Noel Joseph Madier de Montjau témoin d’un épisode de la Révolution en marche

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Ci-dessus : vue de Bourg-Saint-Andéol au bord du Rhône, foyer natal de la famille Madier de Montjau.

Le 20 avril 1790, Noël Joseph Madier de Montjau, député à l’Assemblée nationale, se trouve convoqué au Châtelet et invité à témoigner de ce qu’il a vu lors des journées meurtrières des 5 et 6 octobre 1789. Voici sa déposition :

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Ci-dessus : Horace Vernet (1789-1869). Portrait de Noël Joseph Madier de Montjau (1755-1830) circa 1815. Musée de Valence.

20 avril 1790. « Sieur Noël Joseph Madier Demontjau, âgé de trente-cinq ans, avocat au parlement de Toulouse, député à l’Assemblée nationale, demeurant ordinairement au bourg Saint-Andéol en Vivarais, et logé en cette ville de Paris, rue de Cléry, n° 98 ; après serment par lui fait de dire et déposer vérité, qu’il nous a représenté copie de l’assignation à lui donnée le jour d’hier par Fayel, huissier à Verge en cette cour ; lecture à lui faite des arrêté et requisitoire sus-énoncés, et de l’ordonnance sus-datée, a déclaré n’étre parent, allié, serviteur ni domestique des parties.

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Ci-dessus : Pierre Denis Martin. Vue du château de Versailles depuis la Place d’Armes, en 1722.

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Ci-dessus : William R Shepherd. Map of Versailles in 1789. In Historical Atlas. Page 149. Henry Holt Editor. New York. 1911. Cliquez sur les images pour les agrandir.

Dépose que le cinq octobre dernier, il a ouï dire que partie de l’armée parisienne se rendait à Versailles ; il sortit de chez lui à quatre heures de l’après-midi, sur le bruit des tambours de la milice nationale de Versailles, qui battait la générale ; qu’il se rendit sur la place d’armes avec M. Veytard, curé de Saint Gervais de Paris, qu’ils y trouvèrent M. Durget 1Pierre Antoine Durget (1745-1817). Député à l’Assemblée nationale constituante du 12 avril 1789 au 30 septembre 1791., député de Franche-Comté à l’Assemblée nationale, se promenèrent, tous trois ensemble pendant un quart d’heure.

Qu’ils virent se former deux colonnes, l’une sur la droite en montant au château, composée des soldats du régiment de Flandres ; la seconde au-devant de la première grille du château, qui se composait successivement des gardes du roi ; qu’ils aperçurent plusieurs gardes, allant rejoindre leur corps, qui étaient insultés et hués par la populace qui se trouvait au bas de la rampe qui conduit à la rue Satory et à l’avenue de Sceaux.

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Ci-dessus : Les Parisiennes vont chercher le roi à Versailles. Gravure anonyme.

Que lui, déposant, étant remonté avec ledit sieur Durget, vers le corps de garde des gardes françaises, il aperçut un groupe de femmes qui voulait percer dans les rangs des gardes du roi ; que ce groupe était suivi de plusieurs hommes, et qu’en même temps ils s’approchèrent beaucoup de personnes venues de la rue des Récollets ; qu’à l’instant un homme vêtu d’un habit de garde nationale, qui venait de derrière les rangs des gardes du roi, fut poursuivi avec plusieurs autres, par trois gardes du roi qui se détachèrent pour éloigner la populace du côté de ladite rue des Récollets ; deux des gardes du roi s’arrêtèrent après un temps de galop, de la longueur à peu près de trente toises ; que le troisième qu’on lui a dit être M. de Savonnières 2Timoléon Magdelon François, marquis de Savonnières, né à Metz le 28 novembre 1740. Enseigne au régiment de Normandie en 1755, major du régiment de Navarre en 1776, chevalier de Saint-Louis, mestre de camp en 1780, lieutenant aux gardes du corps en 1786 ; il eut le bras cassé d’un coup de fusil par un garde national de Versailles, le 5 octobre 1789, et mourut le 9 février suivant., officier des gardes du corps du roi, ne s’arrêta qu’après avoir atteint l’homme vêtu de bleu ci-dessus désigné, auquel il allongea un coup de sabre, qu’il peut assurer avoir été donné du plat de la lame, par le son qu’il entendit, ayant bien remarqué que l’homme qui avoit reçu le coup s’était retiré.

Qu’alors le sieur de Savonnières allant rejoindre le corps de sa troupe au pas, un homme qu’on lui a dit depuis être marchand d’eau-de-vie en détail, rue de la Chancellerie, qui était appuyé nonchalamment sur la barrière placée au-devant du corps de garde, ayant dans ses bras un fusil, se releva alors, et tira sur ledit sieur de Savonnieres à la distance de cinq à six toises ; qu’il vit après ce fait et en se retirant, la milice de Versailles, et plusieurs autres personnes armées qui allaient se former en corps de troupes du côté et au-devant des corps de gardes des anciens gardes du roi ; qu’il entendit plusieurs fois huer et crier « Tue », lorsque des gardes du corps qui n’avaient point encore rejoint leur corps, arrivaient par l’avenue de Sceaux.

A huit heures du soir ayant appris que l’Assemblée nationale tenait encore sa séance, il s’y rendit par la rue de Satory, la place d’armes et l’avenue de Paris ; qu’au bas de la rampe de l’avenue de Sceaux, il aperçut un cheval, qu’on lui dit être un de ceux montés par les gardes du corps, qui avait eu la jambe cassée d’un coup de fusil ; ce cheval était encore debout et tenu à main par plusieurs personnes ; il continua sa route, et vit défiler une ou deux compagnies du régiment de Flandre, qui étaient restées les dernières sur la place d’armes ; qu’un bourgeois s’approcha alors d’un sergent qui se détacha de sa compagnie pour lui parler avec un ton qui annonçait une ancienne liaison et une grande intimité.

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Ci-dessus : vue de l’Hôtel de ville de Versailles, construit sur l’emplacement de l’ancien hôtel du Grand-Maître.

Arrivé auprès du Grand-Maître 3À la place de l’actuel hôtel de ville de Versailles s’élevait autrefois un hôtel construit par Mansart vers 1670, et que Louis XV offrit, en 1724, au Grand Maître de sa maison, le duc de Bourbon, qui l’aménagea à son goût. Il fut détruit entre 1897 et 1900 pour construire la mairie actuelle., il aperçut un groupe de personnes devant la porte du grand veneur, à la faveur du clair de lune, qu’il crut reconnaître pour des gardes du corps, au large galon dont étaient couverts leurs habits ; une minute après il entendit quelques bruits et des cris qui furent immédiatement suivis d’une décharge de mousqueterie.

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Ci-dessus : salle de l’Hôtel des Menus Plaisirs dans laquelle, le 5 mai 1789, se sont ouverts les Etats généraux.

Il poursuivit sa route jusqu’aux Menus 4Hôtel des Menus Plaisirs, qui abritait à Versailles les ateliers de décors et le matériel des jeux liés aux réjouissances du roi et de la cour. ; avant de monter l’escalier, qui donne dans la cour, il entendit venir deux jeunes gens en uniforme bleu, dont l’un, qui s’annonça comme aide de camp de M. de la Fayette 5Gilbert du Motier de La Fayette (1757-1834), alors commandant de la garde nationale., demanda où était M. de Saint-Priest 6François Emmanuel Guignard de Saint-Priest (1735-1821), alors ministre-secrétaire d’État de la Maison du Roi., en ajoutant que la garde parisienne arrivait ; quelqu’un alors lui répondit que M. de Saint-Priest était au château ; ces deux messieurs se retirèrent, et lui, déposant, monta dans la salle qu’il trouva remplie de femmes, pêle-mêle avec les députés, dont le nombre de ces derniers était au plus de deux-cent-cinquante.

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Ci-dessus : Anonyme. Portrait de César Guillaume de La Luzerne, évêque de Langres.

M. l’évêque de Langres 7César Guillaume de La Luzerne (1738-1821), évêque de Langres depuis 1770. Il refusera de signer la Constitution civile du clergé. présidait alors en l’absence de M. Mounier 8Jean Joseph Mounier (1758-1806), avocat, député, rapporteur du comité de Constitution à l’Assemblée constituante., président de la quinzaine, qu’on lui dit s’être rendu auprès du roi ; les galeries et les tribunes étaient pleines de populace, dont la plupart étaient très mal vêtus. Ces gens se permettaient des cris ainsi que les femmes qui étaient dans l’enceinte de l’Assemblée ; que ce tumulte était universel, sans doute à l’annonce de l’Armée parisienne.

Que lui, déposant, se retira par la rue d’Artois ; qu’étant arrivé à l’avenue de Sceaux, il vit sortir les gardes du corps de leur hôtel, et continua sa route jusqu’à la rue de l’Orangerie, s’arrêta devant la porte de l’hôtel où il logeait, pour voir défiler les gardes du corps du roi qui passèrent au galop et en quatre sections, et prendre la rue de la Surintendance du côtê du château ; n’a su, lui, déposant, ce qui s’est passé depuis ce moment, tant à la ville qu’au château, si ce n’est par différents récits qu’on lui a faits le lendemain.

Sur les dix à onze heures du matin, il s’est rendu à la salle de l’Assemblée nationale, et avant d’y arriver, il vit un homme sans bas à ses jambes, qui portait au bout d’une pique des lambeaux bleux et rouges qui étaient entiérement ensanglantés ; que lui, déposant, jugea que ces lambeaux faisaient partie d’habits de gardes du corps ; ces lambeaux étaient arrêtés dans la pique par un tronçon de pain, et cet homme s’était arrêté au-devant d’un cabaret, et disait à ceux qui étoient dedans : « Cela est fini ; il vient, ou nous l’emmenons ».

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Ci-dessus : investie le 20 juin 1789 par les députés de l’Assemblée nationale suite à la fermeture de l’hôtel des Menus Plaisirs sur ordre du roi, salle du Jeu de Paume à Versailles ; siège historique du Serment du Jeu de paume, prononcé le même 20 juin 1789.

Arrivé lui, déposant, à l’Assemblée, il entendit qu’il était question de députation au roi ; il apprit qu’il venait d’être décrété que l’Assemblée était inséparable du roi ; que les galeries étaient remplies d’hommes armés, dont la plupart avaient couché leurs armes le long des bancs ; qu’au retour de deux députations qui avaient été successivement envoyées au roi, et la délibération ci-dessus consommée, il vit la plus grande partie de ces hommes armés relever leurs fusils, et se retirer quelque temps après.

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Ci-dessus : portrait d’Honoré Gabriel Riqueti (1749-1791), comte de Mirabeau, alors député du Tiers Etat, par Jean Urbain Guérin, dessinateur, et Franz Gabriel Fiesinger, graveur.

Il entendit M. le comte de Mirabeau s’offrir pour être de la députation pour accompagner le roi à Paris ; que le président éluda l’offre du sieur de Mirabeau ; que cette députation nommée, le sieur de Mirabeau proposa de décréter une adresse aux provinces, pour les rassurer sur cet évènement, et leur apprendre que le vaisseau de l’état n’avancerait que plus rapidement vers le port, le déposant assure que ce soient les propres paroles du sieur de Mirabeau. Le déposant indigné, ainsi que plusieurs autres députés, sortit alors de la salle.

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Ci-dessus : gravure anonyme.

Il vit alors l’avenue de Paris garnie de peuple et de gens armés ; il aperçut dans une distance assez éloignée deux perches, au bout desquelles étaient deux têtes ; plusieurs gardes du roi à pied les suivaient, escortés de gens armés ; après eux venaient deux autres gardes sans armes, dont l’un était en bottes, ayant une blessure au col, sa chemise et ses vêtements ensanglantés, et tenu au collet par deux hommes en uniforme national, ayant une épée nue à la main ; plus loin il y avait un groupe de gardes du roi à cheval ; les uns en croupe, les autres sur la selle, ayant presque tous un compagnon en uniforme national qui était monté avec eux ; une partie de la populace et des femmes qui les environnaient, obligeaient les gardes du roi à crier « Vive la nation », et à boire et à manger avec eux ; ce cortège était terminé par une voiture, dans laquelle était le roi et la famille royale ; cette voiture était entourée et suivie des grenadiers de l’armée parisienne, de plusieurs pièces de canon, sur lesquelles étaient à califourchon des femmes et des hommes déguisés en femmes.

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Ci-dessus : retour forcé de la famille royale aux Tuileries ; gravure anonyme.

[…] Qui est tout ce que le déposant a dit savoir : lecture à lui faite de sa déposition, a dit icelle contenir vérité, y a persisté, n’a requis salaire, et a signé avec nous, le greffier et lesdits sieurs adjoints. Ainsi signé, Madier Demontjau, Ollivier, Olive de la Gastine, Durmont, Brion, et de Nouvillers. » 9Procédure criminelle instruite au Châtelet de Paris, sur la Dénonciation des faits arrivés à Versailles dans la journée du 6 octobre 1789. Page 266 sqq. Imprimé par ordre de l’Assemblée nationale. Chez Baudoin, Imprimeur de l’Assemblée nationale. Paris. 1790.

Note : Natif de Bourg-Saint-Andéol, Noel Joseph Madier de Montjau se trouve être cousin d’Etienne Madier de Montjau, natif de Bourg Saint-Andéol lui aussi, qui, après avoir été médecin du roi à Saint-Domingue, puis médecin de l’hôpital de la Charité de Bourg-Saint-Andéol et intendant des eaux de Vals-les-Bains, Ardèche, a suscité en 1793 des troubles contre-révolutionnaires à Saint-Ybars, Ariège.

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J’évoque la figure aventureuse d’Etienne Madier de Montjau dans l’article suivant : Etienne Madier de Montjau à Saint-Ybars en 1793. Un « scélérat royaliste », précurseur des « bandits royaux » ?

References   [ + ]

1. Pierre Antoine Durget (1745-1817). Député à l’Assemblée nationale constituante du 12 avril 1789 au 30 septembre 1791.
2. Timoléon Magdelon François, marquis de Savonnières, né à Metz le 28 novembre 1740. Enseigne au régiment de Normandie en 1755, major du régiment de Navarre en 1776, chevalier de Saint-Louis, mestre de camp en 1780, lieutenant aux gardes du corps en 1786 ; il eut le bras cassé d’un coup de fusil par un garde national de Versailles, le 5 octobre 1789, et mourut le 9 février suivant.
3. À la place de l’actuel hôtel de ville de Versailles s’élevait autrefois un hôtel construit par Mansart vers 1670, et que Louis XV offrit, en 1724, au Grand Maître de sa maison, le duc de Bourbon, qui l’aménagea à son goût. Il fut détruit entre 1897 et 1900 pour construire la mairie actuelle.
4. Hôtel des Menus Plaisirs, qui abritait à Versailles les ateliers de décors et le matériel des jeux liés aux réjouissances du roi et de la cour.
5. Gilbert du Motier de La Fayette (1757-1834), alors commandant de la garde nationale.
6. François Emmanuel Guignard de Saint-Priest (1735-1821), alors ministre-secrétaire d’État de la Maison du Roi.
7. César Guillaume de La Luzerne (1738-1821), évêque de Langres depuis 1770. Il refusera de signer la Constitution civile du clergé.
8. Jean Joseph Mounier (1758-1806), avocat, député, rapporteur du comité de Constitution à l’Assemblée constituante.
9. Procédure criminelle instruite au Châtelet de Paris, sur la Dénonciation des faits arrivés à Versailles dans la journée du 6 octobre 1789. Page 266 sqq. Imprimé par ordre de l’Assemblée nationale. Chez Baudoin, Imprimeur de l’Assemblée nationale. Paris. 1790.

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