Frédéric Soulié. Le Magnétiseur. De l’alliance de la bonté sans fond et de la volonté sans bornes

Jean d’Aspert, double romanesque du Maréchal Clauzel dans Le Magnétiseur de Frédéric Soulié, fait montre en 1815 du plus grand scepticisme quant aux vertus de la médecine magnétique. Il reproche à Rhodon de Prémitz et au docteur Lussay leurs pratiques inquiétantes ou douteuses. Il réprouve ainsi les sommeils « curatifs » auxquels le docteur Lussay force madame de Lussay, son épouse. Le même Jean d’Aspert se gausse des soins « miraculeux » qu’une amie et voisine, nommée madame Bizot, reçoit de monsieur Drisson, jeune magnétiseur débutant :

« Elle [madame Bizot) s’avança vers monsieur de Prémitz et lui dit :
— Je suis bien indiscrète, bien importune, n’est-ce pas ? mais, entre personnes qui poursuivent le même but, il y a une sorte de connaissance toute faite. Demain vous donnez une séance de magnétisme dont on parle comme d’une chose qui sera miraculeuse ; il faut que j’y assiste, car cela m’intéresse plus vivement que vous ne pensez.
— Madame s’occupe du magnétisme ? dit Prémitz en la regardant sérieusement.
— D’être magnétisée, monsieur, dit madame Bizot avec un sourire accort et ouvert.
— Oui, dit monsieur Bizot, qui était entré derrière sa femme […] ; ma femme avait des migraines terribles, et elle s’est soumise à un traitement qui lui fait le plus grand bien. Elle n’est pas reconnaissable depuis un mois que ça dure ; elle n’a plus ces douleurs furieuses qui quelquefois la rendaient maussade.
— Comment ! Maussade ! s’écria madame Bizot.
— Oui, chère amie ; maintenant on peut te dire ça, tu devenais insupportable. […]. Insupportable, c’est le mot, et je bénis ce bon monsieur Drisson d’avoir entrepris de te guérir ; c’est un excellent jeune homme. […].
— Quel est ce monsieur Drisson ? dit Prémitz tout bas à monsieur Lussay.
– Mais c’est le maître clerc du notaire qui demeure en face. Puis il ajouta, en parlant d’un air mystérieux au général [Jean d’Aspert] : Eh bien, voyez comme madame Bizot est grasse et fraîche ; nierez vous encore les bons effets du magnétisme ? Le général ne put s’empêcher de lui rire au nez, et Prémitz lui-même se détourna pour paraître demeurer sérieux ; mais, voulant rompre cette confidence de sourires, il s’empressa de dire à madame Bizot qu’il la verrait avec plaisir.
— Et moi aussi, n’est-ce pas ? dit monsieur Bizot en aspirant une large prise de tabac, car je n’ai jamais vu magnétiser, tel que vous me voyez ; non, le diable m’emporte, c’est vrai. Monsieur Drisson n’est pas encore assez fort pour exercer en public, ça le trouble ; et quand je suis là, ça ne va que cahin caha, la migraine redouble et je suis obligé de partir. Un jour j’ai voulu regarder par le trou de la serrure.
— Comment ! s’écria madame Bizot en quittant le lit de madame de Lussay, avec laquelle elle causait, vous avez regardé par le trou de la serrure ! et qu’avez vous vu ?
— J’ai vu l’adresse du chapelier de monsieur Drisson, car il avait pendu son chapeau à la clef de la porte.
— Oh ! dit le général en regardant monsieur Bizot dans le blanc des yeux, c’est que le magnétisme veut de grandes précautions pour arriver à de bons résultats. Tenez, voyez madame de Lussay, elle est bien loin d’en éprouver un aussi bon effet que madame Bizot, parce que son mari n’emploie pas toutes les précautions de monsieur Drisson.
Monsieur Bizot regarda Lussay et Prémitz pour savoir ce que cela voulait dire ; mais madame Bizot coupa court à la réflexion de son mari en disant :
— Monsieur de Prémitz sait bien que je ne puis aller seule dans une assemblée si nombreuse sans quelqu’un qui m’accompagne, et il consentira à vous recevoir.
— Et puis, ajouta le général, il est bon que monsieur Bizot s’assure que le magnétisme est une chose très respectable.
Mais la plaisanterie de d’Aspert était inutile ; monsieur Bizot avait déjà perdu l’envie de comprendre. […]. Dix heures et demie venaient de sonner, et le repos du lit approchait : monsieur Bizot dit à sa femme qu’il était urgent de s’aller coucher, et ils regagnèrent leur second. Madame Bizot qui avait senti, sans en deviner la cause, que d’Aspert l’avait presque trahie par ses plaisanteries, lui dit tout bas avec un doux reproche :
— Général, monsieur de Lussay m’a pourtant dit que vous n’aviez pas toujours été l’ennemi des femmes ! D’Aspert s’aperçut que, par haine du magnétisme, il avait été sur le point d’être désagréable à une femme qui ne lui avait jamais fait qu’un aimable accueil : il lui prit la main et lui répondit pour elle seule :
— Il y a des magnétiseurs qui me font pitié, comme Lussay ; il y en a que je méprise, comme monsieur de Prémitz, et il y en a que j’envie, et monsieur Drisson est du nombre.
— Eh ! qui sait, général ? dit madame Bizot en riant à montrer jusqu’à leurs gencives roses ses dents d’émail, et faisant vibrer l’éclat de ses yeux, dont elle caressait le visage de d’Aspert, qui sait ? » 1Frédéric Soulié. Le Magnétiseur, p. 91.

Le baron d’Aspert est galant homme ; épargnant ici la médecine de monsieur Drisson afin de ménager la réputation de Madame Bizot, il réserve sa critique à Rhodon de Prémitz et au docteur Lussay, i.e. aux deux magnétiseurs confirmés, qu’il accuse, pour Prémitz, d’intentions malhonnêtes, et pour Lussay, de pratiques dangereuses.

Concernant Rhodon de Prémitz, on sait par le viol d’Henriette et par la fin du roman, que Jean d’Aspert avait raison de le mépriser. Concernant le docteur Lussay, Jean d’Aspert méconnaît sans doute le génie étonnant de son ami. « Le lieutenant général comte d’Aspert et le chirurgien major d’armée baron Lussay » 2Ibidem, p. 94. dans le cadre de la Grande Armée, ont été auparavant frères d’armes. D’où l’amitié qu’ils entretiennent, et les soirées partagées, bien que Jean d’Aspert ait jadis aimé Louise et que Louise ait ensuite épousé Lussay. Mais les soirées ne vont pas ici sans déclencher de vives controverses entre les deux hommes, que tout oppose dans leur position de vie ainsi que dans leurs idées.

Sectateur tardif de la Raison des Lumières, Jean d’Aspert affronte en la personne du docteur Lussay, un pionnier du mouvement anti-rationaliste qui inspirera la pensée romantique et qui, via l’étude du somnambulisme et des sommeils de la raison, favorisera à la fin du XIXe siècle, sous l’autorité de Jean Martin Charcot, l’avénement de l’Ecole de la Salpêtrière et la reconnaissance de l’hypnose comme discipline scientifique, moyen thérapeutique et méthode d’investigation. Le docteur Lussay n’est pas au demeurant un spiritualiste, convaincu de l’influence de quelque fluide surnaturel, mais un matérialiste bien trempé, adepte sans doute de la théorie imaginationniste, théorie selon laquelle le magnétiseur ne fait qu’aider son patient à accéder à ses ressources intérieures, celles du moteur vital qu’en vertu de la lecture latine d’Aristote on nomme l’âme. L’illustre François Broussais soutiendra plus tard cette même théorie.

Certaines âmes pieuses, suite une séance de magnétisation proposée par Rhodon de Prémitz et assistée par le docteur Lussay, s’inquiètent de cette réduction de l’âme au statut de moteur organique :

« — D’ailleurs, dit Lussay en se levant, il y a une réponse toute, simple à faire à monsieur. L’âme existe dans tous les cas : l’âme étant l’agent supérieur de la vie et de toutes ses opérations, produit ses effets en raison des organes qu’elle rencontre, comme un moteur fait marcher une machine en raison des rouages qui la composent. Si les rouages sont bons et correspondent bien, la marche sera facile et produira de bons résultats ; si la machine est dérangée, rien n’arrivera à bien, sans que pour cela le moteur en soit moins puissant, moins exigeant, moins entier. L’âme, c’est le moteur ; si les organes sont dans un excellent état, les opérations de l’entendement seront faciles ; si un accident les a ou paralysés, ou désorganisés, l’âme n’en existera pas moins ; mais, agissant sur des organes incomplets, elle ne produira que désordre et folie.
—  Monsieur a raison, dirent quelques personnes.
— Très bien, répliqua l’interlocuteur. Mais alors ce n’est donc pas l’âme qui est intelligente, raisonnable, souveraine ; par conséquent, adieu à la moralité des actions humaines, par conséquent encore, adieu à tout droit de récompense ou de châtiment en ce monde et dans l’autre ; adieu à toute religion. » 3Frédéric Soulié. Le Magnétiseur, p. 106.

« Adieu à toute religion », tel n’est certes pas là le motif de la bisbille qu’entretiennent le baron d’Aspert et le baron de Lussay, mais la différence de pente qui, après 1815, porte le baron d’Aspert à la morosité, tandis que le baron de Lussay croit marcher aux devants d’une carrière brillante, à la faveur de laquelle il imposera ses idées. « Sombre, soucieux comme un homme tombé d’un passé magnifique dans un présent inquiétant, et auquel l’avenir n’ouvre aucune espérance », Jean d’Aspert, en 1815, regarde non sans une sorte de réprobation mélancolique son ami Lussay « tisonner en souriant, en s’adressant à la flamme, comme un homme qui se voit disserter devant le public, qui pérore, démontre, entraîne, finit par convaincre et s’applaudit de sa victoire et du talent qu’il lui a fallu pour la remporter ». La suite du roman indique que, rattrapé par son passé bonapartiste, le baron de Lussay n’obtiendra pas lors du retour des Bourbons le poste qu’il espérait à l’université.

De quel modèle contemporain Frédéric Soulié a-t-il pu s’inspirer pour composer son personnage du docteur Lussay, sachant qu’il dénomme celui-ci « chirurgien major d’armée baron Lussay » ? Jean Marie Thiébaud fournit la liste des « Médecins et chirurgiens, barons de l’Empire (1808-1813) » 4Jean-Marie Thiébaud. Médecins et chirurgiens, barons de l’Empire (1808-1813).
http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=article&no=10066&razSqlClone=1
 ; Xavier Riaud, celle des Chirurgiens, médecins ou pharmaciens nobles d’Empire et/ou titulaires de la Légion d’honneur 5Xavier Riaud. Chirurgiens, médecins ou pharmaciens nobles d’Empire et/ou titulaires de la Légion d’honneur. http://www.histoire-medecine.fr/napoleon-et-la-medecine-article-chirurgiens-medecins-pharmaciens-nobles- empires.phpqui, « moins connus que Desgenettes, Larrey, Percy, Cadet de Gassicourt, Bourdois de La Motte et Cabanis, ont acquis les mêmes distinctions par leur dévouement et leur abnégation sur le front auprès des soldats de la Grande Armée, voire à l’arrière auprès des blessés ou des populations civiles ». Xavier Riaud observe toutefois que cette liste demeure non exhaustive.

Ces listes ne comprennent pas, on s’en doute, le nom de Lussay. Frédéric Soulié prend soin de renommer les personnages qui, dans ses romans, procèdent de modèles connus, possiblement identifiables. Il emprunte en outre à divers modèles les attributs qui entrent dans la composition de chacun des dits personnages. On se contente de rechercher ici le nom d’un chirurgien dont l’histoire eût pu grosso modo servir de matrice à celle du docteur Lussay.

Les listes mentionnées ci-dessus ne fournissent pas de réponse évidente. Mais on remarque à cette occasion le rapport de paronymie que le docteur Lussay, le personnage de Frédéric Soulié, entretient avec le grand Dominique Jean Larrey, baron d’Empire, chirurgien en chef de la Grande Armée, père de la médecine d’urgence, né le 7 juillet 1766 à Beaudéan (Hautes-Pyrénées), mort à Lyon le 25 juillet 1842. De Larrey à Lussay, par effet de glissement de *Larr-, entendu au sens de l’art [chirurgical], à *Luss- entendu au sens de lux, luz, ou lumière [de l’irrationnel], Frédéric Soulié a choisi sans doute de faire de son docteur Lussay le double illuminé  » de l’illustre Dominique Jean Larrey, chirurgien de toutes les campagnes napoléoniennes, dont celles d’Italie et d’Espagne, homme notoirement éclairé, mais éclairé par les lumières de la raison cartésienne et non par les obscures clartés de l’irrationnel moderne.

On notera également que Frédéric Soulié, Ariégeois de naissance, Ariégeois de cœur, a choisi en la personne de Dominique Jean Larrey, modèle du docteur Lussay, un natif du Midi pyrénéen, i.e. un homme qui a survécu au décret de Pyrène.

« Dans nos montagnes des Pyrénées, la vie doit être forte ou ne pas être. L’air qui descend de nos glaciers est cruel comme la loi de Lacédémone : il tue ceux qui ne sont pas nés puissants. »

Né puissant, rendu héroïque par les nécessités de la guerre et le regard de la misère humaine, le docteur Larrey se trouve remplacé en 1815 par Pierre François Percy au poste de chirurgien en chef de la nouvelle armée. Il se consacre à la rédaction de ses Mémoires de chirurgie militaire et campagnes jusqu’en 1817 ; puis il se voit accueilli à l’Académie Royale de Médecine ainsi qu’à l’Académie des Sciences ; il est enfin nommé, en 1831, chirurgien en chef de l’Hôtel Royal des Invalides.

Né puissant, rendu surpuissant par sa science des sommeils de la raison, le docteur Lussay, une fois sorti des grandes batailles de la guerre, exerce à défaut d’un enseignement à l’université un empire qu’il veut absolu sur l’esprit des femmes de sa maison, au point que, convaincue de ne pouvoir, après sa mère, échapper à l’emprise en question, Henriette, fille du docteur, envisage un moment que celui ci puisse être le père de l’enfant qu’elle attend, conçu durant son sommeil lors de la soirée de mars 1815 qui voit le retour de Napoléon.

Dominique Jean Larrey ne s’est toutefois jamais intéressé au magnétisme animal. Frédéric Soulié a pu en conséquence composer son personnage du docteur Lussay à partir des figures combinées de Dominique Jean Larrey et de quelque autre chirurgien, adepte du magnétisme en son temps.

On ne voit ainsi qu’Armand Marie Jacques de Chastenet (1751-1825), marquis de Puységur, pour entrer possiblement dans cette combinaison de figures.

Il s’agit d’un officier d’artillerie, qui a été l’élève de Frantz Anton Mesmer dans le cadre de la Société de l’Harmonie à partir de 1782 et qui, après avoir servi dans l’armée révolutionnaire jusqu’en 1792, puis expérimenté les prisons de la Terreur, devient par la suite le chef de file de l’école de magnétisme animal dite « psycho-fluidiste », école qui met l’accent sur la volonté du magnétiseur ainsi que sur la capacité de ce dernier à mobiliser l’adhésion inconsciente du patient. Praticien reconnu, il rend compte de son expérience dans l’ouvrage intitulé Recherches, expériences et observations physiologiques sur l’homme dans l’état du somnambulisme naturel, et dans le somnambulisme provoqué par l’acte magnétique, publié en 1811.

Il se peut que, dans son aura de magnétiseur, le personnage du baron Lussay tienne aussi quelque chose de Denis Jules Dupotet (1796 1881), ou Dupotet de Sennevoy, plus connu sous le nom de Baron du Potet, familier des salons que Frédéric Soulié fréquentait à Paris dans les années 1830. Signé de Madame Louis Mond en 1876, le portrait graphologique du baron Dupotet silhouette de façon rétrospectivement éclairante le personnage du docteur Lussay :

« M. le baron du Potet a une puissance magnétique comme on n’en rencontre pas, et cette puissance, pour être, s’appuie sur les éléments suivants : une force de volonté tenace et sans concession quand elle a dit : « JE VEUX ! » une indifférence complète aux effets qu’il cause en tant que sujet, mais non comme science ; la sympathie qu’il fait naître et dont j’ai parlé il n’y a qu’un instant, et enfin un besoin de savoir et d’arriver qui le pousse malgré lui : notre grand magnétiseur attire et repousse tout à la fois ; voilà sa force et sa puissance extrêmes.

Il attire par sa bonté, son affabilité, son amour de l’humanité, trois grands traits de son caractère ; il repousse par l’effroi qu’il cause et la crainte qu’il inspire, sentiments qui se réveillent à l’approche de sa volonté, et c’est le double mouvement, équilibrant sans cesse en lui les deux électricités, qui le font roi du magnétisme et lui donnent empire sur tous ceux qui l’approchent. Deux puissances donnent donc au maître sa force d’action : une volonté sans bornes, principe positif ; une bonté sans fond, principe négatif ; toutes deux se mélangeant pour s’alterner et s’alternant pour se mélanger. » 6Madame Louis Mond. Portrait graphologique de M. le baron Du Potet de Sennevoy, p. 3 ; Impr. de Clavel-Ballivet (Nîmes), 1876.

En quoi une « bonté sans fond » consiste-t-elle, lorsqu’elle constitue, dixit Madame Louis Mond, le « négatif » d’une « volonté sans bornes », ou comme la doublure secrète d’un gant de fer ? L’œuvre de Frédéric Soulié soulève un peu partout, à propos des personnages qui sont « nés puissants », ce type de question.

En quoi consiste la « bonté » du thérapeute, quand, tel Rhodon de Prémitz, le dit thérapeute use de sa volonté pour libérer de sa libido par trop craintive – et la libérer de quelle façon ! – la pauvre Henriette Lussay. Le « sans fond » d’une telle « bonté » suit, ici comme ailleurs, de l’abîme de proximité que les humains entretiennent sous le rapport de l’Eros, lequel ne connaît pas de normes et se déploie de façon transpersonnelle dans le sens du plaisir, i.e. dans le sens du vif auquel la nature prétend et par où inlassablement elle saisit le mort.

En quoi consiste la « bonté » du thérapeute, quand, tel le docteur Lussay, ledit thérapeute use de sa volonté pour assigner à sa propre épouse le statut d’être « soumis à un pouvoir » 7Frédéric Soulié. Le Magnétiseur, p. 123. auquel celui-ci ne peut échapper ?

En quoi consiste la « bonté » de la duchesse d’Avarenne, qui force un soir de 1787 la solide fierté de Jean d’Aspert ? En quoi consiste la bonté de Charles Dumont, qui force un soir de 1817 la fragile résistance d’Henriette Lussay, devenue alors l’épouse de Jean d’Aspert ?

En quoi, dans le jeu des forces magnétiques qui déterminent le comportement des vivants, en quoi, dans ce jeu-là, la « bonté » peut elle bien consister, sinon en une fiction de la raison, fiction pieuse au demeurant, mais préférable à l’inquiétante réalité de l’attraction native des corps et de l’avantage que donne la dite attraction à ceux qui, tels les magnétiseurs et autres âmes fortes, sont « nés puissants », lesquels peuvent jouir encore du supplément de puissance conféré par un statut social éminent, i.e., dans le cas de monsieur Lussay, le statut de mari, ou, dans le cas de madame d’Avarenne, le statut de duchesse.

Le docteur Lussay, magnétiseur de son épouse, incarne dans l’œuvre de Frédéric Soulié le comble du mari, i.e. de la figure d’autorité que le XIXe siècle regarde comme nécessaire au bon ordre de la société. L’état de sujétion dans lequel il maintient son épouse, symbolise en le radicalisant, le sort que ladite société, au moins dans ses discours et dans ses représentations, juge devoir réserver aux femmes.

Née faible, suppose-t-on, et douée d’une sensibilité essentiellement passive, toute femme demeurerait en effet vouée à l’erre de sa nature mal orientée, si un mari ne venait pas, la sauvant ainsi d’elle même, l’élever au statut d’épouse, partant, la soumettre physicaliter et moraliter au diktat de la raison masculine. Il s’agit en l’occurrence d’un diktat à visée hypnagogique, témoin d’un usage spécieux de la raison comme opium de la femme, i.e. d’un usage analogue à celui de la religion comme opium du peuple.

La masculinité de la raison a ceci d’inquiétant qu’elle produit un diktat dont tout homme peut user auprès de toute femme, y compris auprès d’une femme qui n’est pas la sienne. Là où le docteur Lussay, inspiré par la raison médicale, use d’un tel diktat afin de soulager les maux dont souffre sa femme – « Je lui ai ordonné de dormir trois heures : elle en a encore pour trente cinq minutes, et tous les canons de Buonaparte, fût ce même ceux de la Moskowa, ne l’éveilleraient pas, soyez en assuré » 8Frédéric Soulié. Le Magnétiseur, p. 88. -, Rhodon de Prémitz en usera auprès d’Henriette Lussay, – « Dormez ! » -, à des fins plus violentes.

Il est vrai, note toutefois le narrateur, alias Frédéric Soulié, que la « pauvre » Henriette est « d’une complexion grêle, maladive et vivement impressionnable » 9Ibidem, p. 123. et qu’à ce titre elle a pu inspirer au docteur Lussay, son père, l’idée que sa santé bénéficierait d’une cure magnétique. La jeune femme semble au demeurant prête à cette dernière. « Entourée depuis son enfance de ces idées de magnétisme qui lui montraient incessamment sa mère comme un être soumis à un pouvoir surnaturel auquel elle ne pouvait échapper, Henriette avait accoutumé son esprit à croire qu’une volonté puissante pouvait causer sur elle les mêmes effets. Cependant jamais son père ne l’avait essayé, et même il avait souvent dit qu’il ne pensait pas être celui qui obtiendrait des résultats magnétiques de sa fille » 10Ibid., Henriette, en 1815, n’a donc pas encore bénéficié de la cure. Mais « un jour qu’il fut question devant elle de magnétisme, et que son père dit que « Prémitz était un des hommes les plus avancés dans cette science et qu’il produisait des effets merveilleux… » 11Ibid., l’heure de la cure a sonné. La cure s’opère de la façon et avec les suites que l’on sait. Du diktat de la raison médicale au viol, Frédéric Soulié montre ici en quoi consistent la « bonté sans fond » et la « volonté sans bornes », – l’apanage de ceux qui sont « nés puissants » -, quand lesdites bonté sans fond et volonté sans bornes touchent au maximum de leur exercice.

On aura noté que Frédéric Soulié comprend dans la distribution de son roman, à côté d’un cercle d’hommes « nés puissants » -, une femme « née puissante » elle aussi. Il s’agit de Diane de l’Étang, duchesse d’Avarenne, bien née parce qu’elle descend d’une noble lignée, née puissante parce qu’elle se trouve depuis sa naissance animée de ce type de volonté que l’on dit « chevillée au corps ». C’est là le type de volonté dont usent ceux qui survivent chez Frédéric Soulié au décret de Pyrène.

C’est en vertu d’une telle volonté en tout cas que la duchesse survit, dans le roman, aux désordres qui surviennent en 1798 lors de l’entrée de l’armée française à Rome.

Née puissante, Diane de l’Étang se montre en conséquence capable de se soustraire au diktat de la raison masculine, partant, d’imposer par effet de renversement le primat de sa propre raison. Le romancier ne fait pas d’elle pour autant un modèle d’admiration, mais plutôt une figure de Méduse, en tout cas une figure inquiétante, digne de figurer au panthéon de la féminité dangereuse à côté de la marquise de Merteuil des Liaisons Dangereuses (1782) de Choderlos de Laclos et la comtesse du Tremblay de Stasseville du « Dessous des cartes d’une partie de whist » dans Les Diaboliques (1874) de Barbey d’Aurevilly.

Toujours en quête des raisons qui ont présidé en 1804 à la séparation de Jeanne Marie Baillé et de François Melchior Soulié, ses parents, Frédéric Soulié ne se trouve pas libre de traiter sans tabou le personnage de la duchesse d’Avarenne, qui sans doute par ailleurs le fascine, car il s’interroge depuis toujours sur l’histoire de sa propre mère, et, peinant à déterminer si, dans le cas de cette mère, il s’agit d’une femme forte, capable d’infidélité comme l’en accuse François Melchior Soulié, son père, ou d’une femme née faible, victime du despotisme de ce dernier, il choisit ici de défendre le personnage d’Henriette Lussay, celui de la femme née faible, et de charger, non sans lui reconnaître un charme dérangeant, le personnage de Diane de l’Étang, la femme née puissante.

Déterminé par l’énigme d’un passé familial qui ne passe pas, le propos de Frédéric Soulié, plus encore que dans les autres romans de ce dernier, témoigne ici d’une contradiction troublante. Cependant qu’il dénonce le despotisme de la raison masculine, le règne des pères, maris, amants et autres « magnétiseurs », l’écrivain a pour objectif de subjuguer ses lecteurs, qu’il sait être majoritairement des lectrices, et, né suffisamment puissant pour s’illustrer dans la fonction de « magnétiseur littéraire », il s’y emploie de façon parfois cruelle, en tout cas captivante… Cette façon parfois cruelle, en tout cas captivante, c’est celle du magnétisme littéraire dont Frédéric Soulié fait notoirement programme, et le programme ici s’exécute : l’écrivain gratifie ses lecteurs/lectrices – spécialement ses lectrices ! – des bienfaits de sa bonté sans fond et il les soumet dans le même temps à sa volonté sans bornes.

Réfractaire aux valeurs de la société de son temps, témoin des méfaits de l’ordre moral, Frédéric Soulié fournirait-il contre toute attente, via le programme littéraire ambitieux dont il se réclame, une contribution objective au maintien de l’ordre en question ? Les contemporains en ont jugé autrement. Arguant de ce que le progrès de la raison nécessite seulement la lecture des journaux, et, pis encore, de ce que la lecture des romans détourne le public des tâches, ô combien nobles, auxquelles les femmes surtout doivent se dévouer quotidiennement, les moralistes du XIXe siècle s’accordent à dénoncer l’influence pernicieuse du programme de captation littéraire mis en œuvre par Frédéric Soulié. Ils imputent même à l’auteur des Mémoires du Diable la responsabilité première du crime de Marie Lafarge, qu’on accuse en 1840 d’avoir empoisonné son mari.

Lise Queffelec, dans « Le lecteur du roman comme lectrice : stratégies romanesques et stratégies critiques sous la Monarchie de Juillet », résume ainsi le propos desdits moralistes :

« L’effet du roman est désastreux sur la femme ; il la mène à sa propre destruction et à celle de la famille et de la société. La femme ne participe à la raison, au public, à la masculinité que par son mari, à qui elle est subordonnée. Cette attache est rompue par le roman : le thème du roman amant, du roman Satan, qui prend au foyer la place du mari, est largement répandu ; les critiques sont unanimes sur ce point. L’équilibre privé public sur lequel repose la société patriarcale est mis en danger. » 12Lise Queffelec,  » Le lecteur du roman comme lectrice : stratégies romanesques et stratégies critiques sous la Monarchie de Juillet « , in Romantisme. 1986. N °53, pp. 9-22.

Il y a maldonne. Le danger de la forme l’emporterait ici sur celui du fond ! Mais non ! C’est le fond, chez Frédéric Soulié, qui, sous le couvert de l’effet magnétique dénoncé par les critiques de son temps, cependant nécessaire à la liquidation des résistances qu’on imagine, et placé sous le signe de l’ironie objective, constitue au XIXe siècle une menace véritable pour l’ordre légitime. Ce fond conserve, aujourd’hui encore, sa forte toxicité. Et c’est tant mieux, car la cause est bonne.

References   [ + ]

1. Frédéric Soulié. Le Magnétiseur, p. 91.
2. Ibidem, p. 94.
3. Frédéric Soulié. Le Magnétiseur, p. 106.
4. Jean-Marie Thiébaud. Médecins et chirurgiens, barons de l’Empire (1808-1813).
http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=article&no=10066&razSqlClone=1
5. Xavier Riaud. Chirurgiens, médecins ou pharmaciens nobles d’Empire et/ou titulaires de la Légion d’honneur. http://www.histoire-medecine.fr/napoleon-et-la-medecine-article-chirurgiens-medecins-pharmaciens-nobles- empires.php
6. Madame Louis Mond. Portrait graphologique de M. le baron Du Potet de Sennevoy, p. 3 ; Impr. de Clavel-Ballivet (Nîmes), 1876.
7. Frédéric Soulié. Le Magnétiseur, p. 123.
8. Frédéric Soulié. Le Magnétiseur, p. 88.
9. Ibidem, p. 123.
10, 11. Ibid.
12. Lise Queffelec,  » Le lecteur du roman comme lectrice : stratégies romanesques et stratégies critiques sous la Monarchie de Juillet « , in Romantisme. 1986. N °53, pp. 9-22.

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