Etienne Madier de Montjau à Saint-Ybars en 1793. Un « scélérat royaliste », précurseur des « bandits royaux » ?

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Gaston Arnaud, dans son Histoire de la Révolution dans le département de l’Ariège (1789-1795), évoque la carrière étonnante d’Etienne Madier de Montjau, connu pour avoir suscité en 1793 des troubles contre-révolutionnaires à Saint-Ybars (Ariège).

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Né le 5 mars 1737 à Bourg-Saint-Andéol dans l’Ardèche, fils d’Etienne Madier (1691-1779), avocat en parlement, et de Marie Suzanne Fleurie Madier de Champvermeil (1707-1781), Etienne Madier, docteur en médecine de l’université de Montpellier depuis 1760, profite de la recommandation de son cousin germain Joseph Madier, curé de Saint-Séverin, confesseur de Mesdames de France à partir de 1771, pour exercer son art à Saint-Domingue jusqu’en 1773, date après laquelle il se signale par une première publication 1Lettre du 15 août 1776, observation de médecine pratique de Saint-Domingue : tumeur sanguine à l’ombilic..

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Ci-dessus : Jacques Le Meilleur,Claude Marie Giraud, Traité sur le scorbut, pp. 17-18, chez Delalain Libraire, Paris, 1774.

A son retour de Saint-Domingue, après un séjour à Amiens dont on ne sait rien, il épouse le 30 juillet 1781 Geneviève Victoire du Sault, née en 1761 à Saint-Montan 2La commune de Saint-Montan se trouve à 9 kilomètres de Bourg-Saint-Andéol, fille de Pierre Antoine du Sault (1708-1781), co-seigneur de Saint-Montan, dit le Chevalier de Saint-Montan du Sault 3Cf. Marc Gauer, Généalogie et histoire de la famille du Sault ou Dusault et de ses alliances., et de Hyacinthe Descalogue. Il exerce désormais la fonction de médecin ordinaire du roi et de l’hôpital de la Charité de Bourg-Saint-Andéol. En 1777, il est nommé intendant des eaux de Vals-les-Bains 4La commune de Vals-les-Bains se situe à une cinquantaine de kilomètres de Bourg-Saint-Andéol..

Le couple aura quatre filles : Anne Julie Hyacinthe, née en 1783 à Bourg-Saint-Andéol ; Marie Françoise Julie, née et morte en 1787 à Bourg-Saint-Andéol ; Jeanne Hyacinthe Désirée, née en 1789 à Bourg-Saint-Andéol ; Françoise Justine Hermance, née le 28 octobre 1792 à Bourg-Saint-Andéol.

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De 1780 à 1789, il rédige et publie diverses observations 5Cf. Archives de la Société royale de médecine. SRM 176A dossier 2-176B dossier 19 – Correspondance des médecins, de Macnamara à Mesmer., ainsi qu’un Traité sur la topographie médicale de Bourg-Saint-Andéol et un Mémoire analytique sur les eaux minérales de Vals.

A partir de 1791, toujours à Bourg-Saint-Andéol, l’histoire d’Etienne Madier de Montjau prend un tour politique décisif. Noël Joseph Madier de Montjau, descendant comme lui de Jean Madier « le Vieux » 6Cf. Marc Gauer, Histoire et généalogie de la famille Madier et de ses allinaces., par ailleurs seigneur de Méas, avocat en parlement, premier consul de Bourg-Saint-Andéol, représentant de la sénéchaussée de Villeneuve-de-Berg (près de Bourg-Saint-Andéol) à l’Assemblée Constituante, ardent royaliste, a émigré en Espagne. Nicolas de Reboul, oncle d’Etienne Madier par alliance, également avocat et ex-député royaliste à l’Assemblée Constituante, a quatre enfants émigrés. Délaissant la médecine, Etienne Madier verse, quant à lui, dans l’activisme contre-révolutionnaire… L’histoire se passe durant les années de la Terreur.

Voici comment l’historien Gaston Arnaud, dans les pages qu’il consacre aux événements de 1793 en Ariège, évoque le cas du même Etienne Madier.

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« Un homme fort dangereux, un émigré de l’intérieur, le médecin Madier de Montjau, s’était établi sur les limites du district de Rieux et du district de Mirepoix, il agitait toute la contrée.

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Il habita d’abord Canens 7Canens, Haute-Garonne, aujourd’hui 54 habitants. : le maire de la commune, Caseneuve, qu’il avait soigné dans une grave maladie, lui donnait l’hospitalité. Son certificat de civisme ne paraissant pas authentique, Alard, procureur syndic du district de Rieux, le fit arrêter avec sa femme et sa servante.

Quelque temps après, il les mit en liberté sur la réclamation et sous la responsabilité de la municipalité de Canens. Comme ils n’étaient plus en sûreté dans le district de Rieux, Madier et Caseneuve élurent domicile à Saint-Ybars, où le maire, l’ex-noble Latour, avait des condescendances pour les aristocrates. Caseneuve y fut élu juge de paix. On le voyait, accompagné de Madier, se promenant un pistolet à la main, et menaçant ceux qui chantaient des airs patriotiques. Ils se croyaient les maîtres de Saint-Ybars, mais ils comptaient sans la société populaire.

Son président, Ferreing-Lajonquière 8« Ferreing-Lajonquière, le seul des procureurs-syndics de la Haute-Garonne qui ne fût pas Girondin », observe Gaston Arnaud., administrateur du département, demanda des renseignements sur Madier et sa famille à la société populaire de Bourg Saint-Andéol. […].

La société populaire de Bourg Saint-Andéol ne fit pas attendre sa réponse et elle donna sur Madier de curieux renseignements.

Il était né à Bourg Saint-Andéol et avait pris le grade de docteur en médecine à l’université de Montpellier. Un de ses parents, l’abbé Madier, aumônier des ci-devant dames de France et émigré avec elles à Rome, l’avait fait placer, en qualité de médecin du roi, à l’île de Saint-Domingue, mais il dut abandonner ce poste lucratif, à cause de son inconduite. Il habita quelque temps Amiens et il fut encore obligé de quitter cette ville. Il vint alors se fixer à Bourg. Il est le proche parent de Madier de Montjau, ex-député à l’Assemblée Constituante et émigré, et du député Reboul, « qui a trahi les intérêts du peuple et a quatre enfants émigrés ».

En 1791, Madier, affectant le patriotisme, fonda la société populaire de Bourg Saint-Andéol et se fit élire procureur de la commune. Il changea alors de face et protégea ceux qui avaient usurpé les biens communaux et ne voulaient pas les restituer. Il profita de l’absence du maire et des meilleurs patriotes, qui étaient allés, à Aubenas, élire les membres du district de Coïron, pour assembler les vignerons et faire nommer, à sa fantaisie, le conseil général de la commune et le juge de paix. Des troubles suivirent cette élection, car les patriotes voulaient faire un mauvais parti aux vignerons. Madier requit immédiatement une compagnie du 5® bataillon de volontaires et le département de l’Ardèche envoya, dans la ville, trois autres compagnies. Madier alla au-devant des troupes, leur donna des rafraîchissements et offrit sa maison aux officiers. Ces officiers voulaient faire main basse sur la société populaire, mais la société populaire les désabusa et, furieux d’avoir été trompés, ils voulaient tuer Madier. C’est alors qu’il émigra à Canens.

« Madier, ajoutait la société populaire, n’a aucunes moeurs…, il s’est donné à la débauche, à la crapule, à l’ivrognerie, à l’infamie. Il ne vit que des repas que lui procurent ses complaisances criminelles pour le libertinage de sa femme. C’est le plus grand babillard que l’on puisse connaître : dans la même journée, à la même heure, il dit blanc, il dit noir ; il connaît toutes les nouvelles ; il est aristocrate, ce qui ne l’empêche pas d’être patriote avec les patriotes. Avec un bon repas et une certaine quantité de vin, on en peut tout ce qu’on veut. C’est un homme très dangereux ; il se sert de lettres anonymes pour perdre ses ennemis ; il doit avoir une correspondance avec les émigrés et les prêtres déportés ou à déporter.

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Ci-dessus : « une bicoque à Saint-Montand… »

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Quant à sa femme, elle est fille d’un chevalier de Saint-Louis qui avait une bicoque, dans cette ville, et quelques droits féodaux ; son frère est mort, dit-on, le 10 août [1791], parmi les chevaliers du poignard 9Groupe de gentilshommes constitué dans le but de délivrer le roi, retenu aux Tuileries.… »

Ces renseignements furent communiqués au district de Mirepoix et, le 9 août [1793], Madier, sa femme et sa servante étaient conduits à la maison des Carmélites de Pamiers. 10Gaston Arnaud, Histoire de la révolution dans le département de l’Ariège (1789-1795), p. 394 sqq., Edouard Privat, Toulouse, 1904.

Les renseignements fournis à propos d’Etienne Madier de Montjau par la société populaire de Bourg Saint-Andéol ne cadrent pas avec ce que l’on sait de l’origine sociale et de la qualité professionnelle de l’homme. Ils doivent donc être pris plutôt pour ce qu’ils sont d’abord : une charge des « patriotes » éparchois (citoyens de Saint-bars) de 1793 contre un « scélérat royaliste », charge analogue à celle des « patriotes » appaméens de 1790 contre les frères Darmaing 11Cf. Christine Belcikowski, Sur les chemins de Jean Dabail, d’autres « bandits royaux » – 1. Louis Maury et Gérard Saint-Elme ; Jean François Vidalat, né à Mirepoix. Un électron libre des années révolutionnaires., fauteurs putatifs du rassemblement séditieux de la Boulbonne. La charge se fait à Saint-Ybars d’autant plus violente qu’elle vise, en la personne d’Etienne Madier de Montjau, doté d’un nom plus ou moins aristocratique, natif de Bourg-Saint-Andéol, parti à l’université de Montpellier, revenu plus tard de Saint-Domingue, un avenedís, un estranhièr, un forastièr, voire même un caifan ; un notable de l’Ancien Régime en tout cas ; et, pis encore, en la personne du savant carabin, un esprit fort, dédaigneux de sacrifier à la religion de la Volonté générale et au culte hypocrite des vertus dites « républicaines ».

Il se peut cependant qu’après avoir perdu sa charge de médecin royal et d’intendant des eaux de Vals-les-Bains, Etienne Madier de Montjau se soit trouvé rattrapé par la nostalgie de la vie joyeuse qu’il avait pu connaître jadis à Saint-Domingue. Les historiens s’accordent à observer qu’à Saint-Domingue, avant la Révolution, « la passion du jeu, de la boisson et des concubines » sévissait dans la société des Grands-Blancs » 12Charles Forstin, Les révoltes blanches à Saint-Domingue aux XVIIe et XVIIIe siècles, p. 227, Presses universitaires de Rennes, 2008.. « Tous les sentiments sont simulés ; le goût de la science n’est qu’une attitude ; les liens de la famille se relâchent ; les vieilles traditions se perdent ; la pudeur, charme de la femme et qui la pare de grâce touchante et suave, disparaît » 13Dantès Bellegarde, Pages d’histoire, Bibliothèque de la Société d’Histoire d’Haïti, pp. 47-49, Port-au-Prince, Imprimerie Chéraquit.. Mais Etienne Madier de Montjau, qui tire une bonne partie de ses publications de son expérience caraïbe et qui vient en 1792 d’être père pour la quatrième fois, ne saurait sans invraisemblance se voir suspecté d’avoir « feint le goût de la science » ni d’avoir oeuvré au « relâchement des liens de la famille ». Geneviève Victoire du Sault, son épouse, lui a donné quatre filles, dont les trois qui ont vécu ont respectivement dix ans, quatre ans, et neuf mois, à l’époque du séjour à Saint-Ybars. Quid au demeurant de la « vertu qui disparaît », dans le cas d’une mère proche encore du temps de ses dernières relevailles ?

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Entraîné, ici comme ailleurs, par sa pente sans-culottes, l’historien Gaston Arnaud omet de dire ce qu’il advient des filles du couple Madier de Montjau, après que, le 9 août 1793, celui-ci « et sa servante » ont été « conduits à la maison des Carmélites de Pamiers » ? Je me le suis demandé, quant à moi, qui suis, à ma façon, une sorte d’historien femelle, et une mère. Mais la réponse manque.

Je n’ai pas trouvé de réponse non plus, au moins pour le moment, concernat qu’il advient d’Etienne Madier de Montjau, de Geneviève Victoire du Sault, son épouse, – et de leur servante. Les généalogistes n’en disent rien. On sait en revanche que le bon Abbé Madier, protecteur du jeune carabin Etienne Madier de Fontjou, a émigré en 1791, dans le sillage de Mesdames de France.

« Le 12 février 1791, Madame Élisabeth annonce à madame de Raigecourt le départ de Mesdames, ses tantes : « Malgré toutes les motions faites au club des Jacobins et au Palais-Royal, elles se mettront en route dans huit jours. » L’abbé Madier les suivra la semaine d’après : c’est une véritable perte pour Madame Élisabeth, qui, depuis son enfance, l’avait eu pour confesseur… » 14La Vie de Madame Élisabeth, soeur de LouisXVI, volume 1, par Alcide de Beauchesne, Henri Plon, Paris, 1869. Il accompagna ses illustres pénitentes à Trieste, où il mourut le 4 août 1799. Il est inhumé dans la cathédrale de la ville.

« On voyait avec attendrissement sa tombe dans une église de Trieste, auprès de celle de ces saintes exilées », rapporte A. J. Reboul, fils de Nicolas de Reboul, dans Mes souvenirs de 1814 et 1815. « Ah ! pourquoi, lorsque leurs cendres ont été transportées en France, pour être déposées dans les tombeaux des rois, a-t-on laissé, sur la terre de l’exil, celles de leur serviteur et de leur ami le plus fidèle ? pourquoi a-t-on séparé ce que le malheur et la mort avaient réuni ? Le transport d’un peu de cendre eût si peu coûté, et c’eût été un si bel exemple à donner aux peuples, de la reconnaissance des rois. En France, la tombe de l’abbé Madier ne pouvait plus être placée comme à Trieste, auprès de celles des deux princesses ; mais on aurait pu rendre ses dépouilles mortelles à sa famille et à la ville de Tournon qui l’avait vu naître et qui était si digne de recueillir ses précieux restes. » 15A. J. Reboul, Mes souvenirs de 1814 et 1815, p. 226, A. Eymery Libraire, Paris24.

Mise à jour
Depuis la première publication de cet article, j’ai retrouvé Etienne Madier de Montjau, sous le nom d’Etienne Madier de Saint-Montan, à Lyon.

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Ci-dessus : extrait de l’Almanach Historique et politique de la ville de Lyon et du département du Rhône pour l’an XI de la République, p. 206, à Lyon, chez Ballanche père et fils, Imprimeurs, aux Halles de la Grenette.

Etienne Madier de Saint-Montan exerce donc la médecine en l’an XI (1802-1803) au n° 4 de la rue Petite Mercière, à Lyon.

A suivre…

References   [ + ]

1. Lettre du 15 août 1776, observation de médecine pratique de Saint-Domingue : tumeur sanguine à l’ombilic.
2. La commune de Saint-Montan se trouve à 9 kilomètres de Bourg-Saint-Andéol
3. Cf. Marc Gauer, Généalogie et histoire de la famille du Sault ou Dusault et de ses alliances.
4. La commune de Vals-les-Bains se situe à une cinquantaine de kilomètres de Bourg-Saint-Andéol.
5. Cf. Archives de la Société royale de médecine. SRM 176A dossier 2-176B dossier 19 – Correspondance des médecins, de Macnamara à Mesmer.
6. Cf. Marc Gauer, Histoire et généalogie de la famille Madier et de ses allinaces.
7. Canens, Haute-Garonne, aujourd’hui 54 habitants.
8. « Ferreing-Lajonquière, le seul des procureurs-syndics de la Haute-Garonne qui ne fût pas Girondin », observe Gaston Arnaud.
9. Groupe de gentilshommes constitué dans le but de délivrer le roi, retenu aux Tuileries.
10. Gaston Arnaud, Histoire de la révolution dans le département de l’Ariège (1789-1795), p. 394 sqq., Edouard Privat, Toulouse, 1904.
11. Cf. Christine Belcikowski, Sur les chemins de Jean Dabail, d’autres « bandits royaux » – 1. Louis Maury et Gérard Saint-Elme ; Jean François Vidalat, né à Mirepoix. Un électron libre des années révolutionnaires.
12. Charles Forstin, Les révoltes blanches à Saint-Domingue aux XVIIe et XVIIIe siècles, p. 227, Presses universitaires de Rennes, 2008.
13. Dantès Bellegarde, Pages d’histoire, Bibliothèque de la Société d’Histoire d’Haïti, pp. 47-49, Port-au-Prince, Imprimerie Chéraquit.
14. La Vie de Madame Élisabeth, soeur de LouisXVI, volume 1, par Alcide de Beauchesne, Henri Plon, Paris, 1869.
15. A. J. Reboul, Mes souvenirs de 1814 et 1815, p. 226, A. Eymery Libraire, Paris24.

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