Frédéric Soulié et ses serpents

Il y a un joueur de serpent qui passe et repasse dans les romans de Frédéric Soulié alentour de 1840, sans qu’on sache exactement à quoi tient la récurrence d’un tel personnage dans l’imaginaire puissamment autobiographique propre à l’écrivain ariégeois.

Certes il y a bien eu à Mirepoix, dans les années 1790, un serpent qui s’appelait Pierre Cavaniol, ou Cavagnol. Il avait alors cinquante huit ans, et, le signalement consigné sur son certificat de résidence de 1793 lui donne « taille de cinq pieds deux pouces, cheveux et sourcils châtains, portant perruque, les yeux gris, nez court, bouche moyenne, menton rond et fourchu, front moyen, visage allongé ». Il y a eu également à Mirepoix, dans les mêmes années, un organiste d’origine espagnole nommé Pierre Agramont, alors quinquagénaire, qui, parallèlement à ses activités de musicien, exerçait la fonction d’instituteur pour compléter la médiocrité de ses revenus. Il y a eu encore à Foix, dans les mêmes années 1790, le tristement fameux Saint S…, dont il a été parlé plus haut. Frédéric Soulié a pu ainsi emprunter à la réalité certains traits de son propre joueur de serpent.

Un premier joueur de serpent apparaît dans La Chambrière en 1839. Un autre joueur de serpent constitue la figure éponyme du roman intitulé Le Serpent, publié la même année dans Le Siècle. Ce roman sera ensuite incorporé dans Confession générale, roman-somme publié entre 1840 et 1847 chez l’éditeur Hippolyte Souverain. Le second joueur de serpent, celui qui constitue le personnage principal du roman intitulé Le Serpent, se retrouve transporté dans la troisième (chapitres III à XXI) et la quatrième (chapitre I à X) parties de Confession générale. L’histoire du serpent, dans le cadre de ce transfert, demeure inchangée.

Le joueur de serpent, dans Le Serpent, puis dans Confession générale, c’est d’abord cet inconnu qui, en septembre 1788, vide rageusement des bouteilles dans une cabane, au cœur de la forêt de Fontainebleau, près de Valvins :

« On était au mois de septembre 1788 : il sonnait dix heures du soir, la nuit était sombre et pluvieuse. A l’angle d’une des nombreuses routes qui traversent la forêt de Fontainebleau s’élevait, en ce temps là, une petite maison de chétive apparence, isolée, et dont la première sauvegarde devait être la pauvreté de ceux qui l’habitaient, car il n’y avait ni barreaux de fer ni contrevents aux fenêtres. Aussi, malgré l’heure avancée de la nuit, voyait on reluire une lumière à l’une des croisées de cette maison. En regardant à travers les carreaux, si quelqu’un se fût trouvé là pour examiner l’intérieur de cette misérable cabane, il eût aperçu un homme assis à côté d’une étroite table de chêne. Une bouteille et un verre étaient sur cette table. De temps en temps cet homme remplissait son verre ; une fois son verre plein, il le regardait assez longtemps ; mais, au lieu de le vider, il se croisait les jambes et les bras, puis, jetant ses regards en l’air, il demeurait ainsi plus d’un quart d’heure sans faire un mouvement. Son visage seul avait une pantomime extrêmement animée. Il affectait tantôt une préoccupation soucieuse, tantôt une rage concentrée ; quelquefois une expression de mépris hautain paraissait sur ses lèvres, un instant après des larmes brillaient dans ses yeux. C’est alors seulement qu’il prenait son verre avec une espèce de colère et le vidait d’un seul trait ; mais à la grimace de dégoût qu’il faisait après avoir bu, on devinait aisément ou que le vin était détestable ou que celui qui le buvait ne le faisait point par plaisir. » 1Frédéric Soulié. Le Serpent, p. 2, A. Jamar, éditeur-libraire, 1839.

Au lendemain de cette soirée de septembre 1788, l’inconnu, à peine sorti de son lourd sommeil d’ivrogne, s’étonne d’un bruit étrange dans sa cabane :

« Le lendemain il s’éveilla quand le jour était déjà levé depuis longtemps. Il eut quelque peine à reprendre ses esprits et se secoua rudement pour chasser la lourdeur qui pesait encore sur lui. […]. Tout à coup il retourna vivement la tête comme si quelqu’un l’eût appelé, puis il écouta d’un air étonné, comme si la nature du bruit qu’il entendait avait quelque chose de très extraordinaire. Enfin, après avoir écouté, il courut vers sa chambre et demeura encore plus stupéfait en reconnaissant qu’il ne s’était pas trompé sur la nature de ce bruit. Un enfant nouveau né gisait sur son lit, dont le désordre attestait que c’était là qu’il avait dû naître et qu’il n’y avait pas été apporté du dehors par une main furtive. » 2Frédéric Soulié. Le Serpent, p. 10.

Après avoir signé une déposition auprès de la police de Valvins, l’inconnu décide de se charger de l’enfant. Il le prénomme Grégoire et lui donne le nom de Valvins, en référence au lieu où la paternité de l’enfant lui est venue.

Deux ans plus tard, l’inconnu échoue chez le curé de Valvins :

« Il était arrivé à Valvins au mois de janvier 1790 […]. Il était tombé, à moitié épuisé de fatigue et de faim, sur un banc à la porte du curé. Il y avait passé la nuit, et le curé, qui s’était levé de grand matin, l’y avait trouvé presque mort. Aidé de sa vieille gouvernante, le bon prêtre avait fait entrer dans la maison le mendiant, car l’inconnu en avait toute la tournure ; il lui avait donné à manger devant un bon feu, et, une fois le malheureux remis en état, il l’avait interrogé sur ce qu’il était. Il paraît que la raison de l’inconnu ne s’était pas réconfortée comme son estomac, car il se mit à battre la campagne, parlant de princesses, de marquises, d’exil, de Sibérie, de théâtre et de mille autres balivernes sans suite. La seule chose que le curé y comprît, c’est qu’il était musicien. Or, à ce moment, la cure était profondément humiliée dans son orgueil, attendu que toutes les cures environnantes avaient les unes des orgues, les plus misérables un serpent. Une occasion se présentait de relever de cette disette l’église paroissiale d’où dépend Valvins, et le curé crut entrevoir la possibilité de le faire immédiatement et de le faire à bon compte. Faire vite et économiquement est le suprême degré de l’industrie. En cette circonstance, le curé se montra admirablement industrieux ou industriel, comme on voudra, car, une heure après, l’inconnu était engagé comme serpent de la paroisse. » 3Ibidem, p. 5.

Au village, on connait désormais sous le nom de Grégoire l’inconnu, devenu serpent de la paroisse :

« Quel était cet homme dont le visage ne manquait pas d’une certaine distinction, dont les mains frêles et blanches n’annonçaient pas l’habitude d’un travail grossier ? Tout le monde croyait le savoir. En effet, si l’on eût consulté un des paysans des environs, il aurait répondu, comme s’il se fût agi d’un voisin qu’il connût depuis vingt ans : — C’est Grégoire, le serpent de la paroisse. — D’où vient il ? — Je ne le sais pas. — N’a-t-il pas un autre nom que celui de Grégoire ? — Je ne lui en ai jamais entendu donner d’autre. — Que fait-il ? — Il joue du serpent et se grise tous les soirs. — Et puis ? — Et puis… je ne me suis pas occupé de ce qu’il était auparavant. » 4Frédéric Soulié. Le Serpent, p. 4.

En 1790, Grégoire et son fils quittent Valvins, sans qu’on sache où ils sont partis :

« Cependant la révolution avait marché, les églises s’étaient fermées et par conséquent les serpents se trouvaient sans emploi. Grégoire et son fils disparurent de Valvins après le 10 août 1792, et personne ne sut ce qu’ils étaient devenus. » 5Ibidem, p. 13.

On apprend par la suite que Grégoire s’est engagé dans l’armée :

« Il s’engagea en qualité de clairon dans un régiment, emmenant toujours avec lui le petit Valvins, auquel il enseignait trois choses avec un soin extrême : la musique, les belles lettres et le mépris des femmes. Quoique Grégoire fût brave, et il y a des occasions où il faut l’être beaucoup pour souffler juste et en mesure dans un tube de cuivre lorsqu’il y a cinq ou six mille tubes de fer ou de bronze qui vous envoient des balles et des biscaïens ; quoique Grégoire fût brave, il ne fit pas un chemin bien rapide, et, en 1805, il était tout simplement chef de musique d’un des beaux régiments de la garde impériale. Il eût cependant obtenu une meilleure position, s’il avait voulu profiter de l’estime qu’on faisait de lui ; mais à toutes les offres de service qui lui étaient faites il répondait par un refus pour lui et une demande de protection pour son petit Grégoire Valvins. De cette façon il obtint que son fils adoptif fût admis gratuitement à l’école de Saint-Cyr, et notre enfant perdu en sortit en 1807 avec le grade de sous-lieutenant ; il avait alors dix-neuf ans. » 6Ibid, p. 49.

Blessé en 1813, devenu invalide, Grégoire, le père, retombe dans la boisson :

« Blessé à Lutzen, rapporté mourant en France, ayant perdu une jambe, il fut admis aux Invalides, et là il reprit l’usage du serpent pour ajouter, grâce aux bénéfices de la sacristie, quelques pintes de vin à celui que sa solde et sa croix lui permettaient de se procurer. Ce qui avait été autrefois un narcotique pour Grégoire était devenu pour lui un excitant ; ce qui avait été un effet de son désespoir était devenu un vice d’habitude ; et maintenant ce Grégoire, si admirablement beau, n’était plus qu’un vieil ivrogne hébété qui faisait rougir Valvins, malgré son respect et sa reconnaissance pour celui qui l’avait élevé. » 7Ibid., p. 51.

Grégoire Valvins, le fils, dans des circonstances qu’il serait trop long d’expliquer ici, parvient un jour à percer l’essentiel du secret de sa naissance. C’est d’abord auprès d’un notaire qu’il trouve une lettre laissée à son intention par sa propre mère. La lettre émane visiblement d’une femme du monde. Celle-ci toutefois ne révèle pas son nom :

« Le 18 septembre 1788, vers le soir, mon père entra dans ma chambre. J’éprouvais déjà des douleurs assez vives. Il me força à me lever et à m’habiller, il me couvrit la tête d’un voile. Ainsi vêtue, il me fit traverser à pied les jardins de mon hôtel. Nous sortîmes par une petite porte qui donnait sur un sentier écarté.
Au bout de ce sentier, je trouvai une voiture de place qui nous mena l’un et l’autre jusqu’aux abords des jardins de l’hôtel de Richelieu, autant que j’en pus juger. Là nous quittâmes notre voiture, et je montai dans une autre qui m’attendait ; il s’y trouvait un médecin. Elle était attelée de trois chevaux de front et conduite par un cocher ; un domestique était placé derrière. A peine y fûmes nous montés, que mon père donna l’ordre de partir.
Je ne pus distinguer la route que nous suivions, mais nous marchâmes pendant près de quatre heures avec une rapidité extraordinaire. Cependant mes douleurs étaient devenues si vives, que le médecin déclara à mon père que persister à me faire voyager plus longtemps c’était me tuer. Ce ne fut qu’après la menace que le médecin fit d’appeler du secours dans le premier village que nous traverserions que mon père se décida à arrêter. Il descendit seul et fut quelque temps absent. Il revint un instant après ; les deux domestiques descendirent, me prirent dans leurs bras et me transportèrent dans une maison, à la fenêtre de laquelle brillait une lumière.
Malgré mon voile et l’obscurité de la nuit, je reconnus que nous étions auprès d’un bois et que cette maison était parfaitement isolée. Mon père avait exigé du médecin qu’il se laissât bander les yeux. Nous pénétrâmes ainsi dans cette maison jusque dans une chambre où se trouvait un lit, et je restai entre les mains du médecin. Mon père avait fait éloigner les domestiques. Une seule chandelle éclairait cette chambre, et, dans les angoisses de ma position, je ne pus distinguer qu’un objet qui pût me faire reconnaître un jour cette chambre : c’était un instrument d’église, un serpent pendu au mur.
Il pouvait être trois heures du matin quand mon père et le médecin m’enlevèrent de ce lit, sans qu’il me fût permis de voir ni d’embrasser mon enfant. Je remontai en voiture, et les chevaux repartirent au galop. Trois heures après, mon père fit descendre le médecin et lui remit une bourse pleine d’or, et nous repartîmes encore, en l’abandonnant au milieu d’un vaste carrefour où se croisaient plusieurs routes. Quand le jour parut, nous rentrions à Paris et nous nous arrêtions à l’entrée du faubourg Saint Jacques, où je descendis, toujours voilée. Mon père renvoya sa voiture, et nous reprîmes une voiture de place. Mon père me reconduisit à la porte du jardin de mon hôtel, et j’y étais rentrée avant qu’aucun de mes gens eût pu soupçonner mon absence.
Si le notaire à qui je remets ce dépôt découvre un enfant né dans cette nuit du 18 septembre 1788, avec des circonstances qui rappellent celles que je viens de dire, ce doit être mon fils. Le médecin a pu me dire que c’était un garçon, et c’est à lui qu’appartiennent les 60.000 livres que j’ai remises avec ces papiers. […].
Valvins étouffait ; ce récit l’avait épouvanté, et ce ne fut qu’en tremblant qu’il prit des mains du notaire le billet portant ces mots : A mon fils, à lui seul. Il devait renfermer sans doute le secret de cette énigme extraordinaire. Voici ce qu’il y trouva : Mon fils, en quittant la France pour toujours, votre mère vous supplie de ne jamais chercher à apprendre son nom. Votre naissance est un crime.
Il n’y avait pas de signature. » 8Frédéric Soulié, Confession générale, p. 398 sqq. Édition Boulé. Paris. 1848.

Puis Grégoire Valvins apprend de Grégoire, son père adoptif, que celui ci s’appelle, de son vrai nom, Gregorio Massoni et qu’avant de se réfugier dans la forêt de Fontainebleau, puis de devenir le serpent de la paroisse de Valvins, il a été à Paris l’un des musiciens personnels du comte de Chastenex et de la princesse de Kadicoff. Il a connu là une passion dévorante pour une femme mariée qui s’est jouée lui et qui, enceinte alors, l’a finalement rejeté d’une façon qu’il ne lui pardonnera jamais.

On ne dira pas ici pas le nom de cette femme afin de laisser au lecteur le soin de le découvrir par lui-même.

Grégoire Valvins saura bientôt que cette femme est sa mère. Mais après en avoir déduit que Gregorio Massoni, son père adoptif, est aussi son vrai père, il doit renoncer ici à toute certitude. Sa mère se refusant à donner aucun nom, il ne saura jamais de qui il est le fils. Gregorio Massoni meurt bientôt, victime d’un assassinat si soigneusement manigancé que le médecin dira que l’ivrogne était mort d’apoplexie . Grégoire Valvins manque de mourir alors d’une fièvre ardente.

L’histoire de Gregorio Massoni et celle de Grégoire Valvins se trouvent rapportées par Michel Meylan dans le manuscrit qu’il a laissé à l’intention de trois de ses amis, avant de se suicider. Michel Meylan, dans ce manuscrit, dévoile à chacun de ses trois amis un horrible secret qui intéresse leur passé à tous. L’un de ces amis, Noël Varneuil, témoigne à ce stade de l’effroi que lui inspire la lecture d’un tel manuscrit :

« À mesure que Noël lisait cette affreuse histoire de Valvins, il lui prenait une singulière terreur ; il se demandait si cet assemblage de récits où se montraient tant de vices n’était pas un rêve. Cependant le manuscrit qu’il tenait n’était point achevé, et il hésita un moment à le continuer ; mais, au milieu même de son effroi… »

On reconnaît ici en la personne de Noël Varneuil un double de Frédéric Soulié, obsédé depuis toujours par le secret de sa naissance, voué par cette obsession à écrire chaque fois, de façon inlassablement recommencée, le « roman des origines », ou, plus secrètement, le roman de ses origines. L’effroi de Noël Varneuil, lecteur du manuscrit de Michel Meylan, est sans doute celui là même de Frédéric Soulié, au regard du texte qui lui vient sans prévision possible et qu’il découvre au fur et à mesure qu’il l’écrit :

« … mais, au milieu même de son effroi, il subissait déjà cet empire tout puissant de spectacles forcenés et hideux. Ils révoltent le cœur et l’esprit, ils épouvantent, mais on en détourne vainement les yeux : les regards y reviennent par un attrait inouï, comme une aiguille aimantée à son pôle. Or, ce qui rendait surtout cette terreur poignante, c’était la pensée que bientôt il aurait une semblable lecture à faire pour son compte, et que peut être elle lui révèlerait des secrets aussi honteux que ceux auxquels il venait d’être initié. » 9Frédéric Soulié; Confession générale, p. 409.

De la même façon que Noël Varneuil poursuit, non sans effroi, la lecture du manuscrit de Michel Meylan, Frédéric Soulié poursuit ici, « comme une aiguille aimantée à son pôle », la rédaction de l’histoire de Grégoire Valvins :

« Après la maladie qui faillit le tuer, Valvins quitta Paris. Il donna sa démission et voulut se retirer dans quelque village éloigné de Paris, pour y cacher ce désespoir amer qui n’est pas tant le résultat d’une douleur agissante que celui de la torpeur où vous jette la perte de tout ce qui fait la vie. Quelque invariable que fût cette résolution, Valvins se trouva fort embarrassé dès qu’il voulut la mettre à exécution.
En effet, il est bien rare qu’un homme, alors même qu’il déserte le monde, n’ait pas au moins un coin où il puisse aller se cacher : c’est quelque vieux parent resté dans sa province, un ami en qui l’on croit encore, un endroit où l’on a vécu plus longtemps qu’ailleurs, et dont on sait les habitudes. Mais Valvins n’avait point de famille, Valvins n’avait point d’amis, il n’avait pas même cette seconde patrie dans la patrie, qui est au lieu où l’on a été jeune où l’on a été heureux : cela même, manquait à Valvins, sorti presque enfant de l’école militaire, et devenu homme en courant avec les armées de l’empereur. » 10Frédéric Soulié. Confession générale, pp. 409-410.

On reconnaît ici en la personne de Grégoire Valvins un autre double de Frédéric Soulié, celui du Frédéric Soulié qui, âgé de quatre ans, a été arraché à la maison maternelle et au Mirepoix de ses premiers souvenirs, puis, âgé de huit ans, arraché à son Ariège natale pour n’y plus revenir que rarement, seulement pour un court séjour, en touriste ; qui a migré, au hasard des affectations de son père, de Nantes à Poitiers, puis de Poitiers à Laval, puis de Laval à Paris, puis de Paris à Rennes, puis de Rennes à Paris encore ; et qui a conservé toute sa vie la nostalgie de « cette seconde patrie dans la patrie, qui est au lieu où l’on a été jeune où l’on a été heureux ».

Grégoire Valvins choisit finalement, comme on joue aux dés, de partir en Bretagne. Le personnage remet ainsi ses pas dans ceux de son auteur, qui, expulsé de Paris en 1821 pour cause de sympathies carbonaristes, a dû terminer ses études de droit à Rennes.

« En Bretagne, se dit-il, ce pays si arriéré en fait de civilisation, c’est-à-dire en fait de corruption, je n’entendrai plus parler de cette vie gangrenée au dedans, fardée au dehors, et qui, lorsqu’on pénètre dans ses arcanes, n’a que rides décrépites et ulcères hideux. Là, je serai sans doute encore en contact avec les vices humains, car ils sont partout, mais ces vices on peut s’en défendre, car on y manque d’art pour les cacher, et mieux vaut encore le crime cynique que le crime hypocrite.
D’ailleurs, se disait Valvins, que m’importe le vice et sa forme ; je vivrai seul dans quelque maison bien solitaire, jusqu’à ce que l’ennui me tue ou que je tue l’ennui et moi-même dans un moment d’extrême désespoir. » 11Frédéric Soulié. Confession générale, p. 410.

C’est finalement dans sa maison de l’Abbaye aux Bois que Frédéric Soulié, après la mort de sa bien aimée Madame Bossange en 1842, vivra jusqu’à sa propre mort, en 1847, « bien solitaire. »

« Lorsqu’on vit enfermé dans une chambre la douleur qui s’échappe de vous semble se heurter aux murs et rebondit sur votre coeur. Mille objets qui sont autant de témoins de votre vie de tous les jours vous la renvoient. À la campagne au contraire, dans les vastes prairies, sous les longues allées des bois, la douleur qui s’épand au dehors semble se perdre et se fondre dans l’espace et dans l’atmosphère ; c’est un air qu’on sature de tristesse, dans lequel on marche, mais qui ne déchire point la poitrine. » 12Lettre de 1847. Cf. Harold March. Frédéric Soulié, Novelist and Dramatist of the Romantic Period, p. 362. Yale University Press. 1931.

En 1840, alors qu’il peine à réunir la somme nécessaire à l’acquisition et à la restauration de la maison de l’Abbaye aux Bois, Frédéric Soulié favorise la publication de Quelques vers sérieux composés [François] Melchior Soulié, son père. Le père dit au fils, dans ce recueil, qu’il n’est pas sûr d’être vraiment son père : « Je voulus avant tout une épouse fidèle. D’obtenir ce trésor on a beau se flatter… À la fidélité trop heureux qui peut croire… »

La confidence que [François] Melchior Soulié fait là à [Melchior] Frédéric Soulié, son fils, éclaire d’un jour cruellement autobiographique celle que Gregorio Massoni, le joueur de serpent, fait à Grégoire Valvins, son fils, dans Le Serpent. Le Serpent de Frédéric Soulié et les Quelques vers sérieux de Melchior Soulié font en 1839-1840 l’objet d’une publication quasi simultanée. La quasi simultanéité de ces deux publications donne à penser qu’auparavant les deux hommes se sont parlé, que le père a dit au fils, dans le secret de l’intime, des choses très graves, et qu’ainsi confirmé dans des soupçons qu’il nourrissait depuis toujours, le fils condense et déplace en 1839 dans Le Serpent la douleur de cette récente confirmation.

On peut lire ainsi Le Serpent comme une sorte dissimulée de lettre au père, lettre dans laquelle, par effet de retour à l’envoyeur, le fils putativement délégitimé signifie au père sa délégitimation réciproque. François Melchior Soulié, le père, l’a sans doute bien compris, puisque lorsqu’il publie en 1840 Quelques vers sérieux, il prend soin de signer son ouvrage du nom de Melchior Soulié seulement, et qu’il dédie cet ouvrage à Frédéric Soulié seulement, non point à Melchior Frédéric Soulié, du nom complet de ce dernier, tel que ce nom a été consigné sur le registre des naissances de la ville de Foix, le 26 décembre 1800.

Il s’agit là toutefois d’un jeu de significations ambivalentes, puisqu’en autorisant ici Melchior Frédéric Soulié à ne point apparaître comme le digne rejeton de François Melchior Soulié, le père laisse au fils la liberté de devenir par lui seul qui il est, par là de déployer, sans se laisser lui même derrière soi, la pleine mesure de son être propre. Il y a du sacrifice dans le renoncement de François Melchior Soulié à la transmission littéraire du prénom Melchior, et c’est là que ce père, dont on sait qu’il doutait de sa paternité biologique, touche à sa véritable paternité, qui est ici comme ailleurs la paternité morale.

Mais en laissant à son fils la liberté quasi faustienne de n’être le fils de personne, ce père le condamne aussi à la solitude du génie orphelin. Semblablement à Gregorio Massoni, qui est effectivement (joueur de) serpent dans le roman du même nom, François Melchior Soulié se fait serpent dans la vie de son fils lorsqu’il l’initie à la connaissance des doutes qu’il conserve quant à la légitimité de celui-ci. On reconnaît ici, sous la double figure de Gregorio Massoni et de François Melchior Soulié, le serpent de la Genèse qui initie Adam à la connaissance du Bien et du Mal, et qui est cause de l’exil du paradis terrestre. On reconnaît aussi le diable des Mémoires du Diable, qui, apparu à Armand de Luizzi, l’initie à la connaissance d’une histoire d’inceste, de meurtre, d’adultère, déclenchée dans un château, au temps des Albigeois, par l’arrivée d’un beau Génois nommé Zizuli, histoire dont il lui dit qu’elle ferait un beau sujet de drame ou de vaudeville, et dont Armand de Luizzi craint de comprendre qu’il s’agit plutôt de l’histoire de sa propre famille. A noter que, datée de 1837, la publication des Mémoires du Diable précède d’un an celle du Serpent.

Armand de Luizzi supplie le diable de bien vouloir lui dire si l’histoire est vraie. Déguisé ici en curé, le diable lui fait la réponse suivante :

« En revenant de Paris dans ce village dont je suis curé, j’ai rencontré ce jeune fou qui vous connaît ; j’ai profité de mon habit séculier, qui ne pouvait lui dire qui j’étais, pour lui montrer jusqu’à quelle triste férocité on pouvait pousser cette manie littéraire qui ne vit plus que d’inceste, de meurtre et de sang, et je lui ai raconté cette légende, que j’ai lue en effet lorsque, faisant ma théologie à Toulouse, j’allais chercher les vieilles traditions de notre pays dans les bibliothèques. — Mais cette histoire, dit Luizzi que la tranquillité de son interlocuteur stupéfiait, cette histoire ? … — est, dit on, celle de votre famille ; car on peut faire le nom de Luizzi avec celui de Zizuli. Et je vous avoue que j’ai été non seulement étonné de ce que vous l’ignoriez, mais de l’effet qu’elle paraissait produire sur vous. […].
— Mais cette histoire est elle vraie ? — Elle est écrite. — Me répondras tu clairement une fois dans ta vie ? — Je ne sais pas ce que tu entends par répondre clairement. — Cette histoire est elle vraie ? Dis : oui ou non. — Qu’entends tu d’abord par vraie ? — Tout ce que cet homme nous a raconté est-il arrivé ? — Oui et non ! Oui, pour toi qui veux bien y croire niaisement ; non, pour ceux qui la traiteront sottement de fable. — Mais enfin, dit Luizzi, indépendamment de ma foi et de celle des autres, quelle est la vérité ? — Dans ce temps là, on disait que le soleil tournait autour de la terre, et c’était une vérité ; aujourd’hui on dit que la terre tourne autour du soleil, et aujourd’hui c’est une vérité. — Mais, de ces choses, il y en a une qui est la vérité ? — Peut être, à moins que la vérité ne soit entre elles. » 13Frédéric Soulié. Les Mémoires du Diable, ch. LXXVII, p. 189. Édition Michel Lévy frères. Paris. 1858.

Condamné à douter si sa propre histoire est vraie, obligé par la suite de la revisiter sans cesse sous le couvert du roman, sans parvenir toutefois à en tirer jamais la certitude tant espérée qu’il est effectivement le fils de son père, Frédéric Soulié ne sera quant à lui le père de personne. Il le regrettera après la mort de Madame Bossange, dans les dernières années de sa vie. Il s’en ouvre à Madame Guyet-Desfontaines, dans une lettre qui date de l’année de son décès :

« J’irai voir votre jeune et joyeuse réunion quoique à vrai dire je n’y sois guère à ma place moi pauvre vieux garçon qui parmi tous ces cris et ces rires d’enfants n’en entendrai aucun qui parle plus loin qu’à mon oreille. Je verrai les mères dites-vous. C’est une autre dérision, car en vérité, si elles sont mères, à qui la faute. Ce n’est pas à moi et voilà de ces péchés qu’on regrette toute la vie. N’importe j’irai et j’oublierai. C’est beaucoup. » 14Lettre de 1847. Cf. Harold March. Frédéric Soulié, Novelist and Dramatist of the Romantic Period, p. 362. Yale University Press. 1931.

« J’oublierai », dit Frédéric Soulié. Mais il ne l’a pas pu avant que son cœur ne lâche et que la mort ne l’emporte, le 23 septembre 1847. En septembre 1831, il était allé à Mirepoix se recueillir sur la tombe de sa mère, morte en 1827. En septembre 1837, dans Les Mémoires du Diable, il met en scène le personnage de Lionel, ancêtre d’Armand de Luizzi, et Ermessinde, sa mère, dans l’épisode suivant :

« — Ne me demande pas ce que je tiens caché dans mon cœur depuis vingt deux ans.
Cette parole sembla éblouir Lionel comme le jet soudain d’une clarté fatale.
— Depuis vingt deux ans ! dit-il lentement et en abaissant sur sa mère un regard où se lisaient tous les soupçons que cette date venait de faire naître en lui. » 15Frédéric Soulié. Les Mémoires du Diable, ch. LXXVII, p. 187. Édition Michel-Lévy frères. Paris. 1858.

A la différence de Gregorio Massoni, le personnage à la fois sublime et grotesque du Serpent, qui fut d’abord un séducteur jeune et beau comme le Gênois des Mémoires du Diable, puis un vieil unijambiste voué à l’ivrognerie, le Saint S… dont Frédéric Soulié, né à Foix, se souvient dans Deux séjours. Province, Paris, constitue une figure tout uniment pathétique de l’injure faite au génie méconnu. Il s’agit ici du génie d’un obscur musicien de province, mais probablement aussi, de façon plus générale, du génie de l’artiste, de l’écrivain, du poète, et, de façon plus générale encore, du génie de l’individu, en l’occurrence du génie de l’honnête homme, génie qui ne nourrit pas la famille, qui passe pour folie aux yeux de la foule, et qui suscite le mépris, l’abandon, dérision et pluie de quolibets. Le cas d Saint-S… montre que le génie est une malédiction. Le malheur qu’il engendre ne finit pas avec la vie de l’homme de génie. La malédiction veut que ce malheur retombe sur les enfants de Saint S…, comme le malheur de François Melchior Soulié, après « une vie d’honnête homme » retombe sur Melchior Frédéric Soulié, son fils, dit Frédéric Soulié, de son nom d’écrivain. Le fils de Saint S… devra déménager à Toulouse, se fondre dans le vulgum pecus, rentrer dans le rang en quelque sorte. Melchior Frédéric Soulié deviendra un galérien des lettres, il publiera, pour se nourrir, des romans feuilletons, il se condamnera ainsi à passer aux yeux de la postérité pour un écrivain mauvais genre.

Il se peut en effet que Frédéric Soulié ait songé ici, une fois encore, à la destitution dont l’honnête homme que fut son père, directeur des contributions directes, ancien militaire, réformé pour cause de blessure dans les guerres d’Italie, a été une première fois victime en 1816 pour « opinions bonapartistes », puis une seconde fois, et cette fois de façon définitive, en 1824, lors des élections législatives dites « de la Chambre retrouvée », pour avoir refusé de signer l’engagement de vote réclamé aux fonctionnaires en faveur du candidat officiel.

Concernant toujours François Melchior Soulié, son père, à l’époque où celui-ci publie dans Quelques vers sérieux le poème intitulé « Une vie d’honnête homme », Frédéric Soulié, qui vient quant à lui de publier Les Mémoires du Diable, puis Le Serpent, et qui poursuit la rédaction de Confession générale, Frédéric Soulié, donc, aura peut-être songé aussi, dans le secret de son imagination des origines, au serpent qui dérobe à Orphée son Eurydice. « Ainsi l’hymen souvent perd son bel avenir », écrit François Melchior Soulié dans « Une vie d’honnête homme. »

« Alors qu’Orphée célèbre ses noces au son de la lyre, Eurydice, qui cueillait des fleurs, est piquée par un serpent et pousse un cri. Un pêcheur étonné se retourne. Orphée, imperturbable, n’a rien vu, n’a rien entendu… » 16Pierre Rosenberg. Poussin et la nature, séance des cinq académies. 2011.

À quoi tient la récurrence d’un joueur de serpent alentour de 1840 dans l’imaginaire puissamment autobiographique propre à Frédéric Soulié ? La question demeure en forme d’énigme, de telle sorte que la réponse, si toutefois il y en a une, demeure cachée, de façon sans doute aveuglante, dans l’imagination toujours recommencée du serpent et de ses doubles, autrement dit dans l’écriture du roman des origines, qui est chez Frédéric Soulié, comme elle l’est chez tous les grands écrivains – tous piqués par le même serpent -, aux origines de l’art du roman.

References   [ + ]

1. Frédéric Soulié. Le Serpent, p. 2, A. Jamar, éditeur-libraire, 1839.
2. Frédéric Soulié. Le Serpent, p. 10.
3. Ibidem, p. 5.
4. Frédéric Soulié. Le Serpent, p. 4.
5. Ibidem, p. 13.
6. Ibid, p. 49.
7. Ibid., p. 51.
8. Frédéric Soulié, Confession générale, p. 398 sqq. Édition Boulé. Paris. 1848.
9. Frédéric Soulié; Confession générale, p. 409.
10. Frédéric Soulié. Confession générale, pp. 409-410.
11. Frédéric Soulié. Confession générale, p. 410.
12. Lettre de 1847. Cf. Harold March. Frédéric Soulié, Novelist and Dramatist of the Romantic Period, p. 362. Yale University Press. 1931.
13. Frédéric Soulié. Les Mémoires du Diable, ch. LXXVII, p. 189. Édition Michel Lévy frères. Paris. 1858.
14. Lettre de 1847. Cf. Harold March. Frédéric Soulié, Novelist and Dramatist of the Romantic Period, p. 362. Yale University Press. 1931.
15. Frédéric Soulié. Les Mémoires du Diable, ch. LXXVII, p. 187. Édition Michel-Lévy frères. Paris. 1858.
16. Pierre Rosenberg. Poussin et la nature, séance des cinq académies. 2011.

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