Christine Belcikowski

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Pierre Sidoine. La Balançoire de Pollio

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

Mensurarum rationes, quae in omnibus operibus videntur necessariae esse, ex corporis membris collegerunt, uti digitum, palmum, pedem, cubitum.
« Le système des mesures dont la nécessité se manifeste en toute œuvre, on l’a emprunté au corps humain comme le doigt, la main, le pied, la coudée. »
Marcus Vitruvius Pollio, dit Vitruve (ca 90 av. J.-C. – ca 15 av. J.-C.) De architectura. Livre III. Chap. 1, 5.

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Ci-dessus : vue de La Balançoire de Pollio en cours de création.

Avec La Balançoire de Pollio, Pierre Sidoine sculpteur développe une sorte de méditation en acte sur « le système des mesures dont la nécessité se manifeste en toute œuvre ». Revisitant ainsi la leçon de Vitruve, et plus originairement encore celle des grands Anciens, pour qui l’homme, selon Protagoras (1), ou Dieu, selon Platon (2), serait effectivement « la mesure de toutes choses », partant, jusque dans ses dimensions corporelles, le modèle du système des mesures qui confèrent à l’œuvre de l’art firmitas, utilitas, venustas, pérennité, utilité, beauté. Circa 1490, Léonard de Vinci, a réalisé à la plume, encre et lavis sur papier, son célèbre dessin représentant L’homme de Vitruve.

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Léonard de Vinci. L'homme de Vitruve. Gallerie dell'Accademia de Venise.

Concernant les dimensions du corps humain, Vitruve observe qu’elles s’inscrivent, à partir du nombril dans un cercle, et à partir du pubis dans un carré, lesquels cercle et carré se trouvent ainsi reconduits à leur statut de formes a priori ou formes divines, tandis que la proportionnalité dimensionnelle du corps humain se trouve élevée, elle, au rang d’exemplum (3) de l’ordre cosmique ou ordre divin.

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Ci-dessus : cercle et carré. Vue de La Balançoire de Pollio en cours de création.

Pierre Sidoine, dans La Balançoire de Pollio, applique à un santon articulé du XIXe siècle, haut de 63 cm, acheté chez un antiquaire, ce même statut d’exemplum. Ce santon naïvement sculpté se trouve inscrit à partir du nombril dans une structure tridimensionnelle composée d'un cercle de métal de 78 cm de diamètre, et à partir du pubis d'un carré d'un peu plus de 78 cm de côté, fait de métal aussi. L’ensemble se veut ici, à sa façon un peu libre, témoin du système des mesures qui confèrent à l’œuvre de l’art, Vitruve dixit, firmitas, utilitas, venustas, pérennité, utilité, beauté.

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Ci-dessus : un santon articulé du XIXe siècle. Vue de La Balançoire de Pollio en cours de création.

Or, jouant ainsi avec l’idéal vitruvien de firmitas et d’utilitas, Pierre Sidoine s’est plu à l’agrémenter de la fantaisie suivante : « J’ai conçu l’idée, saugrenue il est vrai, que ce brave homme de Vitruve, qui a été ainsi écartelé pendant plus de 600 ans, en a eu marre de sa condition… Il a donc décidé, un jour, de se relaxer et de faire un peu de balançoire... Pour rester également dans l’esprit de Léonard de Vinci, passionné qu’il était de machineries diverses, le résultat final devait, à mon sens, comporter quelques petits mécanismes — roues, arbres de transmission, manivelle, etc. —, qui m’ont pris un certain temps à concevoir, esthétiquement et techniquement ».

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Ci-dessus : manivelle et autres petits mécanismes. Vue de La Balançoire de Pollio en cours de création.

Il y a dans la mobilité de cette balançoire quelque chose qui se joue de la firmitas requise par Vitruve dans l'œuvre de l'art, par là une sorte de pied-de-nez adressé aux barbes des grands Anciens. L'utilitas se réserve, elle, de se manifester toute entière dans le pouvoir de répondre au seul besoin, humain, trop humain, qui est celui de la liberté. Quand à la venustas, qui ne la voit paraître ici, dans le complexe appareil d'une fantaisie issue du sommeil de la raison ?

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Ci-dessus : vue de La Balan de Pollio en cours de création.

Pierre Sidoine sculpteur, dans cette œuvre empreinte comme toujours d'ironie, est décidément un baroque moderne.

Rendez-vous à la Maison des Essarts (11150 Bram), où La Balançoire de Pollio sera exposée pour la première fois. Vernissage le jeudi 30 janvier à 18h. L'exposition durera jusqu'au 1er mars.

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1. Formule de Protagoras citée par Platon dans le Théétète, 152a : Φησὶ γάρ που πάντων χρημάτων μέτρον ἄνθρωπον εἶναι.

2. Platon. Lois. IV, 716c. « Dieu est la vraie mesure de toute choses ; il l’est beaucoup plus qu’un homme, quel qu’il soit ». Ὁ δὴ θεὸς ἡμῖν πάντων χρημάτων μέτρον ἂν εἴη μάλιστα, καὶ πολὺ μᾶλλον ἤ πού τις, ὥς φασιν, ἄνθρωπος·

3. Ériger quelque chose ou quelqu'un en exemplum, c'est, dumtaxat rerum magnarum parua potest res exemplare dare, « pour autant qu’une petite chose peut fournir l’exemple des grandes choses », faire varier l’échelle, par là faire venir l’invariance. Lucrèce. De natura rerum, II, v. 123-124.

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