De l’inquiétante étrangeté de l’imago maternelle dans l’œuvre de Frédéric Soulié

Publié d’abord en feuilleton dans Les Débats (1844), recueilli dans la série Les Drames inconnus, le roman intitulé La Maison n° 3 de la rue de Provence illustre de façon saisissante le lien que la fiction entretient avec l’autobiographie dans l’œuvre de Frédéric Soulié.

On sait par les amis de Frédéric Soulié qu’il tenait l’autobiographie pour un genre inintéressant. « Il avait, dit Jules Janin, un esprit rare et charmant qui lui disait que tous ces enfantillages se ressemblent, et qu’il ne faut pas y revenir » 1Jules Janin. Histoire de la littérature dramatique, tome V, p. 11.. Mais la lecture de l’œuvre montre que, tels le naturel qui revient au galop, les « enfantillages auxquels il ne faut pas revenir » hantent l’imagination de l’écrivain au point qu’infiltrant de toutes parts le champ de la fiction, ils font de cette dernière la version revenante, ou fantôme, de l’autobiographie à laquelle l’écrivain déclare pourtant se refuser. Ils éclairent de la sorte le drame dont, enfant, l’écrivain a été l’enjeu et dont, faute d’en savoir davantage, il fictionne inlassablement les divers scénarios possibles. Ceux-ci font au demeurant, sur le mode heuristique de l’autofiction, la matière inépuisable de l’œuvre. Certes l’œuvre de Frédéric Soulié ne se veut pas autobiographique, mais, ainsi sous-tendue par la quête d’une vérité introuvable, elle le devient volens nolens de part en part. L’extraordinaire est que l’autobiographie s’y invente et cependant s’y avère, sous les dehors ou plutôt dans les plis de l’autofiction.

Frédéric Soulié intitule La Maison n° 3 de la rue de Provence un roman dont l’action se déroule pour l’essentiel dans le périmètre du IXe arrondissement de Paris, devenu pour lui familier à partir des années 1830. Après avoir vécu lui-même, dans les années 1820, au nº 3 de la rue de Provence, il loge désormais au n° 7 de la rue Grange Batelière. Pour se rendre de la rue de Provence à la rue Grange Batelière, on emprunte le passage Verdeau, qui traverse le pâté de maisons compris entre les deux rues. Le passage Verdeau débouche en face du n° 7 de la rue Grange Batelière. Caractéristique de la méthode de Frédéric Soulié, cet exemple de déplacement topographique montre comment l’écrivain ménage dans le cadre de la fiction le déploiement de la pulsion autobiographique sous-jacente.

Le roman se trouve précédé d’une lettre adressée par Frédéric Soulié à M. Théodore Hauman 2Ami de Frédéric Soulié, Théodore Hauman a été en son temps un violoniste célèbre. en Russie. La lettre est datée du 15 février 1844. Théodore Hauman, lors d’un récent séjour à Paris, s’est intéressé aux « rudes apostrophes » formulées dans le salon de Madame D… 3Dans la vie de Frédéric Soulié, il s’agit probablement de Madame Guyet-Desfontaines, qui tenait dans les années 1840 un salon très couru à Paris, qui a fréquemment reçu l’écrivain et qui a entretenu une correspondance avec lui. par un artiste nommé Michel Meylan. Frédéric Soulié informe son correspondant que, suite à la disparition inexpliquée de Michel Meylan, il publie le manuscrit laissé par ce dernier. Avant de disparaître, Michel Meylan en effet lui a confié une liasse de papiers, parmi lesquels ce manuscrit, avec mission de transmettre le tout à sa marraine, la comtesse de L… et d’en faire auparavant réaliser un double, afin, le cas échéant, de « défendre sa tombe. »

« J’ai raconté à quelques-uns de ceux qui l’ont aimé comme moi, la dernière entrevue que j’ai eue avec lui, précise le narrateur du roman, alias Frédéric Soulié ; je leur ai montré le dépôt qu’il m’a confié, et tous ont été d’avis que je devais publier le manuscrit de Michel Meylan. Pour les uns, cette publication est une réponse aux bruits absurdes qu’on a fait courir sur sa disparition ; pour d’autres, c’est un moyen de faire pénétrer notre souvenir dans la solitude où nous espérons qu’il s’est enfermé, et de l’arracher peut-être à son désespoir… » 4Frédéric Soulié. La maison n° 3 de la rue de Provence, p. III. Michel Lévy Frères. Paris. 1858.

Le narrateur, toujours dans la même missive, fournit un intéressant témoignage concernant la disposition d’esprit de Michel Meylan. Il évoque ici la couleur spleenétique des paroles que son ami lui a tenues avant sa disparition :

« — J’ai une maladie qui me tuera, je le sens : je m’ennuie.
Je voulus rire.
— Moi aussi, reprit-il doucement, j’ai trouvé les prétentions au spleen une chose fort ridicule ; mais depuis que je suis sous l’influence de cette étrange disposition, elle me fait peur. […]. Je ne hais point la vie, je me sens la tête pleine, et il me semble qu’il y reste encore la meilleure part de ce que Dieu m’a donné d’idées. Mais j’ai le cœur mort, ou plutôt, et c’est une chose que je ne puis dire autrement, il me semble que j’ai la poitrine vide : rien n’y bat, rien ne s’y agite, rien ne s’y émeut. Vous savez pourquoi, vous ! » 5Ibidem, p. II.

La dernière remarque de Michel Meylan – Vous savez pourquoi, vous ! – est à double sens. Elle renvoie, en un premier sens, à l’histoire du personnage dont le narrateur est le confident et l’ami. Elle renvoie, en un second sens, à l’histoire de Frédéric Soulié lui-même, qui se savait atteint d’une pathologie cardiaque incurable, au moins de son temps, et qui, sans mettre toutefois semblable nom sur son mal de vivre, souffrait du « spleen » à l’instar de Michel Meylan. « Il avait adopté, dit Jules Janin, […] des épitres même où il était parlé de l’existence cachée et des silences lointains » :

« Ami, garde toujours ton petit horizon ;
Ne fuis jamais le ciel de ta jeune saison ;
Bois le vin de ta vigne ou l’eau de ta fontaine.
Pourquoi poursuivre en vain la fortune lointaine ?
Ne dépasse jamais le Mont du Vieux Rocher
Où tu vois tous les soirs le soleil se coucher ;
Promène ta jeunesse au bord de la prairie,
Du ruisseau qui murmure à sa rive fleurie ;
Cueille l’humble pervenche aux lisières des bois,
Pour parer au retour quelque gorge aux abois…
Moi, j’ai fui le pays en poète inconstant ;
Un beau matin d’avril je partis en chantant,
N’ayant que mon esprit et mon cœur pour ressource :
J’ai déchiré mon cœur aux débuts de la course ;
Et mes illusions, qui me donnaient la main,
Ont laissé mon esprit errer sur le chemin. »

Qui donc lui avait appris ces vers charmants ? Je n’en sais rien ; il les aimait comme on aime une chanson dont on ne connaît pas l’auteur. » 6Jules Janin. Histoire de la littérature dramatique. Tome V, p. 43. Les vers qui plaisaient tant à Frédéric Soulié sont empruntés à Arsène Houssaye dans Les Sentiers perdus, « Le Pays du poète » ; le titre se trouve recueilli dans Poésies complètes d’Arsène Houssaye, p. 108. Édition V. Lecou. Paris, 1852.

Sans rien dévoiler par avance de l’histoire de Michel Meylan, Frédéric Soulié laisse entendre qu’il y a, ou qu’il y a eu, dans la vie de ce dernier quelque chose qui a suscité la réprobation et qui a fait l’objet d’une allusion désobligeante lors de la soirée chez Mme D… à laquelle M. Hauman était présent ; d’où les « rudes apostrophes » évoquées plus haut ; d’où aussi, après que les dites « apostrophes » eurent été rapportés à la comtesse de L…, marraine de Michel Meylan, la lettre de semonce adressée par la marraine à son filleul, et la réponse du filleul à sa marraine. C’est de la bouche de Michel Meylan lui-même que le narrateur tient la connaissance de cet épisode :

« — Mon ami, me dit-il, la discussion qui a eu lieu il y a quinze jours chez madame D… m’a valu une lettre que je veux que vous gardiez. Voici maintenant la réponse que je lui ai faite et le manuscrit que je joins à cette réponse. La femme à qui je les adresse est une de celles à qui leur vertu devrait donner le courage de la justice ; mais elle est dominée par un entourage de prêtres et de Madeleines réformées qui lui défendront, sous peine de damnation éternelle, de laisser connaître au monde une seule des lignes que je lui écris. Tout ceci sera probablement condamné au feu par celle à qui je le confie ; et cependant, je ne sais pourquoi il me semble qu’un jour viendra où je voudrais que cette justification, qui aujourd’hui n’est que pour elle, fût écrite et connue de tous.
— N’êtes-vous pas le maître, lui dis-je, de la publier quand vous croirez en avoir besoin ?
— Ce jour-là, me répondit-il d’un ton accablé, je ne serai plus de ce monde. » 7Frédéric Soulié. La maison n°3 de la rue de Provence, pp. I-II.

Parlant à l’ami qui sait pourquoi il a « le cœur mort », Michel Meylan évoque le contenu du manuscrit qu’il lui lègue avec la liasse d’autres papiers. Ce manuscrit raconte l’histoire de sa vie, une histoire dont il a été le jouet, dans laquelle du moins il n’a joué qu’un « bien petit rôle », remarque-t-il mystérieusement. Jetant sur ce manuscrit un regard qui semble d’ordre testamentaire, Michel Meylan lui assigne la fonction de tombeau, à la fois à destination des amis et à celle de la société, dont il appréhende qu’après sa mort, elle ne sache reconnaître sa dignité d’homme, ni l’honneur de son nom.

« — Le temps viendra-t-il à mon aide ? Je ne sais… mais enfin, si je dois m’en aller, et qu’après ma mort il arrive qu’on jette sur mon nom un de ces blâmes sans pitié et sans réflexion qui salissent toute l’existence d’un homme, défendez ma tombe, je vous en prie. Ce manuscrit que je vous remets est l’histoire de ma vie.
Il s’arrêta en rêvant.
— Oui, reprit-il avec un profond soupir, c’est l’histoire de ma vie, quoique je n’y joue qu’un bien petit rôle. Mais c’est dans les événements dont cette histoire se compose que j’ai appris la vie, et voilà ce qui a peut-être rendu la mienne si dédaigneuse de ce qui fait le bonheur des autres ; c’est ce qui m’a fait mépriser également le bien et le mal, comme les entend la société. Ce manuscrit ne me justifiera aux yeux de personne, mais il m’expliquera à quelques amis… » 8Ibidem, pp. II-III.

Frédéric Soulié, qui « exécrait l’autobiographie », brosse ici le portrait d’un homme qui a besoin de raconter l’histoire de sa vie pour s’en expliquer, pour se l’expliquer à lui-même en même temps qu’il l’explique aux autres, pour sortir ainsi du statut de jouet de la destinée, ou de personnage voué dans cette dernière à un « bien petit rôle », en somme pour atteindre au possible de l’auto-affirmation de soi et du nom que son père lui a légué.

On remarquera qu’à la faveur d’un tel portrait, Frédéric Soulié définit admirablement une position de vie qui, quoique ménagée par le biais de la fiction, est probablement la sienne. Marguerite Yourcenar intitule ailleurs Souvenirs Pieux (1974) le récit du passé qui précéda sa naissance. Déléguant aux scénarios de la fiction le soin d’expliquer, au sens de déplier, l’énigme de son propre passé anténatal, par là d’assumer le poids de quelques souvenirs ressentis comme impies, Frédéric Soulié, avant Marguerite Yourcenar, s’autorise, une fois dans sa vie, à donner dans le genre des souvenirs pieux. C’est ainsi qu’à la demande d’Alexandre Edouard Lemolt, il consent à livrer une autobiographie succincte, publiée seulement au lendemain de sa mort, dans La Presse. Encore se livre-t-il à l’exercice avec une foi qui demeure mal assurée :

« Il est bien difficile à un homme qu’on interroge sur son compte de ne répondre que ce qui est convenable. Il se glisse toujours dans le récit le plus succinct quelque chose de l’opinion qu’on a de soi ; et, soit qu’on s’estime trop ou trop peu, on s’expose à passer pour avoir beaucoup de vanité avouée ou de fausse modestie. Je vais cependant faire de mon mieux… »

Frédéric Soulié termine cette autobiographie par les mots suivants :

« Voilà tout, ou à peu près tout, et voilà peut-être beaucoup trop ; faites-en ce qu’il vous plaira ». Et il signe de son nom complet : « Melchior Frédéric Soulié. »

L’écrivain ne se hausse pas du col. A noter que cette autobiographie, non datée, lui a été commandée avant 1834, puisqu’il y invoque la récente publication de l’un de ses romans languedociens, Le Vicomte de Béziers (1834). Frédéric Soulié alors n’a pas encore produit ses grands romans de mœurs, ceux dans lesquels il explore le secret des « drames inconnus », ceux-là mêmes qui lui vaudront dans les années 1840 une formidable célébrité. Mais le « Voilà tout, ou à peu près tout » s’explique aussi par la rémanence des souvenirs impies que l’autobiographie ici oblitère. Conjurant ainsi l’effet d’une telle rémanence, Frédéric Soulié, signataire d’un seul et unique texte autobiographique présenté pour tel, use ostensiblement de son premier prénom, Melchior, qui est aussi celui de son père, et il dédie à ce père, sur le mode des « souvenirs pieux », un hommage dans lequel le besoin de faire valoir la légitimité de ce père, se lit, comme en filigrane :

« Un mot sur mon père, monsieur. Le voilà deux fois destitué 9Connu pour ses sympathies bonapartistes, Melchior François est destitué une première fois en 1816, puis muté de Poitiers à Rennes, après l’épisode des Cent Jours ; il est une seconde fois destitué en 1823 pour avoir voté contre la dissolution de la chambre et le retour des Ultras. ; est-ce à dire que ce fût un homme incapable et turbulent ? […]. Caché dans le fond d’une province, il avait, sans appui, sans protection, sans sollicitation, obtenu un rapide avancement dû à la supériorité seule de ses travaux. Vous me pardonnerez la digression. »

Dans Les aventures de Saturnin Fichet, roman qui met en scène Carrier, chargé par Robespierre de réprimer la contre-révolution à Nantes, Frédéric Soulié, qui a vécu à Nantes de 1808 à 1815, raconte, à la faveur d’une étonnante prolepse autobiographique, comment le domestique chargé par son père de le conduire à l’école lui inculquait une vision panique de la Révolution en lui recommandant, chaque fois qu’ils passaient devant la maison de Carrier, de ne pas toucher aux murs de cette dernière, que l’on appelait encore, longtemps après les massacres de 1793, « la maison du sang » :

« Carrier était seul depuis quelques moments, lorsqu’à la porte du cabinet où il s’était retiré se montra une femme d’une rare beauté.
Celui qui écrit ces lignes était bien jeune la première fois qu’il vit cette femme. Elle était à la fenêtre d’une maison isolée : sa pâleur livide, son excessive maigreur, n’avaient pas encore effacé cette beauté célèbre. De longs cheveux noirs, des yeux bleus, des lèvres minces, un nez légèrement courbé, lui donnaient un air de hauteur remarquable.
Ce fut un hasard bien rare qui permit à l’auteur de ce livre de voir cette femme, car sa maison était constamment fermée. Jamais les persiennes ne s’ouvraient, jamais une personne étrangère ne venait frapper à cette porte, et il se souvient encore que lorsqu’il passait devant cette maison avec le domestique qui le conduisait à l’école, jamais celui-ci ne manquait de l’entraîner du côté opposé de la rue, en disant d’un ton épouvanté et comme s’il eût passé devant une tombe ou un échafaud :
— Ne touchez pas à ces murs, c’est la maison de la maîtresse de Carrier.

Cependant près de vingt ans étaient écoulés depuis que la tyrannie féroce de Carrier avait passé sur la ville de Nantes. Mais le souvenir de ses crimes était encore si vivant qu’il pesait comme un anathème sur la misérable femme sortie encore plus sanglante que flétrie des embrassements de ce monstre. » 10Frédéric Soulié. Les Aventures de Saturnin Fichet ou La Conspiration de La Rouarie, II, p. 169, édition Michel Lévy Frères, 1860.

D’après les indications fournies par le texte, la scène rapportée par l’écrivain se déroule en 1812 ou 1813. Frédéric Soulié a alors douze ou treize ans. Chargée d’une aura largement fantasmatique, la vision de cette femme « à la fenêtre d’une maison isolée », « constamment fermée », inspirera par la suite l’une des figures majeures de l’œuvre de Frédéric Soulié, celle de la malheureuse, « flétrie par les embrassements du monstre. »

Féru d’histoire, Frédéric Soulié ne pouvait ignorer en 1846-1847, date de la rédaction des Aventures de Saturnin Fichet, que Louise Angélique Caron, cette « misérable femme », était une aventurière qui « mêlait la pratique des affaires à celle de la galanterie. Divers documents administratifs lui donnent la qualification d’étapière. Étapier était l’un des noms qui servaient à désigner les fournisseurs des vivres pour l’armée. Sa beauté lui valut d’être épousée plus tard par un riche négociant de notre ville […]. La Caron, quoique mariée, continua ses intrigues et ses agiotages, et, ayant été emprisonnée à l’occasion d’une affaire véreuse, elle se pendit avec son châle. » 11Alfred Lallié. J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d’après de nouveaux documents, pp. 205-206. Librairie Perrin. 1901.

Or, pour d’obscures raisons qui demeurent liées à sa fantasmatique personnelle, Frédéric Soulié enfant, ou plus tard l’écrivain, voit en Louise Angélique Caron une victime, rendue effrayante par sa « pâleur livide, son excessive maigreur », et cependant si belle avec son « air de hauteur remarquable ». Frédéric Soulié multiplie dans son œuvre les variantes de cette figure médusante. On suppose qu’en vertu du « drame inconnu » auquel l’imagination de l’écrivain revient sans cesse, la figure ainsi démultipliée témoigne de ce qu’a pu être chez Frédéric Soulié le caractère extraordinairement obsédant de l’imago maternelle. Brique de base du roman familial que se raconte, dans le secret de l’intime, d’abord l’enfant, puis l’écrivain, cette imago induit l’ensemble des scénarios violents qui mettent en scène, partout dans l’œuvre de Frédéric Soulié, la femme malmenée par un révolutionnaire, puis, « flétrie », dixit l’écrivain, par « les embrassements du monstre », ou encore la folle.

Daté de 1824, le premier texte publié de Frédéric Soulié s’intitule La Folle de Bedlam. Inspiré d’une gravure d’Horace Vernet, il accompagne la reproduction de cette dernière dans la Galerie lithographiée des tableaux de S.A.R. le duc d’Orléans. 12Galerie lithographiée des tableaux de S.A.R. le duc d’Orléans, volume I, par MM. J. Vatout et J.P. Quénot, 1824. Le dessin d’Horace Vernet se trouve reproduit (Abbildung 10) au bas de l’article suivant : Miriam Waldvogel, « Wilhelm Kaulbachs Narrenhaus (um 1830) », in Zum Bild des Wahnsinns in der Biedermeierzeit, Publications de l’Université de Munich.

Bedlam, abréviation anglaise de Béthléem, est au début du XIXe siècle un hôpital prison, qui héberge à Londres les malades mentaux. Le personnage de Suzanne, « la folle de Bedlam », a inspiré divers écrivains et artistes. Amoureuse d’un soldat de Napoléon, elle attend vainement le retour de ce dernier.

« Je suis dans l’un des jardins anglais qui entourent Bedlam, raconte un témoin du temps. J’y rencontre la pauvre Suzanne. Elle chante, mais elle pleure ; ses ris se mêlent à ses larmes ; et ses yeux rouges, flétris, égarés, disent assez l’aliénation de son esprit. Un drap grossier lui sert de manteau ; ce manteau, qui se détache et tombe, laisse voir un beau corps flétri par la douleur :
— Jeune infortunée, que fais-tu là, seule, errante, sans guide ?
— Je le cherche.
— Qui ? 
- Il doit être parmi ces morts… […].
La contraction pénible de ses sourcils et le rire subit de sa bouche me saisissaient d’effroi.
— Ce n’est rien, continua-t-elle ; je suis bien, très bien.
 Il reviendra ; Shakespeare l’a dit…. Yes the beloved shall come again. » 13Etienne de Jouy et Antoine Jay. Salon d’Horace Vernet, Analyse historique et pittoresque des quarante-cinq tableaux exposés chez lui en 1822. Imprimerie Baudoin Frères. Paris. 1822. Le « Yes the beloved shall come again« , « Oui le bien-aimé reviendra », constitue ici une version détournée de ces mots d’Ophélia dans l’acte IV, scène 5, du Hamlet de Shakespeare : « And will he not come again ? / And will he not come again ? / No, no, he is dead, / Go to thy deathbed. / He never will come again« . « Et ne reviendra-t-il pas ? / Et ne reviendra-t-il pas ? / Non ! Non ! il est mort. / Va à ton lit de mort / Il ne reviendra jamais. »

Frédéric Soulié, qui réalise ici une œuvre de commande, dédie à « la folle de Bedlam » un long poème, dont voici quelques vers :

« Une femme paraît, pâle et le front penché ; […]
Et de ses blonds cheveux s’échappe un brin de paille
À sa couche arraché.
En voyant sa jeunesse et le morne délire,
Qui doit, par la prison, la conduire au tombeau,
Je me sentis pleurer…
Si tu le vois, là-bas, qui vient sur le chemin ;
D’un aussi long retard si son amour s’accuse,
Dis-lui que je le plains, dis-lui que je l’excuse,
Dis-lui que je l’attends demain. » 14Poème reproduit par Alexandre Dumas dans Mes Mémoires, tome III, pp. 249 sqq. Édition Michel Lévy frères, 1863-1884.

Insistant sur le thème de la folie amoureuse, Horace Vernet représente de façon très sensuelle une femme saisie dans le simple appareil d’une beauté voluptueuse, dont les larmes accentuent encore le caractère troublant. Évitant de reprendre cette figure fortement érotisée, Frédéric Soulié, en vertu sans doute de quelque censure personnelle, ne conserve plus de la gravure d’Horace Vernet que la blondeur d’une Ève touchante, traitée en silhouette, de la façon la plus chaste, comme une femme fantôme, une revenante « pâle ». C’est le poète qui pleure ici, pris de pitié. Frédéric Soulié a en 1824 vingt-quatre ans ; Jeanne Marie Baillé sa mère, auprès de qui son père n’est jamais revenu, a en 1824 soixante-trois ans. Si Frédéric Soulié pense ici à sa mère, c’est sans doute à sa mère jeune encore, telle qu’il l’a quittée en 1804, et dont l’image touchante s’est gravée en lui pour toujours.

Frédéric Soulié, dans La Maison n° 3 de la rue de Provence, livre un portrait de femme plus âgée, celui de madame de Frobental, dont l’expression, dit-il, « avait quelque chose du désespoir qui touche à la folie et au suicide ». Sur les murs de la pièce dans laquelle madame de Frobental reçoit le narrateur, celui-ci remarque un portrait de son hôtesse, réalisé en 1812, soit, dans le roman, neuf ans plus tôt :

« C’étaient ses yeux ardents et lumineux, sa bouche aux lèvres minces et serrées, le nez parfaitement dessiné ; le contour sévère et pur de son visage. Mais tout cela était d’une jeunesse qui semblait devoir remonter à plus de vingt-cinq ans, si l’on comparait le portrait à ce qu’était devenue la duchesse. Les cheveux étaient d’un châtain plein de douceur, le sourire aimable, le teint animé, la lèvre rose, pas une ride, pas un pli, pas une marque de vieillesse, quoique ce ne fût plus la figure d’une très jeune femme. Cependant ce portrait était daté de 1812, et, en 1821, madame de Frobental avait les cheveux d’un blanc de neige. Une maigreur excessive, une pâleur mate accusaient tous les angles de ce visage si gracieux et si plein huit ou dix ans avant, et lui donnaient l’air farouche qui m’avait saisi la première fois que je l’avais vue.
Je fus très surpris en entendant une voix grave dire près de moi :
– Ah ! la douleur vieillit plus vite que les années, vous le voyez, monsieur. » 15Frédéric Soulié. La Maison n° 3 de la rue de Provence, pp. 194-195.

« Mais tout cela était d’une jeunesse qui semblait devoir remonter à plus de vingt-cinq ans, si l’on comparait le portrait à ce qu’était devenue la duchesse », observe ici le narrateur du roman. « En 1821 », ce portrait renvoie donc à ce qu’était « la duchesse » en 1796, d’où probablement à ce qu’avait pu être Jeanne Marie Baillé – du moins telle que Frédéric Soulié se l’imagine -, avant le 27 janvier 1798, date de son mariage avec François Melchior Soulié.

Frédéric Soulié a quarante-quatre ans lorsqu’il entame la publication de La Maison n° 3 de la rue de Provence. Sa mère est morte en 1827. Il avait vingt et un ans lorsque son héros, en 1821, rend visite à Mme de Frobental. Sa mère avait alors soixante ans.

On remarque, si l’on se souvient du portrait de la maîtresse de Carrier mentionné plus haut, que Mme de Frobental et Louise Angélique Caron ont une physionomie comparable. De beaux cheveux, noirs ou naguère châtains, des yeux « ardents et lumineux », des lèvres « minces et serrées », un nez « légèrement courbé » ou « parfaitement dessiné », un « air de hauteur remarquable » ou un air de « duchesse », une « pâleur livide » ou une « pâleur mate », une « maigreur excessive ». La « flétrissure » qui résulte chez Louise Angélique Caron des « embrassements du monstre » fait place chez Mme de Frobental aux « cheveux d’un blanc de neige », qui lui sont venus, en quelques années, d’un homme, on s’en doute, comme ils sont venus à Marie Antoinette, en une nuit dit-on, de la Révolution telle que celle-ci l’a vécue.

Il semble que, dans l’imagination de Frédéric Soulié, la couleur des cheveux distingue, par effet d’oscillation entre le blond et le brun, deux figures morales antithétiques : la blondeur de la folle de Bedlam est celle de l’Ève innocente, femme d’un seul amour qui perdure malgré l’absence et qui n’a point souffert du processus de conversion induit par la réalité de l’enfant qui vient ; le noir de Louise Angélique Caron et le châtain de Mme de Frobental seraient ceux de l’Ève coupable dont la solitude constitue sans doute le prix de quelque faute. Les « cheveux d’un blanc de neige » illustrent quant à eux, de façon complexe, à la fois l’effet de la douleur morale et le possible de sa valeur rédemptrice, en quelque sorte celui du blond, retrouvé ou rejoint, et même dépassé par effet d’albedo ou de passage au blanc, lequel désigne dans le domaine de l’alchimie le moment où, avec la mort de l’ego, le cœur redevient pur, l’âme s’innocente. Ils valent ainsi à Mme de Frobental la compassion de son jeune visiteur, et, on le devine, celle de l’écrivain. Maintes fois dans son œuvre Frédéric Soulié observe que le temps ne doit pas aller sans miséricorde pour les fautes auxquelles il songe ici, ou plutôt que, d’une telle miséricorde, il fait loi.

Dans Confession générale, de façon mystérieusement émouvante, Frédéric Soulié intitule le chapitre IV « Une Mère ». Il livre sans doute dans ce chapitre le portrait le plus proche de sa mère « infirme », telle qu’il l’a retrouvée en 1815, lors de son deuxième retour en Ariège. Marie Jeanne Baillé avait alors cinquante-quatre ans. On remarque toutefois, que par un effet de surimpression temporelle saisissant, Frédéric Soulié prête l’apparence moribonde décrite ci-dessous à une femme qu’il dit âgée de « trente-huit à quarante ans », i.e. à une figure chronologiquement reconnaissable, non point de la Jeanne Marie Baillé de 1815, mais de celle qui met en monde le 23 décembre 1800 un fils nommé Melchior Frédéric Soulié. Jeanne Marie Baillé avait en effet, ce jour-là, trente-neuf ans.

« On était au mois de septembre 1816, dans un appartement assez modeste de la rue Chantereine 16Quel choix de nom ! ; une femme, qui pouvait avoir de trente-huit à quarante ans, était assise à côté d’une cheminée où brûlait un feu assez vif, quoique le feu ne se fît pas encore sentir. Cependant la pâleur qui régnait sur le visage de cette femme expliquait pourquoi ce foyer avait été allumé. Affaissée dans une large bergère, enveloppée de fourrures, elle tendait encore vers le feu ses mains tremblantes et glacées. Ses tempes creusées, son nez aminci, ses lèvres blanches, disaient que la mort occupait déjà par une extrémité ce corps délabré, et qu’elle le gagnerait incessamment tout entier. » 17Frédéric Soulié. Confession générale, p. 35. Boulé Éditeur. Paris,1848.

« Pâleur » et « excessive maigreur » s’accompagnent là encore d’une expression étrange, non plus empreinte de la « hauteur » de Louise Angélique Caron, ni de ce caractère « farouche » qui peut faire peur chez Mme de Frobental, mais de « quelque chose d’agité et d’inquiet », qui suscite une curiosité mêlée de compassion. Né comme Frédéric Soulié à la veille de Noël, Noël Varneuil, le héros de Confession générale, se trouve assis aux pieds de sa mère malade. Celle-ci le regarde longuement :

« Il y avait un amour passionné et profond dans le regard de cette femme ; mais il y avait en même temps quelque chose d’agité et d’inquiet. Ce n’était pas seulement à la contemplation de ce beau visage de jeune homme qu’elle s’abandonnait : c’était à l’examen de ses traits, et cet examen ne lui donnait pas la joie que l’âme maternelle puise si facilement dans la confiance qu’elle a en son enfant, car des larmes plus abondantes vinrent mouiller ses yeux. […].
— Maintenant Noël, si tu veux me consoler de mourir, promets-moi de vivre en honnête homme. Tu en as besoin plus qu’un autre, car tu es pauvre, et tu n’as pas de famille.
A ce mot, le jeune homme regarda sa mère avec stupéfaction.
Mais elle continua :
— Je te comprends ; je sais que tu portes un nom honorable : le fils du comte Pierre de Varneuil, général de division 18Encore un comte, encore un général !, serait sans doute bien accueilli partout où son père voudrait le présenter. Mais tu ne connais pas le général ; tu sais, car tu m’en as souvent demandé la cause, que, dès le lendemain de notre mariage, son devoir de soldat l’emmena loin de moi. Il y a de cela vingt-trois ans bientôt. Depuis, je ne l’ai plus revu […]. Tu baisses les yeux, Noël, et tu te demandes sans doute quel crime si odieux a commis ta mère pour que son mari et son père l’aient si rigoureusement traitée. Ce crime a été d’avoir peur de mourir quand je n’avais que la vie à regretter ; ce crime, tu le sauras peut-être… » 19Frédéric Soulié. Confession générale, p. 36-37.

Comme indiqué par le texte ci-dessus pour peu qu’on se livre à un calcul de date, Frédéric Soulié se raconte ici à lui-même, sur le mode de l’autobiographie fantasmée, une histoire dont l’origine remonte à 1793, autrement dit à la date où dans Les Aventures de Saturnin Fichet, Louise Angélique Caron se livre aux « embrassements du monstre ». Il sondait déjà au demeurant les « drames inconnus » de l’année 1793 dans Le Maître d’école, roman publié d’abord en feuilleton en 1839. On y voit une mère devenue folle mettre au monde un fils pour lequel, contrairement à la mère de Noël Varneuil qui est malade, désespérée, mais point folle ni mal-aimante, elle manifeste une aversion profonde :

« En 1783, et tout près de Grenoble, des paysans ramassèrent dans un fossé une pauvre femme évanouie portant dans ses bras une petite fille d’un an tout au plus. Cette femme pouvait avoir vingt-cinq ans et était d’une beauté remarquable ; ses habits misérables eussent pu faire croire qu’elle appartenait à la classe la plus pauvre du peuple, si la blancheur de ses mains et la délicatesse de ses pieds n’eussent montré qu’elle n’était point faite aux rudes travaux qu’impose la misère.
Du reste, on ne put savoir quelle était cette femme ni d’où elle venait ; car, lorsque ces paysans l’eussent rappelée à la vie, ils s’aperçurent qu’elle était complètement folle. On fut obligé de lui arracher son enfant qu’elle voulait tuer : bientôt la petite fille fut placée dans un hospice où elle reçut le nom de Rosalie, et cette femme fut enfermée dans la maison des fous et inscrite sous un numéro qui devint son nom : on l’appelait le numéro 101.
Cependant, au bout de quelque temps, on s’aperçut que cette femme était grosse, et en effet, au bout de neuf mois, elle accoucha d’un garçon, qui fut placé comme sa sœur dans la maison des orphelins, sous le nom de Brutus (on était en 1794). On réintégra cette femme dans l’hospice des aliénés, et il ne fut plus question de ces trois individus durant une dizaine d’années. » 20Frédéric Soulié. Le Maître d’école. Volume 1, p. 6 sqq. Éditions N. Blanpain. Paris. 1886.

Il s’agit là d’une scène de fiction, caractéristique de la noirceur dramatique, ou mélodramatique, comme on voudra, propre à l’imagination de Frédéric Soulié. L’écrivain a pris soin de la déplacer dans un ailleurs bizarrement dauphinois une fois encore, ailleurs choisi sans doute pour sa radicale étrangeté aux lieux de sa vie passée. Mais on remarque à certains indices qu’il réserve au sein de la fiction un discret espace de retour à la pulsion autobiographique, d’où à la part sombre de sa mémoire personnelle. Parmi ces indices, la représentation du trio dit, avec une sorte d’ironie noire, des « trois individus » – la mère ; Rosalie, sa fille ; et Brutus son fils -, figure possible du trio Jeanne Marie Baillé ; Antoinette Françoise Fanny Soulié, sa fille ; et Melchior Frédéric Soulié, son fils. Parmi ces indices encore, la « dizaine d’années » qui, annonçant la suite des événements survenus en 1794, situe cette suite en 1804, i.e. lors de l’année fatale dont Frédéric Soulié se souviendra toute sa vie durant. Le prénom de Brutus dévolu au petit garçon lui assigne par ailleurs, en guise de destin, l’injonction de tuer César, ou, de façon plus terrible encore, le statut d’assassin né.

Entendu ici dans son acception symbolique, le statut d’assassin né trouve son illustration la plus célèbre chez l’auteur des Confessions, comme on sait. Tandis que le père de Jean Jacques Rousseau est parti exercer son métier d’horloger à la cour des sultans de Constantinople, sa mère, à Genève, se trouve en butte aux assiduités de M. de la Closure, résident de France :

« Ma mère avait plus que de la vertu pour s’en défendre ; elle aimait tendrement son mari. Elle le pressa de revenir : il quitta tout, et revint. Je fus le triste fruit de ce retour. Dix mois après, je naquis infirme et malade. Je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs … » 21Jean Jacques Rousseau est né le 28 juin 1712.

Jouant ici de l’effet d’intertextualité en écrivain de race, Frédéric Soulié autobiographe use des mots de Rousseau pour placer sa propre naissance, sans avoir à le dire expressément, sous le signe d’un malheur déjà déploré dans les Confessions, et sous le signe de la « confession » elle-même. Les évènements qui précèdent la naissance de Rousseau fournissent à son esprit une sorte de sous-texte au regard duquel il choisit de dire le moins pour conjurer le reflux des « souvenirs impies ». Il oblitère de la sorte la dangereuse pensée de la proximité des deux drames : « Je coûtai la vie à ma mère », chez Rousseau ; « Ma naissance laissa ma mère infirme », chez Soulié. Il oblitère également l’inquiétante labilité du « ma naissance fut le premier de mes malheurs », qui peut à tout moment se changer, dans le secret de sa pensée, en « ma naissance fut le dernier de ses malheurs ».

De l’ensemble des « souvenirs impies » que fait lever en lui la relecture du texte de Rousseau, Frédéric Soulié tire finalement une courte phrase, dénuée de contexte, lisse, blanche, muette quant aux affects correspondants : « Ma naissance laissa ma mère infirme ». Reconnaissant toutefois le sous-texte qui travaille une telle phrase, tout lecteur de Rousseau devinera la nature des affects que Frédéric Soulié ne dit pas : le malheur d’être né coupable de la désunion de ses parents, ou d’avoir scellé la désunion de ces derniers, et le crime d’avoir par sa naissance laissé sa mère « infirme », partant, réduite, au moins symboliquement, à l’état de morte-vivante.

Loin des « souvenirs pieux » de l’autobiographie concédée à Edouard Lemolt circa 1833, une autre page du Maître d’école donne à mesurer ce qu’a pu être la disposition morale de Frédéric Soulié enfant. L’écrivain prête sans doute une part de son malheur au personnage du petit Brutus :

« Parmi les grossièretés dont Brutus était poursuivi, celle qu’on lui épargnait le moins était de lui reprocher l’état de sa mère, toujours enfermée dans la maison des fous. L’enfant, à qui toute affection manquait au monde, en avait cherché une près de cette femme et ne l’avait pas trouvée là plus qu’ailleurs.
Ce n’est pas que cette mère fût assez privée de tout souvenir pour méconnaître son fils, elle se rappelait les circonstances de son évanouissement sur la route, celles de son accouchement ; elle ne niait pas que Brutus fût son fils, mais elle le détestait, et lorsqu’il venait lui parler, elle le traitait avec un mépris cruel ou s’obstinait à ne point lui répondre.
Cette haine pour son enfant ne pouvait non plus être considérée comme un résultat de sa folie, car elle avait pour sa fille Rosalie l’affection la plus passionnée… » 22Frédéric Soulié. Le Maître d’école. Volume 1, p. 8.

De la « maison des fous près de Grenoble » à la demeure de la rue Courlanel à Mirepoix, mutatis mutandis il n’y a eu de différence peut-être que l’enfermement bourgeois. Le tableau familial décrit dans Le Maître d’école suggère en tout cas une hypothèse funeste quant à la raison pour laquelle François Melchior Soulié vient emmener son fils à la fin de l’année 1804. La figure de la mère, dans l’œuvre de Frédéric Soulié, demeure mystérieuse, à jamais indéchiffrable sans doute.

Frédéric Soulié, dans le peu d’autobiographie qu’il nous livre, se borne à rapporter que « sa naissance laissa sa mère infirme », qu’il a été séparé d’elle 1804, qu’il est venu l’embrasser en 1815, et qu’il est revenu voir sa tombe en 1831.

Il multiplie en revanche dans le cadre de la fiction les figures de femmes malheureuses, qui toutes, par quelque détail de leur histoire, renvoient à l’énigme de sa propre mère. La représentation fantasmée qu’il nourrit des années 1800-1804 demeure profondément ambivalente, oscillant entre la vision d’une femme jeune et d’une femme vieille, d’une Ève innocente et d’une Ève coupable, tout à la fois, à la même date. Les éléments de portrait qu’il fournit à cette occasion font lever peu à peu, dans l’esprit du lecteur, l’image pathétique de cette inconnue.

Émue par cette image, j’ai cherché au vieux cimetière de Mirepoix, dédiée à l’Immaculée Conception de Notre Dame et à Saint Michel psychopompe, la tombe de Jeanne Marie Baillé. Je ne l’ai pas trouvée. Il s’agit sans doute d’une tombe trop ancienne. Jeanne Marie Baillé est morte en 1827. Il ne reste décidément de la mère de Frédéric Soulié que l’image fantôme inlassablement questionnée par son fils dans son œuvre de fiction, menée à cette fin sur le mode abyssalement vrai de l’autofiction.

References   [ + ]

1. Jules Janin. Histoire de la littérature dramatique, tome V, p. 11.
2. Ami de Frédéric Soulié, Théodore Hauman a été en son temps un violoniste célèbre.
3. Dans la vie de Frédéric Soulié, il s’agit probablement de Madame Guyet-Desfontaines, qui tenait dans les années 1840 un salon très couru à Paris, qui a fréquemment reçu l’écrivain et qui a entretenu une correspondance avec lui.
4. Frédéric Soulié. La maison n° 3 de la rue de Provence, p. III. Michel Lévy Frères. Paris. 1858.
5. Ibidem, p. II.
6. Jules Janin. Histoire de la littérature dramatique. Tome V, p. 43. Les vers qui plaisaient tant à Frédéric Soulié sont empruntés à Arsène Houssaye dans Les Sentiers perdus, « Le Pays du poète » ; le titre se trouve recueilli dans Poésies complètes d’Arsène Houssaye, p. 108. Édition V. Lecou. Paris, 1852.
7. Frédéric Soulié. La maison n°3 de la rue de Provence, pp. I-II.
8. Ibidem, pp. II-III.
9. Connu pour ses sympathies bonapartistes, Melchior François est destitué une première fois en 1816, puis muté de Poitiers à Rennes, après l’épisode des Cent Jours ; il est une seconde fois destitué en 1823 pour avoir voté contre la dissolution de la chambre et le retour des Ultras.
10. Frédéric Soulié. Les Aventures de Saturnin Fichet ou La Conspiration de La Rouarie, II, p. 169, édition Michel Lévy Frères, 1860.
11. Alfred Lallié. J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d’après de nouveaux documents, pp. 205-206. Librairie Perrin. 1901.
12. Galerie lithographiée des tableaux de S.A.R. le duc d’Orléans, volume I, par MM. J. Vatout et J.P. Quénot, 1824. Le dessin d’Horace Vernet se trouve reproduit (Abbildung 10) au bas de l’article suivant : Miriam Waldvogel, « Wilhelm Kaulbachs Narrenhaus (um 1830) », in Zum Bild des Wahnsinns in der Biedermeierzeit, Publications de l’Université de Munich.
13. Etienne de Jouy et Antoine Jay. Salon d’Horace Vernet, Analyse historique et pittoresque des quarante-cinq tableaux exposés chez lui en 1822. Imprimerie Baudoin Frères. Paris. 1822. Le « Yes the beloved shall come again« , « Oui le bien-aimé reviendra », constitue ici une version détournée de ces mots d’Ophélia dans l’acte IV, scène 5, du Hamlet de Shakespeare : « And will he not come again ? / And will he not come again ? / No, no, he is dead, / Go to thy deathbed. / He never will come again« . « Et ne reviendra-t-il pas ? / Et ne reviendra-t-il pas ? / Non ! Non ! il est mort. / Va à ton lit de mort / Il ne reviendra jamais. »
14. Poème reproduit par Alexandre Dumas dans Mes Mémoires, tome III, pp. 249 sqq. Édition Michel Lévy frères, 1863-1884.
15. Frédéric Soulié. La Maison n° 3 de la rue de Provence, pp. 194-195.
16. Quel choix de nom !
17. Frédéric Soulié. Confession générale, p. 35. Boulé Éditeur. Paris,1848.
18. Encore un comte, encore un général !
19. Frédéric Soulié. Confession générale, p. 36-37.
20. Frédéric Soulié. Le Maître d’école. Volume 1, p. 6 sqq. Éditions N. Blanpain. Paris. 1886.
21. Jean Jacques Rousseau est né le 28 juin 1712.
22. Frédéric Soulié. Le Maître d’école. Volume 1, p. 8.

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