Christine Belcikowski

Publications 4

Montaigne en Italie. « Je fus voir la Librerie du Vatican »

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

Le 5 septembre 1580, Montagne entreprend de se rendre en Italie via la Suisse, l'Allemagne et l'Autriche. « Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche ». Montaigne chemine en tout cas de ville d'eaux en ville d'eaux dans l'espoir d'y trouver quelque soulagement à la gravelle dont il souffre cruellement, et il entend, une fois arrivé à Rome, remettre personnellement au pape Grégoire XIII un exemplaire de ses Essais. C'est à l'occasion de cette étape romaine qu'il visite « la Librerie du Vatican ». Le récit de ladite visite se trouve reproduit ci-dessous dans son orthographe originale.

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Ci-dessus : la librairie du Vatican sous Sixte IV (1414-1484).

Le 6 de Mars [1581], je fus voir la Librerie du Vatican, qui est en cinq ou six salles tout de suite. Il y a un grand nombre de livres atachés sur plusieurs rangs de pupitres ; il y en a aussi dans des coffres, qui me furent tous ouverts ; force livres écris à mein & notammant un Seneque & les Opuscules de Plutarche.

J’y vis de remercable la statue du bon Aristide à tout une bele teste chauve, la barbe espesse, grand front, le regard plein de douceur & de magesté : son nom est escrit en sa base très antique ; un livre de China, le charactere sauvage, les feuiles de certene matiere beaucoup plus tendre & pellucide que notre papier ; & parce que elle ne peut souffrir la teinture de l’ancre, il n’est escrit que d’un coté de la feuille, & les feuilles sont toutes doubles & pliées par le bout de dehors où elles le tienent. Ils tiennent que c’est la membrane de quelque abre.

J’y vis aussi un lopin de l’antien papirus, où il y avoit des caracteres inconnus : c’est un écorce d’abre.

J’y vis le Breviaire de S. Gregoire écrit à mein : il ne porte nul tesmoingnage de l’année, mais ils tienent que de mein à mein il est venu de lui. C’est Missal à peu-près come le nostre, & fut aporté au dernier Concile de Trante pour servir de tesmoingnage à nos serimonies.

J’y vis un livre, de S. Thomas d’Aquin, où il y a des corrections de la mein du propre autheur, qui escrivoit mal, une petite lettre pire que la mienne. Item une Bible imprimée en parchemin, de celes que Plantein vient de faire en quatre langues, laquelle le roy Philippes a envoïée à ce Pape, come il dict en l’inscription de la relieure ; l’original du livre que le Roy Henry d’Angleterre composa contre Luter, lequel il envoïa il y a environ cinquante ans, au Pape Leon dixiesme, soubscrit de sa propre mein, avec ce beau distiche latin, aussi de sa mein

Anglorum Rex Henricus, Leo décime, mittit
Hoc opus, & fidei testem & amicitiae
(1)

Je leus les Prefaces, l’une au Pape, l’autre au Lectur : il s’excuse sur ses occupations guerrieres & faute de suffisance ; c’est un langage latin bon pour scholastique.

Je la vis [la Bibliothéque] sans nulle difficulté ; chacun la voit einsin, & en extrait ce qu’il veut ; & est ouverte quasi tous les matins, & si fus conduit partout & convié par un Jantilhome, d’en user quand je voudrois. M. notre Ambassadur s’en partoit en mesme tamps, sans l’avoir veue, & se pleignoit de ce qu’on lui vouloit faire faire la cour au Cardinal Charlet, maistre de cete Librerie pour cela ; & n’avoit, disoit-il, jamès peu avoir le moïen de voir ce Seneque ecrit à la mein ce qu’il desiroit infinimant. La fortune m’y porta, come je tenois sur ce tesmoingnage la chose pour desesperée. Toutes choses sont einsin aisées à certeins biais, inaccessibles par autres. « L’occasion & l’opportunité ont leurs privilieges, & offrent souvant au peuple ce qu’elles refusent aus Rois. La curiosité s’ampeche souvant elle mesme, comme faict aussi la grandur & la puissance ».

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Ci-dessus : à la Bibliothèque Apostolique Vaticane, édition romaine de Virgile, folio 014 recto.

J’y vis aussi un Virgile ecrit à mein, d’une lettre infiniemant grosse & de ce caractere long & etroit que nous voïons ici aus inscriptions du tamps des Ampereurs, come environ le siecle de Constantin, qui ont quelque façon gothique, & ont perdu cete proportion carrée qui est aus vieilles escritures latines. Ce Virgile me confirma, en ce que j’ai tousiours jugé, que les quatre premiers vers qu’on met en l’Æneide sont ampruntés: ce Livre ne les a pas.

Il y a des Actes des Apostres escrits en très belle lettre d’or grecque, aussi vifve & recente que si c’etoit d’aujourd’hui. Cete lettre est massive, & a un cors solide & eslevé sur le papier, de façon que si vous passés la mein pardessus, vous y santés de l’espessur. Je croi que nous avons perdu l’usage de cete escriture.(1)

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1. Traduction : Le Roi des Anglais, Henri, à Léon dixième a envoyé cet ouvrage, témoin de sa foi et de son amitié.

2. Montaigne. Voyage en Italie, II. (1580-1581).

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