Christine Belcikowski

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Au château de Léran, en songe

Rédigé par Belcikowski Christine 3 commentaires

« Nous galopâmes longtemps, jusqu'à ce que ce rêve en devint un autre, se fondit en lui sans coupure ; et le sable embrasé où j'avais trouvé ce cheval d'émir aboutit au gazon frais de notre château d'enfance.

Ce château est entouré d'une terrasse toujours verte. C'est là que le cheval s'arrêta. Un peu d'écume, en tombant, étoila l'herbe rase et ce furent... les pâquerettes que je ramassais jadis.

Une odeur saine de nature montait du pelage et du gazon foulé. Je me laissai glisser de ma selle ; l'odeur partit comme un oiseau. Ma main crut encore serrer la bride. Mais déjà il n'y avait rien ; le cheval n'était plus là...

Je me retrouvai seule, les membres encore tremblants de la course, tout contre le château, là où le mur du midi semble un peu doré, là où s'ouvrent, tout en bas, les boutons du Bengale, et tout en l'air les trois fenêtres de ma première et tant belle chambre.

« Tout est pareil », me dis-je... Mais à peine l'avais-je pensé, qu'un changement commença.

Avec la rapidité et les mouvements secs des machineries de théâtre, un grand entonnoir se creusa dans le sol de la terrasse, vers l'angle, là où le donjon s'élève du rocher.

Pendant cette transformation, le sol alentour se souleva comme une étoffe. Dans le creux apparurent les couleurs du prisme, tremblantes et moirées. La plupart se dissipèrent et il n'en resta que trois, le bleu, le rose et le safran, avec la qualité exacte des tons que leur donnait l'Angelico dans ses peintures. À tel point que son nom me vint aux lèvres.

Quelque chose se préparait sous ces couleurs, et sans doute par elles.

Je les vis s'épaissir, tournoyer, puis se diviser en formes exquises qui tenaient le milieu entre la peinture et la vie. Ni garçons, ni filles, anges des paradis peints, ces êtres se groupèrent autour d'un grand oranger qui venait de naître avec eux et qui seul possédait des teintes naturelles. Il était garni en arbre de Noël, avec beaucoup de bougies allumées entre les oranges, des fils d'argent et des guirlandes diamantées. De menus paquets ficelés, suspendus à l'extrême bout des branches, m'inspiraient envie et curiosité.

Les créatures aux robes peintes firent une ronde autour de l'arbre. Les mains et les pieds étroits étaient agiles, mais les visages gardaient une immobilité d'émail.

Des chants s'élevèrent : ces êtres chantaient à bouches closes. J'en étais certaine, c'était bien d'eux qu'émanaient les voix. Ils ne paraissaient ni heureux ni tristes, ces deux mots n'avaient pas de sens autour de cet arbre, et les voix, qui chantaient en latin un air d'église, répandaient des ondes de tranquillité.

Dans le creux où tout cela venait de naître, la terre brillait, devenue blanche, sans rayonner du froid. Je pensai au givre artificiel dont on parsème les crèches. Et toutes les apparences de cette petite « cour céleste » correspondaient à son chant perlé, à son chant glacé.

Comme tout à l'heure pour les spahis, nulle différence ne marquait les figures. Liées en guirlandes, elles se ressemblaient comme des fleurs. Dans la poudre blanche, leurs pieds laissaient des empreintes d'oiseaux. Le château lui-même semblait prendre plaisir à regarder la ronde, par ses fenêtres entr'ouvertes.

Et voici qu'en levant la tête je m'aperçus que la façade — solitaire auparavant — s'était garnie de visages. Je retrouvais de vieilles personnes rajeunies par ce Noël solaire et qui m'apparaissaient, à ces croisées, avec les aspects et les modes qu'aux jours de mon enfance je leur avais connus. Il y avait là des religieuses qui m'avaient appris à lire, l'archiviste qui me donnait des bonbons, plusieurs dames du village et des petites villes d'alentour, accompagnées de leurs fils disparus à la grande guerre. Du salon de compagnie me regardaient deux vieilles demoiselles aux visages enfarinés, aux perruques d'astrakan, qui venaient toujours « nous rendre visite pour la bonne année ». À cette fenêtre elles minaudaient comme par le passé, mais bien plus gaiement, et elles agitaient vers l'oranger les mêmes mouchoirs de cérémonie, brodés dans leur jeunesse et qu'elles arboraient trois fois l'an.

Toutes ces personnes, à ma souvenance, étaient venues souvent au château, quand il n'était pas encore, pour elles, question de mourir... Elles étaient bien pareilles à leur ancien temps ; un peu plus émaciées peut-être. Toutes regardaient l'arbre et souriaient.

Et moi, je regardais, je regardais les fenêtres, en haut surtout, vers les plus chères des chambres.

Mais les seuls visages que j'appelais ne se montrèrent pas et, sans que fût changé l'air serein, tout le château s'embua par mes propres yeux. »

Ci-dessus : extrait de « Noël d'été », in Lumière cendrée, de Claude Silve sive Philomène de Lévis Mirepoix. Librairie des Champs-Éysées. Paris. 1941.

3 commentaires

#1  - sylvie Berman a dit :

Très beau rêve, du côté de chez Nerval, chargé de sens et de symboles...

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#2  - Maguy a dit :

De la pure poésie ! C'est très beau et cela m'a permis de rêver, moi aussi et de repartir en enfance ! On a passé de bons moments dans ce château ! L'âge heureux ....

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#3  - Squaline a dit :

C'est fabuleux ce passage avec tous ces détails ! Je ne sais pas si cela a déjà été fait mais lire cet extrait m'a donné envie de faire un tableau avec la plupart des éléments décrits. J'imagine ma composition très coloré avec quelques touches en noir et blanc...Je cherche déjà comment représenter la partie suivante : <<... ces êtres chantaient à bouches closes.>> J'ai déjà fait des tableaux de rêve sur commande ou à partir d'un poème et ce n'est pas toujours simple mais finalement cela permet bien plus de liberté dans la créativité.

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