Les chemins de Jean Dabail – Aux Pujols, l’horrible assassinat d’un marchand colporteur

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Ci-dessus :extrait du procès verbal des séances de l’Administration Centrale du Département de l’Ariège. 13 germinal an VIII.

Le 4 germinal an VIII (mardi 25 mars 1800) vers quatre heures du soir, la bande à Dabail attaque au lieu dit La Bouriette Barthélémy Rives, gendarme à la résidence de Mirepoix, et Abraham Louis, marchand résidant à Mirepoix, qui marchent de conserve sur la route de Mirepoix à Pamiers 1Cf. Les chemins de Jean Dabail ; Christine Belcikowski, Les chemins de Jean Dabail ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française, L’Harmattan, 2014.. Le 12 germinal an VIII (mercredi 2 avril 1800), la même bande assassine aux abords de Fournels, un hameau des Pujols, un marchand colporteur qui revenait d’une foire.

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Ci-dessus : extrait d’une lettre de Pierre François Brun, préfet de l’Ariège, au Ministre de la Police de la République. 23 germinal an VIII.

Ni l’Administration Centrale ni le Préfet du Département ne précisent l’identité du marchand colporteur, « qui a été tué d’une manière atroce » le 12 germinal an VIII (mercredi 2 avril 1800). J’ai retrouvé le nom de ce maheureux dans le registre des décés des Pujols, ainsi que le procès verbal consécutif à la découverte du crime 2Document 1NUM/201EDT/E3. Décès 1793-An X. Vues 31 à 35.. Voici le procès verbal en question, reproduit ci-après in extenso :

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Au carrefour de a route de de Pamiers et de la route de Fournels, c’est aujourd’hui l’aéro-club de Pamiers-Les Pujols.

« L’an huit de la république française et le treizième jour du mois de germinal vers les huit heures du matin, nous Jean Alloux, juge de paix officier de police judiciaire du canton rural de Pamiers, en vertu des ordonnances par nous rendues immédiatement après avoir relu le verbal de l’agent municipal de la commune des Pujols en date du jour d’hier, et étant accompagné du citoyen Guillaume Joly, officier de santé habitant de Pamiers, d’un détachement de dix hommes pris dans la colonne mobile de la commune de Pamiers et du citoyen Pierre Soulourt, lieutenant de la gendarmerie, ayant avec lui l’entière brigade de résidence à Pamiers, ayant pris pour nous servir de main forte, nous sommes transporté au hameau de Fournels, commune des Pujols, où tous arrivés, y avons trouvé les citoyens Jean Senesse, agent municipal, et Jean Carme, adjoint de la commune des Pujols, et un détachement de six hommes pris dans la garde nationale des Pujols pour faire la garde de l’homme mort.

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Et de suite le dit Jean Senesse, agent municipal, nous a conduit au lieu du hameau de Fournels, où était déposé un cadavre d’une taille d’environ cinq pieds, cheveux gris, nez fort, couché sur son séant, regard le ciel, habillé d’une bonne chemise, d’un gilet et pantalon de drap gris mélangé, d’une vieille roupe 3Roupe : blouse en drap grossier, fendue par devant, portée dans la Drôme par les bergers transhumants ; veste large ; sorte de redingote ; issu de l »espagnol ropa « paquet, bagage, vêtement » ; manteau ample ; vêtement de dessus. vert de bouteille, des bas gris, des souliers ferrés.

Et entre la chemise et le corps, le dit agent municipal nous a déclaré avoir trouvé une ceinture de peau qu’il nous a remise, dans laquelle nous avons trouvé six écus de six francs, quatre de trois francs huit pièces d’argent valant vingt sous chacune argent d’Espagne ; neuf de la valeur de dix sous chacune ; trois de cinq sous chacune ; une de douze sous ; trois de quinze sous ; une de trente sous ; et enfin, une de vingt-quatre sous ; formant en tout la somme de soixante-neuf francs quatre sous.

Le dit agent municipal nous a encore remis un paquet composé d’un mouchoir bleu rayé de rouge et blanc, un serre-tête, quelques petits rouleaux de corde ou ficelle, trois boutons de corde pour la culotte, un chapelet, une tabatière couleur racine de buis, un couteau manche noir, un anneau rond, une petite croix avec son tour couleur d’or, un portefeuille contenant la patente pour l’an 7, cette pour [illisible] de Jacques Molinier, enfin un passeport du vingt cinq thermidor an 7 délivré par l’administration municipale du canton de Carcassonne, duquel il résulte que le citoyen Jacques Molinier, marchand patenté et marié, est natif de Carcassonne, département de l’Aude.

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Et à l’instant avons requis le dit citoyen Guillaume Joly, officier de santé, de faire la visite du dit cadavre, à quoi procédant en notre présence, il a relevé que le dit individu était mort depuis hier ; et il a remarqué que le dit Jacques Molinier a reçu un coup d’arme à feu qui l’a atteint sur le bas ventre et a traversé l’entière capacité ; et il a trouvé une balle de plomb mâché qui s’était arrêtée sous les téguments à la partie postérieure du dos sur la deuxième des fausses côtes partie gauche, laquelle balle il a remise sur le bureau ; plus deux grandes plaies de longueur de cinq pouces, qui l’ont atteint, une sur la partie latérale de l’os temporal du côté droit, qui lui a partagé la mâchoire supérieure, et l’autre, qui lui a enlevé et partagé l’os de la machoire inférieure même côté droit ; qui ont été faites par deux coups de sabre bien affilé et donné avec force et violence ; et il a estimé en conséquence que le dit Jacques Molinier n’a pu survivre à ses blessures plus d’une heure, ce qu’il a certifié véritable et a signé Joly, officier de santé, signé sur la minute.

Et attendu qu’il résulte des dites patentes et passeport ci-dessus mentionnés que l’individu assassiné au présent lieu s’appelle Jacques Molinier, marchand patenté et marié, et que la cause de sa mort est connue, et que toutes autres recherches nous paraissent inutiles, nous susdit juge de paix, officier de police judiciaire, déclarons que rien n’empêche que le corps du nommé Jacques Molinier ne soit inhumé suivant les formes ordinaires ; et en conséquence ordonnons au dit citoyen Jean Senesse, agent municipal de la dite commune des Pujols, de le faire inhumer par tout aujourd’hui dans le cimetière de la dite commune.

De tout ce que dessus avons fait dresser le présent verbal au hameau des Fournils les jours et an que dessus, nous, sommes signés, l’agent adjoint, le commandant de la force armée et ceux de sa brigade, agents : Senesse, Carme adjoint, Soulourt, lieutenant de la gendarmerie, Combes, Souches, Salva, Sarrah, Astrié, Alleux, juge de paix, Panissoux greffier.

Nous, juge de paix du canton de Pamiers, vu le collationné ci-dessus livré mot à mot du procès verbal duquel il constate que Jacques Molinier, marchand patenté, marié et natif de Carcassonne a été assassiné par un inconnu au hameau de Fournils, commune des Pujols ; ordonnons à l’agent municipal de la dite commune des Pujols d’attacher le présent collationné et la présente ordonnance au registre mortuaire de la dite commune des Pujols pour servir et valoir en cas de besoin.

Et nous sommes signé, avec notre greffier, le 14 germinal an 8 de la république française. »

Le plus terrible dans cette affaire, c’est que Jacques Molinier n’a pas été volé.

Patriotes et contre-révolutionnaires soupçonnent alors les marchands colporteurs de servir d’espions et de contre-espions, chargés d’infiltrer leurs rangs. A tort ou à raison, on a probablement puni ici, en la personne de Jacques Molinier, quelqu’un qu’on suspectait d’appartenance double.

Mandé sur le lieu du crime, le juge de paix tire étonnamment de ce que « la cause de sa mort est connue » la conclusion que « toutes autres recherches nous paraissent inutiles ». La dite conclusion semble expéditive pour le moins.

Pierre François Brun, préfet de l’Ariège, argue, quant à lui, de cet horrible crime pour décréter au 16 germinal de l’an VIII une battue générale des gardes nationales du canton, afin d’arrêter les assassins du gendarme Rives et de Jacques Molinier.

L’époque est politiquement troublée. On ne sait rien ou presque des dessous du dissensus politique qui oppose localement les tenants de la Contre-Révolution au préfet, premier représentant du nouveau régime, accusé au demeurant par certains néo-jacobins de collusion avec les « scélérats royalistes », partisan de l’espionnage en tout cas plutôt que du recours à la force armée 4Cf. Christine Belcikowski, Les chemins de Jean Dabail ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française, L’Harmattan, 2014.. L’affaire Jacques Molinier demeure donc obscure en l’état.

References   [ + ]

1. Cf. Les chemins de Jean Dabail ; Christine Belcikowski, Les chemins de Jean Dabail ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française, L’Harmattan, 2014.
2. Document 1NUM/201EDT/E3. Décès 1793-An X. Vues 31 à 35.
3. Roupe : blouse en drap grossier, fendue par devant, portée dans la Drôme par les bergers transhumants ; veste large ; sorte de redingote ; issu de l »espagnol ropa « paquet, bagage, vêtement » ; manteau ample ; vêtement de dessus.
4. Cf. Christine Belcikowski, Les chemins de Jean Dabail ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française, L’Harmattan, 2014.

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