Frédéric Soulié versus Adolphe Soulié

soulie_nimbourg

 

Le fil de ma recherche, ici, est ténu. Au départ de cette recherche, il y a les Fiancés du château de Nimbourg, titre d’un roman qui figure en fin de liste dans la bibliographie de Frédéric Soulié, telle qu’établie en 1931 par Harold March dans Frédéric Soulié Novelist and Dramatist of the Romantic Period 1Harold March, Frédéric Soulié Novelist and Dramatist of the Romantic Period, p. 322, Yale University Press, 1931. Ce roman a été publié en 1902 à La Plata, sous le nom d’Adolphe Soulié !

L’inventaire après décès de Frédéric Soulié 2Archives nationales : MC/ET/XIV/816. mentionne divers manuscrits laissés par l’écrivain dans sa maison de l’Abbaye-aux-Bois. Fidèle ami de François Melchior Soulié et de [Melchior] Frédéric Soulié, très soucieux des « manuscrits et autres oeuvres de l’esprit » possiblement laissés par le défunt, Alphonse Théodore Bayle assiste de façon très attentive à l’enregistrement des pièces décrites ci-dessous :

  • une pièce de théâtre en dix tableaux et en prose, avec prologue et épilogue, intitulée Le peuple de Paris
  • un drame en cinq actes et en prose, intitulé Roger de Foix (par Eugène de P.)
  • un drame en cinq actes et en prose, intitulé Les Seigneurs de la nuit
  • une pièce de théâtre en dix-huit scènes, sans titre
  • une pièce de théâtre en trois actes et en prose
  • une pièce de vers, écrite sur six feuillets, intitulée Epitre à Charles D. Sur l’abolition de la traite des Noirs
  • un manuscrit pouvant être un roman, en deux parties, intitulé Marie
  • un manuscrit intitulé Mélanges de Philosophie rationnelle, par un vieillard de soixante-quatorze ans, août 1843 ; manuscrit précédé d’une prière en vers, intitulée « Chant de 1830 « 
  • constitué de fragments écrits sans ordre, registre paraissant être un recueil de morceaux choisis des littérateurs modernes
  • un manuscrit en prose, divisé en douze chapitres, le premier ayant pour titre « Naissance et tout ce qui s’en suit ».

Alphonse Bayle déclare qu’à l’exception du recueil de morceaux choisis et de la pièce de théâtre en trois actes et en prose, il ne s’agit pas là de manuscrits de Frédéric Soulié, mais d’écrits qui lui ont été confiés pour lecture et qui peuvent donc « être réclamés par des tiers ». Concernant le manuscrit de la « pièce de théâtre en trois actes et en prose » mentionnée ci-dessus, après avoir observé de façon peu amène qu’Achille Collin, secrétaire de l’écrivain, qui « s’est fait le dépositaire » du dit manuscrit, a tardé à le remettre à la succession, Alphonse Bayle déclare « ne vouloir attribuer aucune espèce de droit au préjudice de ceux appartenant exclusivement à M. Soulié père et à Madame Gorguos (née Antoinette Françoise Fanny Soulié, fille de M. Soulié père, soeur de Frédéric Soulié) ».

Quelque chose, dans le propos d’Alphonse Bayle, donne à penser que les amis de l’écrivain, si proches de lui pendant sa longue agonie, détenaient encore, après la mort de ce dernier, d’autres manuscrits ainsi que divers objets, qui leur auraient été « confiés » ou « offerts ». Ces amis-là ont pu par la suite exploiter de diverses façons les manuscrits qu’ils détenaient. Quant aux manuscrits enregistrés dans l’inventaire, ils ont pu être vendus très vite par la famille et exploités eux aussi, sous d’autres noms, ultérieurement.

Christian Bernadac assure par ailleurs, sans fournir de source, que Frédéric Soulié « travaillait en 1847, l’année de sa mort, au plan d’un roman ayant pour titre provisoire « Le femme nue de Vicdessos », autrement dit la folle des Pyrénées » 3Christian Bernadac, La femme nue des Pyrénées, p. 185, éditions France-Empire, 1995.. S’agissait-il là du manuscrit ainsi décrit dans l’inventaire : « pouvant être un roman, en deux parties, intitulé Marie » ? ou s’agit-il encore d’un autre manuscrit, dont la trace s’est perdue ?

Il se peut donc, ou il n’est pas impossible, que, dans le climat désordonné du legs Soulié, un manuscrit ait échappé à l’inventaire et connu plus tard une nouvelle destinée. Harold March, qui attribue à Frédéric Soulié les Fiancés du Château de Nimbourg, est un critique éminent, parfait connaisseur de l’oeuvre du fameux « Novelist et du Dramatist of the Romantic Period ». Il faut croire que, même s’il ne s’en explique pas, Harold March a de solides raisons pour attribuer aux Fiancés du Château de Nimbourg le statut de dernière oeuvre de Frédéric Soulié.

Mais le roman paru en 1902 à La Plata porte la signature d’Adolphe Soulié ! C’est là au demeurant le seul ouvrage du dit Adolphe Soulié qui se trouve mentionné à la BnF et dans les bibliothèques argentines.

adolphe_soulie1

 

Ci-dessus : détail de l’acte de mariage d’Adolphe Soulié et de Marie Eugénie Jour ; source : Archives de l’Aveyron. 4E77-22 Decazeville M 1892/1892 – 17/06/1892 – 31/12/1892.

Divers ouvrages ou articles publiés en Argentine fournissent quelques renseignements sur Adolphe Soulié et sur Marie Eugénie Jour, son épouse 4Cf. Ana Maria Lassalle, Mayol Lassalle, Mercedes y Colombato, Julio A., El largo viaje de Madame Soulié. Protagonismo de une educadora francesa en Santa Rosa, 1914-1924. UNLPam, 1998, 205 pp. ; Ana Maria Lassalle, « La cazadora perseguida. De como temas y personajes acechan la investigacion« , in La Aljaba, segunda época, vol. III, 1998 ; Raquel Gail, « Una maestra francesa en la pampa« , in Archivo Histórico de la Escuela Normal de Quilmes « Silvia Manuela Gorleri », 2012.. Le 27 juin 1887, Adolphe Soulié, âgé de 24 ans, né à Saint-Christophe-Vallon dans l’Aveyron, fils de Marc Soulié et de Sophie Blanc, professeur de philosophie et de lettres à Toulouse, dit également écrivain, épouse à Decazeville Marie Eugénie Jour, âgée de 27 ans, née en 1859 à Decazeville, séjournant provisoirement en France, mais demeurant à La Plata, Argentine, où elle exerce déjà la profession d’institutrice. Adolphe Soulié suit son épouse en Argentine. Ils fondent et dirigent à La Plata, entre 1888 et 1914, l’école Saint-Louis et l’école Notre-Dame « para señoritas ». Le couple demeurera sans enfants. Adolphe Soulié meurt en 1904. En 1914, Madame Soulié, qui a recueilli quatre neveux délaissés, déménage à Santa Rosa, La Pampa, où elle continue d’enseigner jusqu’à sa mort en 1924. Elle laisse un « diario » de ses années pampéanes. Ana Maria Lassalle, dans El largo viaje de Madame Soulié. Protagonismo de une educadora francesa en Santa Rosa, 1914-1924, cite en espagnol quelques pages ce journal. Je n’ai pu me procurer El largo viaje de Madame Soulié, mais les pages que, dans cet ouvrage, Ana Maria Lassalle tire du diario de Madame Soulié, sont, dit-on, d’une belle plume et d’inspiration riche et pleine.

J’ai lu en revanche Les Fiancés du château de Nimbourg, ouvrage disponible sur le site de la BnF. L’histoire se passe au XVIe siècle, en Bretagne, dans le cadre d’un château jadis imposant, aujourd’hui ruiné.

« Dans un coin de la Bretagne, sur une hauteur qui domine l’océan, assez élevé pour éveiller l’idée d’un phare, trop grandiose pour faire songer à la demeure d’un simple gardien de la mer, se dressait jadis le château de Nimbourg. On peut encore voir ses ruines imposantes et l’entrée de ses vastes souterrains, mystérieux labyrinthe, de nature à tenter la curiosité, si on évoque les souvenirs qui s’y rattachent.

L’épaisseur de ses murailles, les proportions de ses quatre cours crénelées que le temps, ce grand faucheur, n’a point épargnées, frappent l’esprit et donnent à l’imagination une sorte de vertige.

La pensée s’abîme devant le travail gigantesque que supposent ces constructions, et l’on se demande quels efforts inouïs il a fallu faire pour conduire là où ils gisent encore, ces blocs énormes qui ont vu défiler tant de générations, témoins muets et inconscients de l’orgueil des hommes.

De ces travaux superbes, de ces tours dont les flèches fendaient les nues, de ces salles immenses qui entendirent résonner les pas de tant de chevaliers, et furent, dit-on, souillées par tant de crimes ; de ces fenêtres d’où les belles comtesses voyaient à leurs pieds les vagues de la mer, et dont le regard se perdait dans un lointain horizon ; de toutes ces splendeurs, il ne reste aujourd’hui qu’un fantôme, mais un fantôme menaçant qui semble vouloir défier les âges et survivre à l’abandon.

Le silence qui plane sur les tombeaux a succédé aux bruits de fête ; les échos de l’orgie se sont tus ; les instruments de guerre se sont émoussés ; le piaffement des chevaux géants est mort dans les cours désertes ; les zigzags des lézards qu’attire la solutude ont remplacé les frôlements de la soie et les chatoiements du velours, et, là où étaient sculptées des armoiries, croissent des plantes parasites comme dans un champ inculte.

Le temps est un grand maître ; il a eu raison de tout. Avec les râles de la victime, la voix du despote s’est étouffée, comme s’étouffe la voix du naufragé que la vague engloutit. Le fantôme seul est là pour attester le pouvoir des anciens seigneurs et le travail colossal de ces êtres courbés sous le joug qu’on appelait des serfs et qui étaient des hommes.

De toutes ces choses qui font passer sous nos yeux un monde de tristes souvenirs, il ne reste qu’une ombre, sic transit gloria mundi !

Et pourtant la mer n’est pas sortie de son lit, les rochers sont toujours debout sur leurs inébranlables assises, les troupeaux parquent encore dans la pittoresque campagne, les abeilles n’ont pas cessé de butiner le miel dans le calice des fleurs, le chant des oiseaux ne s’est pas ralenti, la terre n’a pas dit : « Je n’ai plus de lumière, et le ciel : « plus d’étoiles. »

Ah ! c’est que l’oeuvre de Dieu ne périt pas, tandis que celle de l’homme passe comme un souffle ! » 5Adolphe Soulié, Les Fiancés du château de Nimbourg, p. 5 sqq.

Tel incipit constitue un classique du genre. Compte tenu toutefois du doute qui plane sur l’identité de son auteur, il mérite d’être comparé à l’incipit du Sire de Terride et à celui du Comte de Foix, signés eux de Frédéric Soulié, qui a été étudiant à Nantes, qui s’est promené en Bretagne et qui prête à Grégoire Valvins, l’un des personnages du Serpent, puis de Confession générale, le désir de s’installer en pays breton, « dans quelque maison bien solitaire, dit ce dernier, jusqu’à ce que l’ennui me tue ou que je tue l’ennui et moi-même dans un moment d’extrême désespoir. » 6Frédéric Soulié, Confession générale, p. 410, édition Boulé, Paris, 1848.

Voici, chez Frédéric Soulié, situés en Languedoc, deux incipits comparables, mutatis mutandis, à celui des Fiancés du Château de Nimbourg d’Adolphe Soulié :

« Tout en face de vous vous verrez, incrustée aux flancs de la colline, une immense et formidable ruine. Le Llers, torrent qui borde la ville, coule au pied de cette colline, et devait servir autrefois de défense au château auquel appartenaient ces murs prodigieux et ces constructions indélébiles. C’est le château de Terrides 7Terrides, dans la graphie ancienne ; Terride, aujourd’hui.. A Paris, où les souvenirs s’en vont, si aisément emportés, qu’excepté l’aristocratie, pas une famille n’y a une histoire de plus de cinquante ans ; à Paris, disons-nous, on fait peur aux enfants du très banal M. de Croquemitaine. Dans notre endroit, nous avons notre épouvantail à nous, notre menaçante superstition : c’est le sire de Terrides. Et ne pensez pas que le souvenir qui a traversé des siècles ne soit plus qu’un conte de nourrice : il est encore dans la terreur populaire. Ce fut une chose remarquable, lors des vengeances de la révolution, que ce nom, tout effacé qu’il était depuis longtemps de l’histoire, ameuta le peuple contre les châteaux plus activement peut-être que celui des seigneurs qui possédaient alors le diocèse.

Pour qu’une pareille terreur et une telle haine survivent si longtemps à la destruction de ce qui les a fait naître, il faut qu’elles aient eu des causes bien profondes et bien cruelles. Je les ai souvent cherchées, et je ne pensais pas pouvoir en découvrir d’autres que celles qui sont consignées dans les récits de nos campagnes, où la barbarie du sire de Terrides est exposée sous les formes les plus brutales, lorsqu’un jour est venu que, descendant les colonnes doubles et vastes d’un énorme in-folio, je me suis arrêté et j’ai ressauté en arrière au nom gothique et sombre du sire de Terrides. J’ai pensé que je tenais enfin l’histoire véritable de ce terrible châtelain ; mais tout aussitôt voilà que j’en ai rencontré deux, trois, quatre, dix, tous bons ou passables chevaliers, relevant des comtes de Foix, se battant pour eux contre les comtes de Toulouse, puis contre Armagnac ; s’escarmouchant ou se liguant de temps à autre avec leurs proches voisins, les Lévis de Mirepoix, le tout sans voir apparaître un ogre, un tyran, un mangeur d’hommes qui pût justifier l’étrange chronique qui court parmi mon bon pays. Il demeurait même si certain que je n’en trouverais point, tant j’y travaillais inutilement, que je me sentais d’humeur à prendre en mépris ces vieilles croyances populaires que la mode du moyen âge s’étudie à refaire, lorsqu’au fond d’une note en petit texte, et en horrible latin, je trouvai l’histoire suivante… » 8Frédéric Soulié, Le sire de Terride, in Le Port de Créteil, tome 2, pp. 155-157, édition V. Magen, Paris, 1843.

« A quelques centaines de pas du bourg de Mirepoix, de l’autre côté du Llers, torrent qui traverse dans presque toute sa longueur la riche vallée qui s’étend de ce bourg jusqu’à la ville de Pamïers, s’élève une colline qui domine non seulement le cours de celte petite rivière, mais encore le chemin qui la borde et qui va vers Castelnaudary. Aux deux tiers à peu près de cette colline commençait un château dont les ruines existent encore.

Adossé au flanc de là montagne, il montait avec elle, atteignait son sommet, et le dépassait par quatre grandes tours que l’on apercevait à plusieurs lieues de distance.

Cette manière de poser les redoutables forteresses où s’enfermaient les puissants châtelains de cette époque, faisait intérieurement de ces vastes constructions quelque chose d’assez bizarre pour que nous croyions devoir l’expliquer à nos lecteurs.

Les premières constructions qui servaient d’enceinte générale au château s’étendaient d’abord parallèlement à la colline sur une façade de près de trois cents pieds, et montaient à une hauteur prodigieuse ; puis elles allaient rejoindre par des constructions latérales la colline, gardant au sommet le même niveau, mais diminuant de hauteur absolue à mesure que leur base s’élevait avec la pente du terrain, de façon qu’arrivée à la petite plate-forme, sur laquelle se dressaient les quatre tours dont nous avons parlé, cette enceinte n’avait plus qu’une élévation d’une vingtaine de pieds. On comprend que de cette façon une très grande étendue de terrain en plan, rapidement incliné, fût enfermée dans cette enceinte.

Aussi, lorsqu’on entrait du côté de la façade, c’est-à-dire du côté où les murs étaient les plus élevés et descendaient par conséquent le plus bas sur le penchant de la colline, on trouvait après la poterne, garnie d’une double herse, un vaste champ au milieu duquel était tracé un chemin tortueux bordé de vieux chênes et de frênes énormes. De chaque, côté de cette allée s’élevaient une demi-douzaine de maisonnettes, de granges, d’étables, où logeaient les serviteurs du seigneur féodal, chargés des soins du bétail : le reste était demeuré agreste et inculte, à l’exception d’une étendue assez grande qui avait été nivelée et battue pour servir à la fois aux jeux et aux exercices des habitants du château.

Le rez-de-chaussée des constructions d’enceinte était réservé à d’immenses écuries pour les chevaux du seigneur, de ses hommes d’armes et des visiteurs qui pouvaient se présenter, quelque nombreuse que pût être leur suite.

L’allée qui traversait en tournant ce vaste espace conduisait à une seconde construction qui le traversait dans toute sa largeur, et allait s’appuyer par ses deux extrémités aux murs latéraux.

Mais la base de cette construction se trouvant de beaucoup plus élevée que celle de la première, le rez-de-chaussée en était à peu près à la hauteur du second étage des bâtiments extérieurs.

Cet immense rez-de-chaussée offrait au centre un énorme pavillon carré d’où s’étendaient à droite une immense salle d’armes, et à gauche une chapelle qui, de nos jours, serait une église plus que suffisante pour un village de quelque importance. Un escalier qui occupait une partie de ce pavillon conduisit aux étages supérieurs occupés par ceux qui dépendaient plus immédiatement du suzerain, et parmi lesquels il faut compter non seulement l’argentier, l’armurier, le sommelier, le fauconnier et autres, mais encore les hommes d’armes qui, à cette époque, se rangeaient sous une bannière seigneuriale pour combattre à sa solde, et qui possédaient en propre leurs chevaux, leurs armes, et quelquefois deux ou trois hommes à leur service et qu’ils engageaient avec eux.

Lorsqu’on avait traversé ce bâtiment, on retrouvait un nouvel espace libre, mais, plus soigné et garni de fleurs et de quelques arbres fruitiers, et au bout de cet espace, de nouvelles constructions qui gravissaient îë rocher nu, et qui étaient ce qu’on pouvait appeler véritablement le château. Là, on avait taillé en quelques endroits les salles dans le roc lui-même ; on montait dans un labyrinthe d’escaliers qui, au sommet, s’ouvraient tout à coup sur une cour pleine encore d’une végétation puissante, et autour de laquelle on trouvait d’autres bâtiments ; on montait encore et l’on atteignait des terrasses naturelles aboutissant aux étages les plus élevés de l’enceinte extérieure, et du rez-de-chaussée du dernier de ce bloc de bâtiments entassés les uns sur les autres, on était de plain-pied avec la terrasse qui régnait au sommet de la grande enceinte. Mais ce n’était pas tout, et après toutes ces constructions, on arrivait à la plate forme au milieu de laquelle s’élevaient les quatre tours parfaitement isolées et qui étaient la citadelle de ce château.

Là, on avait creusé un fossé dans le roc, fossé qui, quoique privé d’eau, n’en était pas moins un obstacle difficile à franchir pour les assaillants qui fussent arrivés jusqu’à cet endroit, car un seul pont-levis, fermé par une porte étroite et basse, donnait entrée dans cette citadelle.

Dans cet endroit, étaient renfermés dans d’immenses caves et dans les salles qui unissaient les tours les unes aux autres, tous les moyens d’une défense désespérée, des projectiles de toutes sortes, des outres d’huile, des masses de résine pour inonder les assiégeants de matières brûlantes, une immense quantité de blé et de seigle, des viandes salées, du vin, du bois en monceaux énormes, et enfin, dans l’endroit le plus secret de l’une des tours, l’or, les bijoux et les armures précieuses.

Un pareil château, situé sur une hauteur qui n’était commandée par nulle autre, semblerait difficile â prendre, même de nos jours, avec les puissants moyens que l’artillerie nous a donnés ; on doit donc penser de quelle importance il était à une époque où ce n’était qu’en faisant combattre pour ainsi dire les machines de guerre et les murailles corps à corps, qu’on parvenait à ébranler ces puissantes forteresses.

Indépendamment de sa force propre, ce château tenait de sa position un immense avantage, car il commandait, comme nous l’avons dit, le chemin qui menait de Castelnaudary au bourg de Mirepoix et de là à Foix. Toute la riche vallée qui s’étendait à ses pieds était également dans ses dépendances, et il suffisait d’un seul mot du suzerain pour que vingt cavaliers, sortis du château, pussent enlever en une heure ou deux les nombreux troupeaux qui paissaient dans la plaine. Pendant ce temps les faucheurs avaient bientôt fait de tondre les prés les plus riches pour la nourriture des chevaux du maître, et le voyageur, dont la tournure promenait un butin, si minime qu’il soit, n’avait guère de chance de s’échapper lorsqu’il avait excité de loin la convoitise de quelques hommes d’armes du châtelain.

En face des murs, il existait un bac pour traverser le torrent qui coulait au pied de la colline.

Durant l’hiver et au printemps, c’était le seul moyen de communication qui existât du bourg au château, communication qui n’était pas sans danger lorsque le torrent roulait dans toute sa force.

Souvent les moines du couvent de Saint-Maurice, situé dans la plaine, avaient proposé aux seigneurs du château de remplacer ce bac par un pont construit à leurs frais, mais comme le droit de péage de ce bac était un des meilleurs revenus du châtelain, jamais il n’y avait voulu consentir, attendu qu’is y mettaient pour condition que le droit serait perçu à leur profit.

En été, le torrent presque desséché rendait ce bac inutile ; mais les voyageurs, les marchands, n’en devaient pas moins ce droit, quoiqu’ils ne fissent pas usage du radeau demeuré à sec sur le sable, et cela avait nécessité, de la part des seigneurs, une surveillance perpétuelle et, en conséquence, l’établissement au bord du torrent d’une petite tour qui servait de demeure au conducteur du bac et à sa famille, composée d’une fille de seize ans à peine, et de deux garçons de vingt et de vingt-deux ans, alertes, vigoureux, et qui de jour comme de nuit étaient aux aguets de ceux qui eussent voulu frauder le droit de passage.

Ce château était celui du sire de Terride.

Durant une soirée du mois de mai 1217, où le Llers était grossi par les neiges, que les premières chaleurs avaient fait fondre sur les montagnes, un bruit de cor appela du côté du bourg le bac que Robin et Gauthier, les deux fils du gardien du passage, venaient d’amarrer solidement au pied de la tour ; ne pensant pas qu’à pareille heure personne osât s’exposer à passer le torrent, les deux fils et le père étaient allés à un rendez-vous qui leur avait été assigné le matin même, et la garde de la tour avait été confiée à Guillelmète.

Celle-ci entendit le bruit du cor ; elle se mit à une des hautes fenêtres de la tour, et, ayant sans doute reconnu à l’appel celui qui l’avait fait, elle cria de manière à être entendue de l’autre côté du Llers :

— Il est trop tard, sire Guy de Lévis, vous ne passerez point ce soir, car je suis seule dans la tour… » 9Frédéric Soulié, Le Comte de Foix, pp. 1-2, édition Lécrivain et Toubon, Paris, 1862.

Le style de Frédéric Soulié est plus sec, moins richement descriptif, moins pittoresque en somme, mais plus libre aussi, plus dynamique, et comme plus viril que celui d’Adolphe Soulié. L’un diffère de l’autre dans la description, comme plus tard la carte postale animée diffère de la carte postale inanimée. L’un marche, quant au récit, sur le mode « Jeune France » de la « force qui va » ; l’autre retient son pas, se plaît à une vaste méditation sur le temps, et s’attarde là à des joliesses qu’on attendrait plus sous la plume de Marie Eugénie Jour, l’épouse d’Adolphe Soulié.

Le propos de Frédéric Soulié se distingue de celui d’Adolphe Soulié plus essentiellement dans son intention. Là où Adolphe Soulié, plus tard, invoque sub specie aeternitatis le passé comme histoire finie, « le temps qui a eu raison de tout », « l’oeuvre de l’homme qui passe comme un souffle » au regard de « l’oeuvre de Dieu qui seule ne périt pas », Frédéric Soulié se réclame d’un passé qui ne passe pas, d’une histoire qui continue et de l’oeuvre seule de l’homme. A sa façon, plus politique, et convaincue déjà de ce que, comme dit l’autre, « Dieu est mort », Frédéric Soulié se soucie de montrer que, bien que l’oeuvre de l’homme se déploie ici maintenant sans prévision possible, une telle oeuvre le fait dans des conditions visiblement ou invisiblement déterminées par le passé, car héritées de ce dernier. C’est pourquoi, à la différence d’Adolphe Soulié, qui adopte le point de l’auteur extérieur à son propre récit, Frédéric s’inclut dans le paysage de l’histoire qu’il rapporte, ou, comme il dit, « dans notre endroit, où nous avons notre épouvantail à nous, notre menaçante superstition : c’est le sire de Terrides. Et ne pensez pas que le souvenir qui a traversé des siècles ne soit plus qu’un conte de nourrice : il est encore dans la terreur populaire ». Ainsi invoqué, « le sire de Terrides » constitue la figure indifféremment remplissable de ce qui vient toujours par avance opprimer le peuple, de ce dont chaque fois le peuple a peur, mais aussi de ce dont, par avance, le peuple a chaque fois le pouvoir de se libérer. Il y a loin de cette philosophie « montagnarde » de l’histoire à la profession de foi d’Alphonse Soulié, pour qui « l’oeuvre de Dieu, seule, ne périt pas, tandis que celle de l’homme passe comme un souffle ! »

Frédéric Soulié, dans le Sire de Terrides, raconte les malheurs d’une jeune femme maltraitée par sa mère, puis par son époux ; Alphonse Soulié, dans les Fiancés du château de Nimbourg, ceux d’une jeune femme maltraitée par son père et sa belle-mère. La nouvelle, chez Frédéric Soulié, trouve une conclusion atroce ; le roman d’Alphonse Soulié, quant à lui, finit bien. De Frédéric Soulié à Alphonse Soulié, l’acide s’est changé en eau de rose. Le mordant de Frédéric Soulié s’est perdu ; le sucré d’Alphonse Soulié le fait en l’occurrence regretter.

Si, à l’origine des Fiancés du château de Nimbourg, comme le croit, semble-t-il, Harold March, il y a un manuscrit de Frédéric Soulié, ce manuscrit a fait alors l’objet d’une ré-écriture si fleur bleue que le texte, dans son état final, nonobstant les joliesses de son style, peine à convaincre de sa nécessité autre que romanesque, naïvement romanesque.

J’ai cherché à savoir si Alphonse Soulié pouvait avoir un lien de parenté, même lointain, avec nostre Frédéric Soulié. En l’état actuel de mes recherches, je ne l’ai pas trouvé. Alphonse Soulié n’est pas originaire de l’Ariège, mais de Saint-Christophe-Vallon, l’Aveyron. Je sais qu’il est le fils de Marc Soulié, cultivateur, né au Testet, Saint-Christophe, le 8 février 1818, marié le 20 août 1858 à Marie Sophie Blanc, née à Saint-Cyprien, dans l’Aveyron aussi. J’ignore toutefois où est né Pierre Soulié, son grand-père, marié à Charlotte Galtier 10Cf. Cercle généalogique du Rouergue, Acte de mariage de Marc Soulié et de Marie Sophie Blanc..

Il se trouve également que, parmi les enfants de Jean Pierre Soulié I, maître tailleur à Mazères, arrière-grand-père de Frédéric Soulié, le destin d’Abdon Soulié, né le 29 juillet 1748, demeure ignoré ; puis que, parmi les enfants de Jean Pierre Soulié II, grand-père du même Frédéris Soulié, le destin de Baptiste Pierre Paulin Soulié, né le 11 janvier 1787 à Lavelanet, demeure ignoré aussi.

Faute de nouvelles informations, le mystère des raisons pour lesquelles Harold March attribue à Frédéric Soulié la paternité des Fiancés du château de Nimbourg reste donc en l’état, pour le moment du moins, plein et entier.

References   [ + ]

1. Harold March, Frédéric Soulié Novelist and Dramatist of the Romantic Period, p. 322, Yale University Press, 1931
2. Archives nationales : MC/ET/XIV/816.
3. Christian Bernadac, La femme nue des Pyrénées, p. 185, éditions France-Empire, 1995.
4. Cf. Ana Maria Lassalle, Mayol Lassalle, Mercedes y Colombato, Julio A., El largo viaje de Madame Soulié. Protagonismo de une educadora francesa en Santa Rosa, 1914-1924. UNLPam, 1998, 205 pp. ; Ana Maria Lassalle, « La cazadora perseguida. De como temas y personajes acechan la investigacion« , in La Aljaba, segunda época, vol. III, 1998 ; Raquel Gail, « Una maestra francesa en la pampa« , in Archivo Histórico de la Escuela Normal de Quilmes « Silvia Manuela Gorleri », 2012.
5. Adolphe Soulié, Les Fiancés du château de Nimbourg, p. 5 sqq.
6. Frédéric Soulié, Confession générale, p. 410, édition Boulé, Paris, 1848.
7. Terrides, dans la graphie ancienne ; Terride, aujourd’hui.
8. Frédéric Soulié, Le sire de Terride, in Le Port de Créteil, tome 2, pp. 155-157, édition V. Magen, Paris, 1843.
9. Frédéric Soulié, Le Comte de Foix, pp. 1-2, édition Lécrivain et Toubon, Paris, 1862.
10. Cf. Cercle généalogique du Rouergue, Acte de mariage de Marc Soulié et de Marie Sophie Blanc.

Leave a Comment

  • Françoise Brown at 13 h 43 min

    Un mystère très intéressant, à suivre… ?