Christine Belcikowski

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À Toulouse, le Christ de Saint-Remézy

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

Dans les premiers jours du mois de juillet 1497, un bruit circula dans Toulouse : accueilli d'abord par la multitude avide de nouveautés, le fait merveilleux qu'il annonçait, lui fit obtenir un immense crédit. Aussi, bientôt dans les divers quartiers de la ville, l'on entendit répéter en langue vulgaire : Le Christ de la petite chapelle de l'enclos des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem de la rue Saint-Remésy (1) sue comme s'il était animé ; d'abondantes larmes coulent de ses yeux.

Et la population accourait de tous les points de la ville, se pressant dans les rues étroites du quartier Saint-Remésy pour voir un prodige de si religieux attendrissement ; et il semblait effectivement à la multitude que du crucifix tombaient des larmes ; plusieurs croyaient méme voir les mouvements des yeux de la sainte face, et celui de ses paupières animées par les pleurs ; et l'on entendait répéter que jamais prodige plus étonnant n'avait paru.

À ce spectacle, saisies d'une religieuse terreur, et toutes émues, les femmes s'écriaient, en levant Ies mains au ciel : Miséricorde, Seigneur, vous qui êtes à la ressemblance de celui qui est là-dessus. Senhor Dieu, miséricordé, vos quelz à la semblanza d'aquel que es lai sus !

Hector de Bourbon occupait alors le siége archiépiscopal de Toulouse, et son Official, Antoine de Sabonnères, instruit de ce qui se passait à Saint-Remésy, se hâta de se rendre sur les lieux pour y exercer, dans l'intérêt de la vérité et de la foi catholique, les actes de sa juridiction ecclésiastique. L'Archevêque et l'Official savaient bien que rien n'est impossible à celui qui tient dans ses mains les lois de Ia nature ; qu'il peut par conséquent en suspendre le cours ordinaire au gré de Sa volonté, et donner le mouvement et la vie aux choses ies plus inertes ; mais ils savaient bien aussi que la sagesse providentielle se propose toujours dans ses actes une fin digne d'elle, et que ce n'est pas pour satisfaire une vaine curiosité qu'elle fait paraître quelquefois pour l'homme de prodigieux spectacles. D'autre part, l'Archevêque dc Toulouse n'ignorait pas combien il est facile d'abuser de la crédulité des simples ; que la fraude et la tromperie peuvent se glisser partout, et que de quelques dehors qu'elles se revêtent, et quel que soit le motif qu'elles ont en vue, elles n'en conservent pas moins l'odieux de leur nature ; qu'elles deviennent même d'autant plus criminelles et coupables, que l'objet dont elles se servent pour arriver à leur but est plus digne du respect et de la vénération des hommes.

Aussi les bruits concernant le Christ de Saint-Remésy firent l'objet d'une enquête rigoureusement poursuivie par l'official, qui y procéda, accompagné de Pierre de Bulles, son lieutenant, de Jean de Voisins, et de Rodolphe de Gonon ou Gounon. Bientôt a été découverte la cause du bruit répandu dans Toulouse avec tant dc promptitude : la chaleur a liquéfié des gommes et autres substances résineuses entrées dans la formation de la figure du Sauveur en croix, et celles-ci en découlant le long du corps, ont produit les apparences d'un merveilleux dont s'est emparé le vulgaire, incapable d'examiner et d'approfondir les choses. Le nommé Vandich, sergent royal, qui a fait faire ce Christ, l'a dit ainsi et répété à plusieurs personnes. Il le témoigne dans sa déposition. Mais l'Official et ses officiers ont observé aussi, qu'une représentation de larmes très artistement faite, existe à côté des yeux et paraît en sortir ; que du côté percé du Christ, semblent naturellement couler des gouttes de sang et d'eau, tant a de vérité l'expression de celles qui y sont figurées. Ils ont remarqué aussi que les yeux du Christ ne sont pas également ouverts : que le droit l'est en entier, tandis que le gauche ne l'est qu'à demi. Jean de Bruillac, Arnaud de Durand, Guilhem de Béringuier, prêtres vicaires de la Dalbade, appelés pour l'enquête avec Jean de Cochard, recteur de cette église, momentanément absent, ont aidé à l'examen du Christ en question qui, pour cet effet, a été descendu, avec toute la décence possible, de la place qu'il occupait : ils le montrent au peuple à la portée duquel ils le placent ; ils lui signalent les causes du bruit qui s'est répandu, et ils lui répètent que le Christ ne sue pas plus qu'il ne pleure. Mais pour éviter quc cette pieuse image ne soit encore l'objet des empressements qu'une erreur matérielle a motivés, l'Official observe qu'un culte de cette nature est opposé à la foi chrétienne ; que l'église ne permet l'exposition des statues et des tableaux, que pour exciter au respect et à la vénération de ceux qu'ils représentent ; que c'est à eux seulement quc se rapporte l'hommage ; qu'agir autrement, serait faire acte d'idolâtrie. Et ayant couvert le Christ d'un voile et l'ayant fait remettre à sa place, l'Official éteignit la lampe qui jour et nuit brûlait dans l'édicute Saint-Remésy ; il en ferma la porte, défendant sous des peines canoniques et pécuniaires de la rouvrir, et d'y célébrer la Messe jusqu'à nouvel ordre. Mais ces dispositions furent bientôt méconnues, la chapelle ouverte de nouveau, le voile qui couvrait le Christ ayant été enlevé, la population se rendit encore à Saint-Remésy pour faire des prières et offrir des ex-voto.

Cette infraction aux ordonnances ecclésiastiques ne pouvait rester impunie. Aussi l'Official ayant réclamé l'appui du bras séculier, appui que le Viguier s'empressa de lui donner en lui envoyant son lieutenant, fit enlever le crucifix, et l'ayant couvert d'un voile, nonobstant oppositions, il en ordonna la translation dans l'église Saint-Étienne, où il fut déposé derrière le chœur, et confié à la garde du recteur de cette métropole, qui ne devait en laisser approcher personne. Il fit aussi fermer l'oratoire Saint-Remésy, pour des motifs pris au surplus de l'état inconvenant des lieux qu'avait révélés une nouvelle enquête.

C'est contre ces mesures que réclama Jean de Gaches, prêtre sacristain ou recteur de l'église des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, appelant au Sénéchal de la sentence ; et, comme il le dit, des voies de fait de l'Official et de tous autres qui avaient agi par ses ordres.

Cette procédure, qui a été retrouvée dans les archives, offrant des circonstances dignes de remarque, soit dans le fait qu'elle expose, soit par la manière dont il est exposé, M. Belhomme en poursuit les principaux détails, qu'il traduit du texte latin.

Et d'abord Jacques Violat, licencié à la Cour du présidial et lieutenant du Sénéchal de Toulouse, nommé commissaire dans cette cause, se rend au quartier Saint-Remésy sur les lieux du débat. Là, comme le dit le texte latin, assis sur un escabeau à la manière des anciens, il va tenir son audience publique. Il en fait l'ouverture : Quelle heure est-il ? Il n'en sait rien : du moins ne le sait-il pas d'une manière précise, et pour étre fixé autant que possible à cet égard, il dresse une sorte d'enquête, en appelant judiciairement le témoignage des assistants. Ceux-ci s'accordent assez à dire qu'il est une heure passée.

Le sacristain de Saint-Jean se plaint avec force dans sa requête de l'enlèvement du Christ ; de la ruine et de l'anéantissement d'une chapelle, bâtie par les aumônes des bonnes gens dans les murs servant d'enceinte au prieuré, et avec le consentement de l'ordre des Hospitaliers, auxquels les souverains Pontifes ont accordé de nombreuses Bulles d'exemptions et d'immunités ecclésiastiques, qui dans cette occasion ont reçu une grave atteinte.

L'Official a dit, de son côté, qu'une statue très ancienne de Notre Dame de Pitié et des peintures existaient à l'extrémité de la rue Saint-Remésy, sur le mur formant un des côtés de la maison prieurale de Saint-Jean de Jérusalem, et que l'oratoire renfermant le Christ en question, n'a été bâti que depuis une année ; qu'à son culte se mêlant des exagérations qui sentaient l'idolâtrie et portaient atteinte à la pureté de la foi catholique, il avait dû faire enlever ledit Christ ; et que des circonstances de localité lui avaient fait une loi de fermer l'oratoire ; car dans ce quartier, comme le lui a dévoilé l'enquête, vivent nombre de femmes de prostitution ; là, attenant l'oratoire, est un maréchal ferrant qui s'occupe aussi de soigner les animaux malades ; lequel ayant saigné une fois un cheval, le sang rejaillit jusque sur l'autel : circonstances toutes inconvenantes et pleines d'irrévérence.

Étienne du Pin, bachelier ès lois, procureur de l'archevêché de Toulouse, en dit tout autant ; il affirme qu'aucun privilège ou immunité ne peut mettre à l'abri de la juridiction ecclésiastique de l'Archevêque de Toulouse, lorsqu'il s'agit de désordres qui touchent à la foi. Croire autrement, dit-il, serait s'éloigner de l'unité catholique. Venant au culte des images, il observe que la légèreté de l'homme est bien grande ; que souvent, ce qui entre par une de ses oreilles, sort par l'autre ; mais que ce qui est exposé aux yeux laisse des impressions qui s'adressent constamment à la mémoire ; et que de cette nature sont les images : qu'il y a nombre d'églises dans Toulouse où sont des croix et des images de la glorieuse Vierge et des Saints ; que les fidèles se réunissent dans ces paroisses, et rendent à ces pieux objets un culte tout subordonné, comme il convient de Ie faire ; mais qu'il semble qu'il y ait des gens qui veulent substituer une nouvelle doctrine aux anciens enseignements ; l'on dirait qu'ils veulent placer leur autorité au-dessus de celle de l'Evêque ; c'est ce qui a été fait dans l'érection de cette chapelle du quartier Saint-Remésy, d'où a été enlevé le Christ en question. L'avocat entre ensuite dans les détails déjà mentionnés au sujet de l'inconvenance des lieux.

C'est à réfuter ces détails d'inconvenance locale, que s'attache dans sa réplique M. Jérôme de Portalet, bachelier ès lois, procureur dudit François Gaches.

Parlant d'abord du respect et de la révérence qui sont dus aux pieuses représentations du Sauveur, de la glorieuse Vierge et des Saints que renferment les édifices religieux, cet avocat taxe d'impiété et d'attentat l'acte d'enlèvement du Christ de Saint-Remésy ; et venant à la circonstance des lieux objectée contre l'existence de la chapelle : Et quoi, dit-il, lorsque le Sauveur vivait sur la terre, on lui fit un crime de ce qu'il conversait avec les pécheurs, qu'il mangeait et buvait avec eux, et admettait à sa compagnie les femmes de mauvaise vie ; ne semble-t-il pas que l'on vienne aujourd'hui renouveler la méme accusation (2) ? Et quant à ce qui concerne le maréchal, qui, près de ladite chapelle, se livre aux exercices de sa profession, nous dirons que la première fondation de cette chapelle est de haute antiquité (3) et que si ledit maréchal fait là quelque chose d'opposé au recueillement et à la décence du culte de Dieu, il se met par là-méme dans le cas d'être chassé et de faire place nette ; car dans les termes du Droit, si un forgeron ou tout autre exerçant profession bruyante, vient habiter près des écoles et maisons des étudiants qui doivent jouir d'un séjour silencieux, il peut et doit être chassé de ces lieux ; à plus forte raison doit-on procéder ainsi contre celui qui met obstacle au service divin, l'utilité publique devant toujours l'emporter sur l'intérêt privé.

Les privilèges de l'ordre de Saint-Jean font ensuite l'objet de considérations et d'observations, dont il préte la force à ses arguments.

Voilà, dit en finissant M. Belhomme, ce qui nous a paru le plus digne de remarque dans le procès que, dans le xve siècle, l'ordre de Malte soutenait contre l'officialité de Toulouse au sujet du Christ de la rue vulgairement dite de Saint-Remésy.

Les deux parties étaient en présence, l'une pour défendre ses privilèges et ses immunités auxquels il était dit que l'on avait porté atteinte, et l'autre pour s'opposer à tout ce qui pouvait être contraire à la foi catholique. Il y a là un point de vue intéressant et bien réel de la physionomie morale de la ville de Toulouse à cette époque. Qu'il nous soit permis de faire en passant une observation dont cette lecture nous fournit le texte : L'on voit avec quel zèle, dans le XVe siècle,l'autorité ecclésiastique de Toulouse, qu'on a si fort arguée de fanatisme, poursuivait et réprimait les abus auxquels une ferveur ardente et exaltée eût bien pu donner un tout autre nom, qu'elle eût pu faire envisager sous un aspect bien moins répréhensible. Mais nous avons rapporté les faits dans toute leur vérité, et cette exactitude n'a pas été toujours la méme de la part de plusieurs qui ont écrit ou qui ont prétendu écrire l'histoire. Aussi que de suppositions absurdes, que d'exagérations pleines d'extravagances en ont surchargé les pages ! que de fois ce qu'il y a de plus saint, de plus vénérable et de plus sacré, a été infecté par le venin des plumes irréligieuses et passionnées !... Mais le bon sens public semble enfin devoir faire raison de ces écrivains systématiques et immoraux, enfants du trouble et des passions. » (4)

1. « Cette chapelle était accolée aux murs extérieurs de la clôture du couvent des Hospitaliers de Saint-Jean, rue Remézy. Elle a subsisté jusqu’en 1795 comme le prouve une note d’un bureau de police du 24 messidor an III : « le bureau renvoie au citoyen Virebent... l’invitation que le district fait à la municipalité de faire enlever les décombres provenant de la démolition de la chapelle qui était établie dans le mur de clôture du ci-devant hôtel de Malte, placés au bout du coin Saint-Jean... ». Pour d'autres détails encore, voir Michelle Fournié. « L’oratoire Saint-Rémi et les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem : les miracles de 1496 à Toulouse ». In Mémoires de la Société Archéologique du Midi de la France, tome LXV (2005).

2. Note de M. Belhomme. « M. Jérôme de Portalet aurait dû savoir que les femmes de mauvaise vie qui eurent accès auprès du Sauveur pendant qu'il conversait avec les hommes, sont devenues de grandes saintes, et que ce ne fut qu'à cette condition qu'elles purent s'approcher de lui. Ce n'était pas assurément dans le méme but que celles dont il s'agit avoisinaient l'oratoire Saint-Remésy. »

3. Note de M. Belhome. « Dans le lieu où avait été établie la chapelle en question, il existait en effet des statues très anciennes et des peintures pieuses dont l'existence, comme le constate l'enquête de l'official, remontait à des époques très reculées. ll est à présumer que ces restes avaient appartenu à l'ancien oratoire, que saint Germier, 10e évêque de Toulouse, qui vivait en 486, avait érigé en l'honneur de saint Rémi, qui fut le coadjuteur de saint Exupère, et qui, étant mort évêque de Rheims, légua à saint Germier, comme le dit l'auteur des Gestes toulousains, « ses aneaulx, sa miltre et ses gants » ; c'est de là que la rue Saint-Remésy tirerait son nom. »

4. « Extrait d'un mémoire de M. Belhomme, conservateur des archives départementales, intitulé Le Christ de Saint-Remésy ». In Mémoires de l'Académie Royale des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse. Troisième série, tome II, p. 33. Imprimerie de Jean Matthieu Douladoure. Toulouse. 1846.

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