Sur les chemins de Jean Dabail, d’autres « bandits royaux » – La « confession » de Maury

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« Citoyen Pagès, accusateur public, je vais mourir ; j’ai besoin de vous parler avant ce moment fatal. Je vous prie de venir. Maury signé ».

Le Maury, signataire du message reproduit ci-dessus, est celui dont dont j’évoque la carrière criminelle dans l’article intitulé Sur les chemins de Jean Dabail, d’autres « bandits royaux » – 1. Louis Maury et Gérard Saint-Elme. Arrêté le 28 thermidor an V (15 août 1797) à Saint-Girons, ainsi que deux de ses complices, nommés Pierre Bentri et Jean Durban, convaincu de constitution de bande armée, de divers assassinats et de complot contre-révolutionnaire « avec la complicité des administrateurs centraux », Louis Maury se trouve écroué à la prison de Foix. C’est le 7 frimaire an VI. Il doit être guillotiné le soir même.

Averti dans la journée de ce qu’avant d’être guillotiné, Louis Maury a « des révélations à faire », le citoyen Pagès, accusateur public, se rend auprès du condamné et recueille sa confession. J’ai obtenu des Archives nationales communication de ce document 1Archives nationales. Cote : BB.18.135. Dossier n° 1241 (D)..

L’intérêt d’un tel document tient évidemment à son caractère terrible – c’est un homme aux portes de la mort qui parle ici -, mais aussi à la rareté des informations qu’il fournit concernant la préparation de l’insurrection royaliste qui soulèvera le Midi toulousain en thermidor et fructidor an VII (août 1799) et qui aura pour chefs le comte de Paulo, seigneur de Calmont et de Terraqueuse, et le général renégat Antoine Rougé. Louis Maury livre résolument tout ce qu’il sait : outre le plan de la conspiration, le rituel du serment royaliste, la symbolique des banderoles, des ceintures, des insignes, des médailles qui font office de laisser-passer ; l’origine des fonds dont disposent les conjurés, la provenance et la nature des armes qu’ils utilisent ; et surtout les noms des dits conjurés, spécialement ceux des notables qui, d’après lui, font partie de ces derniers. Il ajoute à ses révélations une analyse très lucide des motivations qui animent la plupart des jeunes gens venus rejoindre la piétaille royaliste, celle qui mourra en masse, le 1-3 fructidor an VIII (19-21 août 1799), à la bataille de Montréjeau.

Concentrés à Paris, les historiens de la Révolution et de la Contre-Révolution se sont intéressés à la guerre de Vendée, mais beaucoup moins à celle du Midi toulousain, qui a fait pourtant au moins 4.000 morts du côté des insurgés 2Cf. B. Lavigne, L’insurrection royaliste de l’an VII, édition E. Dantu, Paris, 1887 ; Jacques Godechot, La Révolution française dans le Midi toulousain, Privat, Toulouse, 1986. et qui avait une dimension nationale, dimension aujourd’hui encore mal connue ou méconnue, bien qu’attestée par Maury dans les déclarations reproduites ci-dessous. Le Midi toulousain toutefois, au moins pour les chercheurs, c’est loin de Paris. On observe cet effet d’éloignement géographique dans tous les domaines de la recherche historique.

Louis Maury détaille d’abord la liste des pièces qu’il a précédemment « remises à l’administration centrale du département :

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  1. Un plan de conspiration en manuscrit et sans signature, qu’il déclare avoir été écrit par le nommé Porrel, connu aujourd’hui sous le nom de Toulzé, déjà poursuivi par le gouvernement, et sous le lieu de plusieurs mandats d’arrêt, lequel Toulzé est actuellement à Rouen chez le citoyen Dupuy, fabricant dans le ci-devant couvent de Gravelines, lequel Toulzé correspondait directement avec les premiers agents royaux et embauchait pour le compte du Prétendant.
  2. Une formule imprimée d’un serment royaliste.
  3. Une ceinture de velours noir sur laquelle était brodée en argent la devise « Vive le Roi », lesquelles broderie et devise ont été arrachées.
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    Ci-dessus : médaillon en bronze doré, trouvé à Cholet ; source : La Maraîchine normande, Reliques chouannes et vendéennes.

  5. Une banderole et un ruban de soie, sur laquelle est brodée la devise suivante « Vive la Religion, vive Louis XVIII ».
  6. Un médaillon sur lequel est une fleur de lys en or, lesquelles ceinture, banderole et médaillon seraient des signes de ralliement aux rebelles des pays insurgés des départements de l’Eure, du Calvados et de la Seine-Inférieure.
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  8. Quatre ou cinq lettres, dont l’adresse a été enlevée, sur lesquelles il ne peut donner aucun renseignement. »

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Louis Maury déclare que « le projet avait été fait d’acheter quinze cents fusils à la fabrique de Rieupouil 3Rieupouil : Ripoll. Il y a eu à Ripoll une fabrique d’armes importante jusqu’au 19eme siècle. Cf. Farga Palau, la mystérieuse manufacture d’armes de Ripoll. en Espagne et plusieurs espingoles 4Espingole : petite bouche à feu, au canon évasé. ;

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les agents de ces achatsque les agents de ces achats étaient Rivière d’Ax, ci-devant capitaine des miquelets, Clauzelles aîné d’Ax, Quintraud Peri 5Message reçu de Madame Catherine Lenglet : « Historienne amateur, je vis et fais des recherches sur l’histoire de Caussade dans le Tarn-et-Garonne. J’ai lu avec intérêt votre article. Je crois que je peux identifier l’un des protagonistes de cette histoire : le “Quintraud Peri”, et “Quintraud” dont je suis certaine qu’il s’agit de Guintrand père, cité deux fois en tant qu’ex “maréchal de camps” des armées du Roi (ce qu’il était). Il s’agit d’un noble du Quercy sur lequel je travaille en ce moment. Il avait hérité d’un domaine en Ariège et était venu s’installer à Pamiers. Il a participé à l’Insurrection de l’An VII, dont il était un des meneurs militaires avec de Paulo. J’ai eu la confirmation de sa présence en allant aux archives départementales à Foix. », ex-maréchal des camps du ci-devant Roi, demeurant à Pamiers ; ignorant si l’achat avait été consommé, malgré qu’il en ait la croyance ; ignorant encore d’où provenaient les fonds destinés à ces achats ; mais sachant que ceux qu’on avait en main étaient insuffisants, on devait y pourvoir par l’expoliation et le pillage des Patriotes, entre autres du citoyen Amardel 6Amardel, membre du comité de surveillance de Foix., qu’on savait avoir en main une somme de quarante mille francs provenant de la vente d’un de ses domaines, et du citoyen Hérisson 7Jean Pierre Hérisson (1734-1814), négociant tanneur ; acheteur, entre autres, de la maison des Frères ignorantins, au titre de la vente des biens nationaux. et autres de Mazères. »

Louis Maury déclare encore « qu’à la métairie de Cubières 8Cubières : lieu-dit situé à proximité de Montégut-Plantaurel. appartenant à Dartiguières 9Jean ou Louis Bertrand d’Artiguières, ancien mousquetaire, maître de camp des dragons, chevalier de Saint-Louis, propriétaire à La Bastide de Sérou, secrétaire puis président de l’administration municipale en 1789 (1790-1792), ci-devant président de l’administration municipale du canton de Foix., il y a un dépôt d’armes consistant en fusils simples, dont il ignore le nombre, et une espingole.

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Louis Maury « présume en outre qu’il y a un dépôt d’armes chez Daynes, homme d’affaires dudit Dartiguières, à demi quart de lieue du château de La Hille 10De même que le lieu-dit Cubières, le château de la Hille se situe à proximité de Montégut-Plantaurel. On sait qu’en 1941, le château de la Hille, sous l’égide de la Croix-Rouge suisse, a servi de refuge à une centaine d’enfants juifs, venus d’Allemagne. En 1942, refusant de les livrer à l’autorité nazie, le directeur de l’oeuvre et la population locale ont réussi à sauver un petit nombre de ces enfants. Cf. Anonymes, Justes et Persécutés durant la période Nazie dans les communes de France, Le château de la Hille durant la seconde guerre mondiale., appartenant au citoyen Boyer.

Louis Maury déclare aussi qu’il devait y avoir « un mouvement dans le département tendant à l’égorgement des citoyens Bellouguet 11Bellouguet, licencié en droit, initialement juge de paix du canton de Saint-Lizier., commissaire du pouvoir exécutif près l’administration centrale ; Bergasse Laziroule 12Georges Bergasse Laziroule (1763-1827), dit l’Enragé car proche un temps de Vadier, né en 1763 à Saurat dans le comté de Foix, ancien officier d’artillerie, député de Pamiers à l’Assemblée nationale en 1789. Il a fait l’objet d’une tentative d’assassinat près de Foix, en messidor an V. Cf. Archives nationales. Cote : BB/18/86-BB/18/199. Dossier 4917(DD)., substitut du commissaire du pouvoir exécutif près les tribunaux ; Roques 13Roques, originaire des Cabannes, député en 1789 de l’assemblée primaire de sa commune, membre du comité de surveillance de Foix, administrateur du district, « enragé » dénoncé par Bergasse Laziroule dans le pamphlet intitulé Les métamorphoses du terroriste Roques. ; Amardel ; Gaston 14Raymond Gaston (1757-1836), juge de paix à Foix, député à l’Assemblée législative et à l’Assemblée constituante, puis commissaire du Directoire. ; lesquels étaient plus particulièrement désignés parmi les patriotes les plus marquants de chaque commune, qui devaient être compris aussi dans le massacre. Dumas, fils aîné, entre autres, s’était rendu plusieurs fois à Pamiers pour parler au déclarant [Louis Maury] à l’effet de concerter le mouvement que lui, déclarant, devait commander. »

Louis Maury déclare encore que « Boutaut l’aîné, de Saint-Sulpice, est un des premiers chefs de la conspiration royaliste dans le département de l’Ariège, où il se rend fréquemment soit pour l’organisation de la troupe rebelle, soit pour l’achat des armes, soit pour se concerter avec les correspondants. »

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Louis Maury rapporte « qu’il existe dans le département de l’Ariège une troupe organisée composée de certains jeunes gens de diverses communes, dont plusieurs ont prêté le serment imprimé dont mention vient d’être faite, comme ayant été remis à l’administration centrale, lequel serment a été prêté entre les mains du déclarant [Louis Maury] par Alexandre Longuevergne 15Longuevergne : famille de commerçants de Tarascon., habitant de Tarascan, ci-devant commandant de la garde nationale de la dite commune ; et « que lui, Maury, devait se rendre dans la dite commune de Tarascon sur l’invitation pressante de Longuevergne et de Fortin, employé aux douanes dans la commune d’Ax et environs, qui voulaient l’engager à s’y rendre pour y faire prêter à la jeunesse de la commune de Tarascon le serment des chouans ».

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Louis Maury précise que « ce serment se prêtait la main sur l’évangile, placé sous les poignards. »

Louis Maury déclare que « les principaux chefs de la conjuration royale, qui ont eu des relations avec lui, ou dont il a connaissance, sont Dartiguières, ci-devant président de l’administration municipale du canton de Foix ; Dumas fils aîné ; Alliem fils ; Rabolte Antoine fils, Longuevergne Dusoux Neusoux, ci-devant agent municipal de la commune de Tarascon, qui visait les passeports de tous les émigrés qui passaient dans ladite commune venant d’Espagne et allant dans l’intérieur, que lui déclarant [Louis Maury] lui a portés quelquefois à signer ; Boyer notaire, de Tarascon, qui était un des correspondants des conspirateurs ; Alexandre Longuevergne, neveu de l’agent municipal ; Quintraud, ex maréchal des camps du ci-devant roi, demeurant à Pamiers ; Lafage, ex-président de l’administration municipale du canton de Pamiers, lequel a correspondu pendant quelque temps avec les agents de la conspiration, mais a ensuite abandonné cette correspondance, pour en avoir lui-même fait confidence au déclarant [Louis Maury] ; Bourdilh, de Mazères ; Marquié Claverie fils, ex-adjudant major du 4e bataillon de l’Ariège ; Marquié, ex-agent municipal de la commune de Mazères et destitué depuis la journée du 18 fructidor 16Décidé par Barras, Reubell et La Révellière-Lépeaux suite à la découverte de documents suspects portés par un agent royaliste et annonçant un coup d’état militaire fomenté par le général Jean-Charles Pichegru, le coup d’État politique du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) marque provisoirement le retour aux affaires des anciens jacobins. ; Martimor, ex-président de l’administration municipale du canton de Mazères ; Gaussens, manchot de Mazères, qui était un des instruments les plus actifs de la proscription des patriotes, et qui est à même de donner des renseignements importants ;

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un nommé Albiès, possédant une maison aux environs de Mirepoix, qu’il n’a su désigner sous d’autre nom ; Maury [Homonyme du déclarant], de la Bastide près de Lapenne, demeurant à Terraqueuse en qualité d’agent de la ci-devant comtesse de Paulo ; Clauzelles aîné, d’Ax ; Rivière, ancien capitaine des miquelets, demeurant à Ax. »

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Ci-dessus : reste du rempart de Terraqueuse. Le château a brûlé pendant que le comte de Paulo était émigré en Espagne.

Il faut rappeler ici que Jean Baptiste de Marquié Crussol (1725-1820), seigneur de Roquefort, a été baillif de Mazères de 1747 à 1773, juge mage du comté de Foix de 1773 à 1790 ;

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Ci-dessus : ancienne maison de Jean Martimor à Mazères.

que Jean Martimor (1730-1817) a été maire de Mazères de février 1790 à 1792, suite à quoi, accusé de n’avoir pas prévu, ou encore d’avoir encouragé, les attroupements et les violences qui ont marqué dans la commune, en janvier 1792, l’arrivée de l’abbé constitutionnel Rouan, il a fait partie de la dernière charrette qui, le 11 thermidor an II, embarque pour Paris les têtes désignées par Vadier, et il n’y arrive, fort heureusement pour lui, qu’après la chute de Robespierre et le changement de régime. Bertrand Dartiguières, maire de Foix de 1790 à 1792, se trouvait dans la même charrette. La Montagne tentait alors in extremis de se débarrasser de la Gironde, favorable à l’idée d’une monarchie constitutionnelle, d’où soupçonnée, à tort ou à raison, d’accointances avec les « brigands royaux ».

Evoquant ensuite le va-et-vient des hommes de main du milieu conspirationniste, Louis Maury détaille de façon somme toute picaresque l’ordinaire des jours et des soucis propres à son milieu.

Il raconte ainsi que « le lendemain ou le surlendemain du jour que Taillequet de Foix eut tiré un coup de pistolet à Denat 17Denat, boulanger de Foix, frère de Jean Denat, négociant à Gudas. Convaincu de participation à l’insurrection populaire du 12 germinal an III (1er avril 1795) qui réclamait, après Thermidor, la mise en application de la Constitution de 1793, la réouverture des clubs et la libération des patriotes incarcérés ; arrêté le 28 vendémiaire an III en vertu de la loi du 12 germinal an III, Jacques Denat a été un temps incarcéré, par décision de Jean Jacques Jaubert, juge du tribunal de Tarascon. il se rendit à Pamiers auprès du déclarant [Louis Maury] et lui dit qu’un cheval avait été préparé pour lui après qu’il eut tiré le coup de pistolet ; que Dumas fils se rendit dans le même temps à Pamiers ; que lui, déclarant, et lesusdit Taillequet et Dumas soupèrent ensemble ; que pendant le souper Dumas dit à Taillequet qu’il s’était méfié jusqu’à présent de lui, mais que depuis qu’il avait tiré le coup de pistolet à Denat, il lui inspirait la plus grande confiance ; que Dumas laissa de l’argent à Taillequet sans que le déclarant en sache la quantité, et lui promit de lui en faire passer au fur et à mesure qu’il en aurait besoin. »

Dans le jugement qu’il porte sur la « troupe d’environ quinze cents jeunes gens, réfractaires ou déserteurs, recrutés dans le département de l’Ariège par la faction royale », Louis Maury fait preuve d’une lucidité prémonitoire, en tout cas désabusée, dirait-on.

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Il déclare « qu’il y avait une troupe d’environ quinze cents jeunes gens dans le département de l’Ariège, sur laquelle la faction royale comptait, mais dont la majorité n’était que séduite ou égarée, et que le déclarant [Louis Maury] présume être ralliée aujourd’hui au gouvernement républicain. »

Dans « Le recrutement des armées et la Contre-Révolution en France » 18Alan Forrest, « Le recrutement des armées et la Contre-Révolution en France », in Les résistances à la Révolution, Actes du colloque de Rennes, 17-21 septembre 1985, recueillis et présentés par François Lebrun et Roger Dupuy, éditions Imago, Paris, 1987., l’historien américain Alan Forrest brosse des « quinze cents jeunes gens » dont parle Maury, un portrait particulèrement éclairant :

« Le réfractaire était une proie de prédilection pour les embaucheurs de la Contre-Révolution — il était jeune, énergique, sans aucun recours à la loi, un homme sensible à toutes sortes de pressions précisément parce qu’il manquait des moyens de faire appel aux autorités constituées, aux tribunaux, aux mairies, aux brigades de la gendarmerie. Il était par sa condition même vulnérable aux attentions des insurgés, et les royalistes n’étaient pas lents à en profiter. En plus, le fait qu’il avait refusé de servir la République ou qu’il avait, une fois incorporé dans les bataillons, opté pour l’errance et la vie d’un hors-la-loi, ne pouvait que chatouiller la curiosité des ennemis de la Révolution. Le déserteur, après tout, jouissait d’un prestige unique chez les « insurgés ». A leurs yeux c’était un homme fort, valable, un bon Français qui avait subi l’épreuve du tirage et avait été accepté pour les armées, mais qui avait eu la force et le caractère de refuser un service auquel il ne croyait pas. Sa valeur n’était pas, bien sûr, entièrement symbolique. Son expérience militaire, même si elle n’était que de courte durée, représentait un avantage tangible pour les rebelles, car le déserteur arrivait d’habitude avec un certain entraînement, une petite connaissance de la discipline militaire, la capacité de se servir d’un fusil, peut-être même un peu d’expérience des rigueurs de la guerre elle-même. Il aurait peut-être son fusil ou son pistolet militaire, une giberne, une paire de souliers républicains, des cartouches ou de la poudre. En outre, le fait que les déserteurs et les insoumis étaient souvent les seuls jeunes gens sur lesquels on tombait dans un village ou un hameau les rendait particulièrement précieux aux royalistes à la recherche de renforts pour leurs forces démunies et épuisées.

Les embaucheurs de la Contre-Révolution savaient bien que les jeunes hommes de la réquisition fournissaient une ressource exceptionnelle qu’ils étaient à portée d’exploiter. Dans la grande majorité des cas, leur rejet de la conscription n’était jamais la conséquence d’une profonde antipathie pour les armes ou pour la moralité de la guerre. Ce n’était pas, à peu d’exceptions près, une objection de conscience du type que nous rencontrons au XXe siècle. La plupart d’entre eux avaient choisi la désobéissance pour des raisons plus culturelles que spirituelles — pour pouvoir rester dans le mas familial, pour ne pas quitter leurs parents, leurs amis, pour ménager leur lopin de terre et se construire un petit patrimoine agricole à leur tour. Dans beaucoup de régions de l’hexagone, les idées de « nation » et de « devoir civique » dont se dotaient les républicains n’étaient pas comprises ; les paysans voulaient tout simplement que la République les laissât en paix pour cultiver leurs terres. Ce qui ne veut pas dire qu’ils manquaient de courage physique ni d’estomac pour une bonne bagarre ; c’était souvent de braves types, prêts à se battre contre n’importe qui pour défendre leur honneur personnel ou celui de leur soeur, de leur petite amie, de leur communauté. Dans leur vie quotidienne, dans les maints conflits qui marquaient toutes les foires villageoises et qui interrompaient chaque jour de marché, ils montraient un caractère loyal et plein d’agressivité. La plupart des royalistes étaient des gens du coin qui appréciaient ces qualités et savaient les tourner à leur avantage.

Les royalistes comprenaient aussi que la vie de la plupart des réfractaires et de presque tous les déserteurs n’était pas très gaie. Le déserteur surtout, loin de son village natal et de ses amis, souffrait beaucoup des privations quotidiennes qui le marginalisaient et le rendaient vulnérable. Après l’introduction des conscriptions annuelles, il risquait toujours d’être reconnu comme un fuyard ; son jeune âge pouvait suffire à le trahir et l’attention de la gendarmerie devenait de plus en plus inquiétante. S’il avait le malheur d’être arrêté sur la route, il n’avait pas les papiers et les feuilles dont il avait besoin ; son accent et son patois le trahissaient, comme un étranger qui devait être regardé avec une certaine méfiance ; il devait se débarrasser de son uniforme militaire et trouver à manger dans un pays qu’il ne pouvait pas connaître comme le sien. »

Il y a eu cependant parmi les déserteurs des « jeunes gens » faits d’un bois plus trempé qui ont su monnayer leur engagement auprès des factieux royalistes, puis s’affranchir de cet engagement et, après avoir réuni autour d’eux une bande de la même trempe, agir cette fois pour leur propre compte. C’est la cas de Guillaume Sibra, dit Jean Dabail 19Cf. Christine Belcikowski, Les chemins de Jean d’Abail ou la dissidence d’un fils
du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française
, éditions L’Harmattan, 2014 ; La fin de Jean Dabail.
, qui après avoir déserté à l’âge de dix-neuf ans, a commencé petite main au service des « bandits royaux » et a fini chef de bande, ou, mieux disant, bandit tout court. Ce pourquoi, après Louis Maury, il a été guillotiné, lui aussi.

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Louis Maury conclut sa « confession » par la déclaration suivante :

« Le déclarant nous a affirmé que les susdites déclarations contiennent vérité, qu’il les avait faites pour l’acquis de la conscience et sans aucun sentiment de haine ni de vengeance ; qu’il ne se rappelle d’aucun autre fait ou d’aucune autre circonstance importante, et que pouvant avoir avoir donné d’autres renseignements qui pourraient différer à quelques égards avec la présente déclaration, il les rétracte en tout ce qui pourrait y être contraire, et désire qu’ils soient considérés comme non avenus. »

S’agit-il d’un acte de contrition ? d’une conversion à la République ? De tels motifs restent difficiles à croire. Tandis qu’il dit « faire les dites révélations pour l’acquis de sa conscience », Louis Maury s’applique à donner, ou à mouiller dans son entreprise le maximum de personnes, surtout des notables, comme relevé plus haut. C’est un Vengeur, dirait-on, qui, avant de mourir, s’exprime ici. A-t-il été vendu par l’un des siens, lâché par les protecteurs dont il bénéficiait jusqu’ici ? Il fait tout, quoi qu’il en soit, pour susciter de nouvelles poursuites. Pénétré, semble-t-il, du sentiment que la cause est perdue, il tente de faire venir, après lui, le déluge. Il signe ainsi son profil d’aventurier, figure déchéante du héros, même noir, qu’on préfère toujours.

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La vraie solidarité, la seule solidarité dont Louis Maury jouit ici, c’est, comme on peut le voir ci-dessus, celle de Pierre Bentri et Jean Durban, arrêtés et condamnés à mort en même temps que leur chef. Aux révélations de Louis Maury, ceux-ci « ont répondu n’avoir rien à ajouter ». Maury, sur l’original de l’acte, a signé. Pierre Bentri et Jean Durban ont dit ne savoir, ni d’ailleurs « le jour ni l’an ». Ils sont illettrés !

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References   [ + ]

1. Archives nationales. Cote : BB.18.135. Dossier n° 1241 (D).
2. Cf. B. Lavigne, L’insurrection royaliste de l’an VII, édition E. Dantu, Paris, 1887 ; Jacques Godechot, La Révolution française dans le Midi toulousain, Privat, Toulouse, 1986.
3. Rieupouil : Ripoll. Il y a eu à Ripoll une fabrique d’armes importante jusqu’au 19eme siècle. Cf. Farga Palau, la mystérieuse manufacture d’armes de Ripoll.
4. Espingole : petite bouche à feu, au canon évasé.
5. Message reçu de Madame Catherine Lenglet : « Historienne amateur, je vis et fais des recherches sur l’histoire de Caussade dans le Tarn-et-Garonne. J’ai lu avec intérêt votre article. Je crois que je peux identifier l’un des protagonistes de cette histoire : le “Quintraud Peri”, et “Quintraud” dont je suis certaine qu’il s’agit de Guintrand père, cité deux fois en tant qu’ex “maréchal de camps” des armées du Roi (ce qu’il était). Il s’agit d’un noble du Quercy sur lequel je travaille en ce moment. Il avait hérité d’un domaine en Ariège et était venu s’installer à Pamiers. Il a participé à l’Insurrection de l’An VII, dont il était un des meneurs militaires avec de Paulo. J’ai eu la confirmation de sa présence en allant aux archives départementales à Foix. »
6. Amardel, membre du comité de surveillance de Foix.
7. Jean Pierre Hérisson (1734-1814), négociant tanneur ; acheteur, entre autres, de la maison des Frères ignorantins, au titre de la vente des biens nationaux.
8. Cubières : lieu-dit situé à proximité de Montégut-Plantaurel.
9. Jean ou Louis Bertrand d’Artiguières, ancien mousquetaire, maître de camp des dragons, chevalier de Saint-Louis, propriétaire à La Bastide de Sérou, secrétaire puis président de l’administration municipale en 1789 (1790-1792), ci-devant président de l’administration municipale du canton de Foix.
10. De même que le lieu-dit Cubières, le château de la Hille se situe à proximité de Montégut-Plantaurel. On sait qu’en 1941, le château de la Hille, sous l’égide de la Croix-Rouge suisse, a servi de refuge à une centaine d’enfants juifs, venus d’Allemagne. En 1942, refusant de les livrer à l’autorité nazie, le directeur de l’oeuvre et la population locale ont réussi à sauver un petit nombre de ces enfants. Cf. Anonymes, Justes et Persécutés durant la période Nazie dans les communes de France, Le château de la Hille durant la seconde guerre mondiale.
11. Bellouguet, licencié en droit, initialement juge de paix du canton de Saint-Lizier.
12. Georges Bergasse Laziroule (1763-1827), dit l’Enragé car proche un temps de Vadier, né en 1763 à Saurat dans le comté de Foix, ancien officier d’artillerie, député de Pamiers à l’Assemblée nationale en 1789. Il a fait l’objet d’une tentative d’assassinat près de Foix, en messidor an V. Cf. Archives nationales. Cote : BB/18/86-BB/18/199. Dossier 4917(DD).
13. Roques, originaire des Cabannes, député en 1789 de l’assemblée primaire de sa commune, membre du comité de surveillance de Foix, administrateur du district, « enragé » dénoncé par Bergasse Laziroule dans le pamphlet intitulé Les métamorphoses du terroriste Roques.
14. Raymond Gaston (1757-1836), juge de paix à Foix, député à l’Assemblée législative et à l’Assemblée constituante, puis commissaire du Directoire.
15. Longuevergne : famille de commerçants de Tarascon.
16. Décidé par Barras, Reubell et La Révellière-Lépeaux suite à la découverte de documents suspects portés par un agent royaliste et annonçant un coup d’état militaire fomenté par le général Jean-Charles Pichegru, le coup d’État politique du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) marque provisoirement le retour aux affaires des anciens jacobins.
17. Denat, boulanger de Foix, frère de Jean Denat, négociant à Gudas. Convaincu de participation à l’insurrection populaire du 12 germinal an III (1er avril 1795) qui réclamait, après Thermidor, la mise en application de la Constitution de 1793, la réouverture des clubs et la libération des patriotes incarcérés ; arrêté le 28 vendémiaire an III en vertu de la loi du 12 germinal an III, Jacques Denat a été un temps incarcéré, par décision de Jean Jacques Jaubert, juge du tribunal de Tarascon.
18. Alan Forrest, « Le recrutement des armées et la Contre-Révolution en France », in Les résistances à la Révolution, Actes du colloque de Rennes, 17-21 septembre 1985, recueillis et présentés par François Lebrun et Roger Dupuy, éditions Imago, Paris, 1987.
19. Cf. Christine Belcikowski, Les chemins de Jean d’Abail ou la dissidence d’un fils
du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française
, éditions L’Harmattan, 2014 ; La fin de Jean Dabail.

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  • Martine Rouche at 22 h 16 min

    Si je disposais ici des émoticônes, je mettrais plein de petites mains qui applaudissent ! Quel article superbe ! Certes, tu as eu accès à la confession de Maury, mais tu y as ajouté bien de la matière !