Grands espaces

Grands espaces, te dit-on,
— ô péristyle immense ! —
monde des planisphères,
univers des coordonnées cartésiennes…
« On peut toufiours trouver les poins cherchés par la Geometrie fimple ; c’est-à-dire en ne fe fervant que de la reigle & du compas… » 1René Descartes. La Géométrie. 1637. Orthographe originelle.
Mais ton monde à toi,
le monde flottant,
celui des choses, des ombres,
des portes qui coulissent,
des jardins aux sentiers qui bifurquent,
est petit ;
grand pour l’esprit peut-être,
mais petit pour les pieds.
Car tu vis sans voiture.
— Pourquoi donc ?
— Pourquoi pas ?
On va ainsi
absous de toute appartenance
sinon à soi-même,
libre comme le hanneton,
la mouche ou l’oiseau.
— Ton idéal de vie, c’est la mouche ?
— Pourquoi pas ?
Tu as entendu parler de la mouche du coche,
qui certes ne fait pas avancer la machine,
mais qui va et vient à sa guise,
et bourdonne et chantonne
aux oreilles des gens.
C’est moi !
— Toi !
Toi, qui t’obstines à lire et relire les Anciens,
et qui soûle les gens
à force de citations poudreuses
en grec et en latin !
— Et pourquoi pas ?
La pensée n’a pas d’âge,
elle chemine au coeur des jardins,
chemin faisant, elle se partage,
elle bifurque
sans se laisser elle-même derrière soi ;
et ainsi va, d’un jardin l’autre,
que, poursuivant en enchaînant,
elle tend à se prolonger elle-même ;
et c’est ainsi qu’il m’arrive,
longius mihi quidem contexere hoc carmen liceret,
comme dit Cicéron 2Marcus Tullius Cicero. De Caelio. I, 7.,
de mêler à mon texte,
mon texte à moi
le souvenir d’un poème plus ancien.
Sais-tu, je passe ici du coq à l’âne,
j’aime bien,
que le cognomen Cicero signifie pois chiche
ou verrue ?
— Drôle de nom !
— Cicéron le tenait d’un ancêtre à lui
qui aurait eu vilain nez
ou qui aurait été marchand de pois chiches.
Moi qui, comme la mouche,
ne fais pas avancer la machine,
je n’ai certes pas dans le pois chiche
l’ars dicendi
ni le goût de la res publica
qui étaient propres à l’immense Cicéron.
Question d’échelle béléou
Grands espaces, me dit-on,
— ô péristyle immense ! —
Je m’en tiens à mon monde à moi,
au petit monde flottant,
aux portes qui coulissent,
au jardin des racines grecques
aux hasards des sentiers qui bifurquent,
et ces bifurcations suffisent
jour après jour
à la surprise de vivre !

References

1 René Descartes. La Géométrie. 1637. Orthographe originelle.
2 Marcus Tullius Cicero. De Caelio. I, 7.

2 réponses sur “Grands espaces”

  1. le monde flottant? mais mais mais…un des sens de « monde flottant », c’est celui de la vie citadine au Japon à partir du XVII°, avec tous ses plaisirs et ses lieux de plaisirs, et ses femmes de mauvaise vie 😉
    Bon, allez, « monde flottant » peut avoir plusieurs sens, c’est ce qui en fait son charme, non?

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