effectivement élevé et financièrement soutenu par son père, tenté en 1824 de se faire appeler Soulié de Lavelanet (2), et plus exactement, à bien lire, un double du Frédéric Soulié de 1841, comme Michel Meylan le sera du Frédéric Soulié de 1844 dans La Maison n° 3 de la rue de Provence (3).

« Ce n'est pas l'étudiant de 1823 qui parle dans ce récit, mais l'homme fait, à qui dix-huit ans de plus ont ôté beaucoup de cheveux et d'illusions, et prêté un peu d'embonpoint et d'expérience. »

Comme son Félix Morland, Frédéric Soulié a été étudiant en droit de 1820 à 1824 (4) ; il n'a pas été « Normand », mais il a fréquenté l'université de Rennes et il a été agent surnuméraire des contributions directes du département de la Mayenne (5) ; et « dix-huit ans de plus lui ont ôté, à lui aussi, beaucoup de cheveux et d'illusions, et prêté un peu d'embonpoint et d'expérience ».

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Ci-dessus : Anonyme. Attaque du Palais du Louvre le 29 juillet 1830. Musée Carnavalet.

Carbonaro en 1823 (6), insurgé durant les Trois Glorieuses de 1830 (7), Frédéric Soulié nourrit en 1841 la désillusion de ceux que les révolutions ont trahis :

« J'ai vu la restauration et les trahisons blanches, les trahisons tricolores, les lâchetés en guenilles, les lâchetés dorées. J'ai vu les apostasies des uns, les entêtements aveugles et forcenés des autres ; et enfin, pour couronner cette longue existence, j'ai assisté à cette énorme plaisanterie qu'on appelle la révolution de juillet. Ah ! sur ce chapitre j'en sais trop pour [...] craindre d'être dupe d'aucun parti. » (8)

Dans Les quatre Sœurs, Félix Morland, alias Frédéric Soulié, constate qu'il n'existe désormais en France point d'autre parti possible que celui des mécontents :

« Certes, je ne suis pas un révolutionnaire, mais je suis volontiers d’un parti qui tient essentiellement au caractère du peuple français. J’ai été, je suis et serai probablement toujours mécontent. Le mécontent est la racine de tous les partis en France, de quelque nom qu’ils s’affublent par la suite. La disposition naturelle de notre esprit est de ne pas vouloir ce qui est ; cette disposition, si niaise ou si méchante qu’elle puisse être, est du moins naturelle et consciencieuse.

Quand à savoir ce qu’on veut, c’est bien différent, on n’y regarde pas de si près ; c’est tout au plus si les têtes fortes des partis s’en sont quelquefois préoccupées ; et il est très probable que si ceux-là disaient exactement à ceux qui les suivent où aboutirait leur système en cas de réussite, les soldats abandonneraient bien vite les généraux. » (9)

Le propos de Frédéric Soulié ne semble-t-il pas en 2020 d'une actualité frappante ?

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1. Frédéric Soulié. Les quatre soeurs. Édition Michel Lévy. 1858.

2. Cf. Christine Belcikowski. Le roman vrai de Frédéric Soulié. II. À Paris. Chapitre 1 : « Melchior Frédéric Soulié carbonaro ». Amazon. 2019.

3. Cf. Christine Belcikowski. Le roman vrai de Frédéric Soulié. I. En Ariège. Chap. 14 : « De l'inquiétante étrangeté de l'imago maternelle chez Frédéric Soulié ». Amazon. 2019.

4, 5, 6, 7. Cf. Christine Belcikowski. Le roman vrai de Frédéric Soulié. II. À Paris. Chapitre 1 : « Melchior Frédéric Soulié carbonaro ».

8. Frédéric Soulié. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. Tome 1, p. 11. Édition Michel Lévy frères. Paris. 1858.

9. Frédéric Soulié, Les quatre soeurs, p. 35, édition Michel Lévy, 1858.

Classé dans : Histoire Mots clés : aucun

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