En 1831. Troisième retour de Frédéric Soulié en Ariège. « Déjà nous apercevions à l’horizon le haut clocher de Mirepoix »

Dans la voiture qui le conduisait de Toulouse à Pamiers, Frédéric Soulié a fait la connaissance de Lucien de Mauvrelier, un jeune homme au teint blême, qui tousse beaucoup. Celui-ci a fui la maison familiale pour rejoindre à Lavelanet une jeune fille nommée Pauline, qu’il aime et que ses parents lui interdisent d’épouser parce qu’elle n’est pas « née ». Les deux hommes ont convenu à tout hasard de se retrouver plus tard à La… 1La… La[velanet].

« J’appris que Pauline était la fille d’un fabricant de draps de La…, petit village situé au pied du mont Saint-Barthélémy. J’allais à ce village, mais je ne suivais pas le chemin direct comme Lucien. Arrivé à Pamiers, il fallait m’arrêter… » 2Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 142.

Le hasard sied à l’écrivain romantique. A la veillée de Ja…, Frédéric Soulié a rencontré Pauline et parlé avec elle. Pauline lui a confié qu’elle aime Lucien. Avisés qu’elle fréquente un jeune homme au-dessus de sa condition, ses parents l’ont envoyée à Ja… chez une vieille tante afin de l’éloigner de son amoureux. Souhaitant gagner discrètement Lavelanet afin d’y rejoindre Lucien, Pauline a demandé à Frédéric Soulié de l’aider. Prétextant le désir d’embrasser ses parents, elle a obtenu de la crédulité de vieille tante l’autorisation de se rendre à Lavelanet sous la protection de l’écrivain. Tous deux partent bientôt à cheval en direction de Mirepoix, où Frédéric Soulié a prévu de faire halte avant de gagner Lavelanet.
De Toulouse à Pamiers, tandis que Frédéric Soulié roulait dans la nuit en compagnie de Lucien, il faisait froid. Ce froid inspirait alors à l’écrivain une remarque tragique concernant l’influence exercée sur les âmes par le climat pyrénéen :

« Je le savais, pour en avoir vu de cruels exemples, dans nos montagnes des Pyrénées, la vie doit être forte ou ne pas être. L’air qui descend de nos glaciers est cruel comme la loi de Lacédémone : il tue ceux qui ne sont pas nés puissants. » 3Ibidem.

De Ja… à Mirepoix, Frédéric Soulié et Pauline chevauchent dans un paysage triste, sillonné de sentiers qui bifurquent. Les sentiers deviennent de plus en plus étroits. Au détour de l’un de ces petits sentiers, les deux voyageurs font une découverte macabre :

« Nous passions à travers une lande assez étendue : le chemin, creusé entre deux champs beaucoup plus élevés que la route, ne permettait pas à l’œil de s’étendre au-delà de quelques pas ; nous marchions fort près l’un de l’autre, lorsqu’au détour d’un autre petit sentier qui venait aboutir dans celui que nous suivions, nous fûmes surpris par un grognement sauvage ; le cheval de Pauline s’arrêta tout net, ainsi que le mien, et nous aperçûmes quelques chiens qui dévoraient un cheval mort, qu’on avait jeté au bord du sentier. » 4Ibid., p. 202.

La jeune fille, au vu de cette scène sinistre, se trouve frappée de terreur :

« J’ai eu tort d’aller retrouver Lucien. La montagne me sera fatale ; il m’y arrivera malheur, c’est sûr. » 5Ibid., p. 204.

Surpris par ce trait de superstition, Frédéric Soulié apprend de la jeune fille que « toutes celles de sa famille ont péri dans la montagne. »

« Ma cousine Louise s’y est noyée dans un torrent, et ma pauvre sœur… Oh ! ma pauvre sœur ! quel horrible sort elle y a trouvé ! »

La jeune fille raconte alors la triste histoire de sa « pauvre sœur » :

« Elle était amoureuse du fils d’un de nos voisins, dont je me souviens encore, car il était bien beau. Il s’appelait Fabre, et son père est encore tisserand dans notre village ; il était pauvre comme il l’est toujours. » 6Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 204.

Le père de la jeune fille ne veut point de Fabre pour gendre. Un matin d’hiver, la jeune fille s’enfuit. Les deux amoureux se sont donné rendez-vous dans la montagne. Le jour passe. Il neige. Les amoureux ne reviennent pas. On s’inquiète. Quelqu’un les a vus le matin « gagner le sentier de Saint Barthélémy » 7Il s’agit du sentier qui monte au pic de Saint-Barthélémy. Visible depuis Lavelanet et Mirepoix, haut de 2 348 mètres, paré d’une aura de légendes, ce pic est le second sommet du massif de Table, dans les Pyrénées ariégeoises.. Vers le soir, on a « entendu hurler les loups. »

« Ce mot fatal retentit bientôt d’une maison à l’autre :

— Les enfants sont dans la montagne !

Ce fut un mot d’ordre qui rallia en un instant tout le monde autour de la maison de mon père. On s’était armé de torches, de fusils… »

Bientôt, on repère les traces du couple dans la neige :

« Il y avait une troisième trace à côté de celles de ma sœur et de Fabre […] ; la griffe d’un loup était inscrite sur la neige, et cette griffe continuait à marcher sur les pas des deux pauvres enfants. […].

La trace seule du loup était infatigable ; sa marche ne semblait s’être ni hâtée ni ralentie un seul moment ; c’est comme le malheur qui nous poursuit et qui est toujours sûr d’arriver. » 8Ibidem, p. 212.

Puis on trouve les corps :

« A cet endroit, la neige était foulée et sanglante ; à cet endroit, il y avait eu une lutte terrible entre l’homme et la bête féroce.

Cependant ni l’un ni l’autre n’avaient succombé là, et ce ne fut que quelques pas plus loin que nous trouvâmes les lambeaux de corps humains tout saignants et tout déchirés. L’issue même de ce combat semblait écrite en ces restes misérables. Ma sœur, tombée sur la face, les bras en avant, avait sans doute succombé en tentant un dernier effort pour s’échapper. Fabre, traîné dans la neige, les deux bras tendus, n’avait sans doute lâché le loup que lorsque la force ou la vie l’avait quitté ? car ses ongles sanglants et ses mains fermées avec force étaient encore pleins des poils fauves du terrible animal.

J’étais bien jeune encore lorsque je vis cet horrible tableau, et cependant il m’est demeuré si présent à la pensée, que lorsqu’il se rencontre quelque chose qui me le rappelle, comme tout à l’heure, je sens ma raison prête à s’égarer. Il me semble que toute chair est celle de ma sœur, et je puis vous le dire même, en rapprochant la rencontre que nous venons de faire du but de mon voyage, il me semble y lire un avertissement de malheur. » 9Ibid., pp. 210-214.

L’histoire des « deux enfants dans la montagne » constitue dans le récit de Frédéric Soulié un bien étrange excursus. Depuis le départ de Toulouse, l’écrivain multiplie ainsi les dérivations du récit, de façon, semble-t-il, à retarder chaque fois le moment d’arriver à l’étape suivante. Outre qu’elle participe de cet effet dilatoire, la terrible histoire racontée par Pauline vérifie le fatum ariégeois qui veut que, « dans nos montagnes des Pyrénées, l’air qui descend de nos glaciers… tue ceux qui ne sont pas nés puissants ». De Ja… à Mirepoix, le narrateur et sa compagne évoquent par trois fois ce fatum, et leurs mots sont ici comme trois coups frappés sur la porte du malheur.

Ce que dit le narrateur de la « trace du loup », vaut aussi la trace du passé qui le hante : « c’est comme le malheur qui nous poursuit et qui est toujours sûr d’arriver ». Semé de présages funestes, le récit de la chevauchée vers Mirepoix révèle la charge d’angoisse qui demeure attachée au souvenir de cette ville et à celui de la prime enfance. Avatar de l’antique labyrinthe, la figure des sentiers qui bifurquent fait apparaître Mirepoix, au cœur d’une contrée inhospitalière, comme le lieu où le malheur « qui nous poursuit est toujours sûr d’arriver ». Désignant les enfants de l’Ariège, et parmi eux « ceux qui ne sont pas nés puissants », ce « nous » suffit à signifier à la fois le caractère tragique de l’attachement à un « pays natal » qui est aussi un pays maudit, et le sentiment d’une communauté de destin qui, liant l’écrivain aux faibles, aux perdants, aux parias, fera de lui l’auteur révolté des Drames inconnus et des Mémoires du Diable.

« Déjà nous apercevions à l’horizon le haut clocher de Mirepoix tout hérissé de têtes de loups. Bientôt nous arrivâmes dans cette ville, autrefois le siège d’un évêché, et qui a jeté sur un torrent un pont plat, bien longtemps avant que les Parisiens eussent à admirer le pont d’Iéna. » 10Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 214.

Le clocher, « tout hérissé de têtes de loups », fixe « à l’horizon » le port de l’angoisse. Feignant le détachement, l’écrivain adopte, le temps d’une phrase, la posture du cicerone : « cette ville, autrefois siège d’un évêché… ». Arrivés de Ja… par le chemin de Mirepoix qui circule à flanc de coteau sur la rive droite de l’Hers, les deux cavaliers distinguent d’abord, comme on peut le faire aujourd’hui encore, le clocher de la cathédrale, puis le « pont plat », qui constitue sur cette rive la seule voie d’accès à la ville. Ils se trouvent ici à l’emplacement même où se tenait quarante-quatre ans plus tôt Arthur Young, voyageur anglais, qui arrivait à cheval de Fanjeaux. C’était le 3 août 1787. Alors en cours de construction, le « pont plat » ne serait terminé qu’en 1789. Arthur Young a recueilli ses impressions mirapiciennes dans l’ouvrage intitulé Voyages en France pendant les années 1787-88-89 et 90 :

« À Mirepoix, on bâtit un pont magnifique à sept arches plates, chacune de 64 pieds d’ouverture, qui coûtera 1,8000 000 livres (78 758 l. st.). Voilà douze ans qu’on y travaille ; il en faudra encore bien deux pour le finir. Le temps, depuis quelques jours, a été aussi beau que possible, mais très chaud ; aujourd’hui, la chaleur était si désagréable, que je me suis reposé à Mirepoix depuis midi jusqu’à trois heures ; il faisait un soleil si brûlant, qu’il m’en coûta beaucoup de faire un demi-quart de mille pour voir le pont. Des myriades de mouches me dévoraient, et je pouvais à peine supporter un peu de clarté dans ma chambre. » 11Arthur Young. Voyages en France pendant les années 1787-88-89 et 90, pp. 139-140, A. Colin, 1931.

Passionné d’aménagement du territoire mais dédaigneux des vieilles pierres, Arthur Young s’émerveille du pont et ne dit rien du clocher, dont la flèche, qui s’élève à 65 mètres, demeure visible pourtant jusqu’à douze kilomètres à la ronde. Exclusivement soucieux du progrès, Arthur Young ne s’intéresse pas à la ville ancienne. Accablé par la chaleur et les mouches, il quitte très vite Mirepoix, dont il juge le climat invivable. Curieusement, les observations qu’il formule concernant la cruauté de l’été mirapicien rejoignent et confirment celles de Frédéric Soulié concernant le froid de l’hiver :

« Je le savais, pour en avoir vu de cruels exemples, dans nos montagnes des Pyrénées, la vie doit être forte ou ne pas être. L’air qui descend de nos glaciers est cruel comme la loi de Lacédémone : il tue ceux qui ne sont pas nés puissants. »

L’Anglais de passage, l’Ariégeois de naissance constituent ici les témoins d’une même violence, d’une même hubris qui, propre à la phusis des Pyrénées, fait de l’Ariège un pays de douleur, soumis à une loi plus « cruelle » encore qu’à Lacédémone où « les enfants subissent un jugement solennel dès leur naissance, et sont condamnés à périr, lorsqu’ils paraissent mal conformés. Que feraient-ils pour l’état, que feraient-ils de la vie, s’ils n’avaient qu’une existence douloureuse ? » 12Abbé Barthélémy. Voyage du jeune Anacharsis en Grèce dans le milieu du quatrième siècle avant l’ère vulgaire. Tome 2, ch. 43, p. 2. « Idées générales sur la législation de Lycurgue ». Didier. Paris. 1843.

Arthur Young prend la fuite, au nom du comfort. Frédéric Soulié, qui n’a pas péri dès sa naissance mais dont la naissance a « laissé sa mère infirme », brode dans chacun de ses ouvrages la plainte métaphysique de celui qui, en vertu de quelque décret de Pyrène, n’a jamais eu et n’aura jamais qu’une « existence douloureuse. »

« Je n’ai rien à dire du séjour que je fis en cette ville », remarque Frédéric Soulié. « J’avais laissé Pauline dans une auberge pendant quelques heures … » 13Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 214.

Exposant ici le lecteur à un effet de frustration très puissant après le récit de l’étrange chevauchée qui précède, l’ellipse procède d’un souci de discrétion bien compréhensible. Elle confirme par ailleurs le caractère final du décret de Pyrène sous le couvert duquel par avance l’écrivain a déjà tout dit :

« Je le savais, pour en avoir vu de cruels exemples, dans nos montagnes des Pyrénées, la vie doit être forte ou ne pas être. L’air qui descend de nos glaciers est cruel comme la loi de Lacédémone : il tue ceux qui ne sont pas nés puissants. »

Le « rien à dire », qui est ici un rien à dire de plus, laisse entendre que l’écrivain n’a pas trouvé ce qu’il attendait auprès de sa sœur, chez qui, si tout s’est passé comme prévu, il a dû « descendre ». Antoinette Françoise Fanny Soulié réside depuis le 8 janvier 1823, date de son mariage avec Jean Louis Baptiste Gorguos, au n° 24 de la section B, rue du grand faubourg Saint Jammes (aujourd’hui avenue Victor Hugo), à proximité du grand pont sur l’Hers.

Le même « rien à dire » laisse entendre aussi que la visite à la tombe de sa mère, à quoi, dit l’écrivain, « son cœur l’appelle », n’est pas une chose qu’on dit, qu’il n’y a pas de mots pour la dire, qu’elle renvoie tout discours au néant d’où le dire provient et où il retourne. Ce qu’on ne peut pas dire, forcément, on le tait. Le moment du « rien à dire » est ainsi, de façon gravissime pour l’écrivain, celui où, trouée par la tombe, la littérature vient à manquer.

« J’avais laissé Pauline dans une auberge pendant quelques heures, et lorsque je la revis, j’avais appris une nouvelle et triste histoire ; plus triste que l’histoire de sa sœur, car la souffrance avait duré longtemps et le supplice avait été souffert dans la solitude. »

La reprise du discours tient ici à Pauline, « laissée dans une auberge pendant quelques heures » avant que l’écrivain ne la rejoigne pour lui raconter derechef une triste histoire, apprise le jour même de la bouche d’une parente nommée Henriette. Compagne d’infortune sur le chemin de vie assigné à l’écrivain par le décret de Pyrène, figure substitutive de la sœur trop lointaine, dont l’écrivain n’attend rien, Pauline incarne le visage d’Autrui, i.e. la nue fragilité d’une question qui per se oblige et par là délivre de la solitude du Moi. Pauline attend à l’auberge l’écrivain qui a promis de veiller sur elle, et l’attente de la jeune fille est ici ce qui, obligeant l’écrivain à tenir parole, l’oblige du même coup à renouer le fil du récit.

Réputé prolixe, Frédéric Soulié demeure paradoxalement un écrivain de la parole qui manque, du dire qui se refuse, parce qu’il n’y a pas de mots pour dire ce qu’on ne sait pas. Mais de façon tout aussi paradoxale, Frédéric Soulié doit à ce fonds d’indicibilité, d’être un écrivain de la parole abondante, du dire qui toujours recommence, car empruntant à la fiction le pouvoir d’être successivement une multiplicité d’autres, il délègue à ces autres le soin de parler à sa place, et il se peut que ces autres disent, malgré eux, malgré lui, justement ce qu’il ne sait pas.

C’est ainsi qu’après avoir emprunté, sans rien dire de ce qu’ils peuvent signifier pour lui, les mots de Pauline dans l’histoire des « enfants dans la montagne », il emprunte les mots de sa parente Henriette dans l’histoire « plus triste » encore d’Eugénie, amie de pension et sœur d’adoption d’Henriette.

Nouvel excursus, apparemment tout aussi étranger au récit principal que semble l’être le récit de Pauline, le récit de la tante Henriette comporte toutefois diverses précisions qui le rattachent sans doute de façon souterrainement exacte au secret de Frédéric Soulié et à celui de la visite familiale de 1831.

« En cherchant des papiers de famille, chez une de mes parentes qui s’appelle Henriette… » 14Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 215.

Ainsi commence le nouvel excursus. Frédéric Soulié ne dit pas qui est « cette parente » ni où elle habite en 1831. Quelle sorte de « papiers de famille » l’écrivain pouvait-il rechercher en 1831 ailleurs que chez Antoinette Françoise Fanny Soulié, sa sœur, au n° 24 de la section B, rue du grand faubourg Saint Jammes, ou chez Agnès Pétronille Germaine Baillé, sa vieille tante, au n° 35 de la rue Courlanel ? Il ne pouvait s’agir en tout cas de papiers relatifs à l’héritage de son grand-oncle Jean Cairol Lamarsale, car l’héritage en question venait de faire l’objet d’un règlement à l’amiable lors du passage de l’écrivain à Ja…

C’est le porte-parole de la communauté des cousins, par ailleurs le plus riche d’entre eux, qui parle ici :

« Je ferai, pour éviter un procès avec vous, tous les sacrifices possibles. Voici comme je l’entends.

Au lieu de déranger le partage que nous avons fait entre nous et en votre absence, nous maintiendrons ce partage ; seulement on arbitrera la valeur de la portion qui pourrait vous revenir, elle vous sera payée en espèces. Je suppose que cela vous arrange mieux que quelques champs que vous ne pourriez surveiller. […]. Je me chargerai de vous payer seul, et au nom de tous, la somme qui vous sera due… »

Frédéric Soulié a accepté l’offre de son cousin :

« Et pour en finir tout de suite avec ce cousin […], je dois dire que j’acceptai sa proposition avec empressement… » 15Ibidem, p. 161.

On remarquera, au passage, que si ce petit arrangement entre cousins procure à Frédéric Soulié une compensation financière, il a symboliquement pour effet d’officialiser le statut déshérent de l’enfant de 1804 relativement à une famille qui l’a depuis longtemps rejeté ou du moins oublié. Payé de la part d’héritage qu’on lui aurait « oubliée » peut-être, Frédéric Soulié reste lorsqu’il il se rend chez sa parente Henriette pour y chercher des « papiers de famille », le Desdichado, « le ténébreux, l’inconsolé ». On pressent qu’il vient chercher chez Henriette des papiers relatifs au drame des années profondes, celui qui a entraîné la séparation de ses parents.

« En cherchant des papiers de famille, chez une de mes parentes qui s’appelle Henriette, je trouvai une lettre datée de Paris et qui lui était adressée ; j’en lus les premières lignes : la curiosité me prit ; j’étais seul, encouragé par l’excuse banale de tous les forfaits grands et petits, je m’enhardis à commettre celui de lire une lettre qui n’était pas pour moi. » 16Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 261.

Quelque chose dans la manière de Frédéric Soulié évoque ici l’enfant qui regarde par le trou de la serrure afin de surprendre ce qu’il ne doit pas voir, – en termes freudiens, la scène primitive. L’écrivain, au demeurant, se réclame de la libido sciendi de façon explicite :

« Je dois le dire, je comptais sur une aventure scandaleuse, ou tout au moins amoureuse. » 17Ibidem.

Sur quelle « aventure scandaleuse, ou tout au moins amoureuse », Frédéric Soulié pouvait-il bien compter lorsqu’il fouillait dans les papiers de famille, sinon sur celle qu’aurait pu connaître sa mère, Jeanne Marie Baillé, d’après les Quelques vers sérieux de [François] Melchior Soulié, son mari, ou encore sur celle que François Melchior Soulié et Marguerite Georgine Baillé, sa cousine, avaient vécue de leur côté ?

« Voici ce que je trouvai », indique laconiquement Frédéric Soulié à propos de la lettre en question.

Paris, 10 mars 1830

« Je suis heureuse, Henriette, plus heureuse que tu ne peux te l’imaginer ; je suis riche, j’ai un grand nom, je suis mariée. J’ai hésité longtemps à t’écrire, parce que tu seras affligée d’un bonheur qui fait le malheur de ton frère… » 18Ibid.

Surprise ! La lettre n’est pas celle qu’on croit. Lieu, date, rien qui semble correspondre au drame des années 1800. Eugénie Tersin, signataire de la lettre, raconte à son amie Henriette Vallée comment, après avoir été un temps amoureuse de son frère Charles Vallée, elle a préféré épouser le comte Maskiew, qui se propose de l’emmener en Russie. Eugénie réclame à Henriette un médaillon dans lequel Charles a conservé « une lettre qu’elle a eu la faiblesse de lui écrire il y a deux ans et que celui-ci a laissée à Mirepoix, de peur d’exposer cette relique aux chances de son dernier voyage au Mexique. »

« Si tu retrouves ce chiffon, renvoie-le-moi, dit Eugénie à Henriette. Tu dois connaître, par ce qui est arrivé entre Charles et le comte, que celui-ci est un homme qui tirerait vengeance d’une indiscrétion, si légère qu’elle fût. » 19Ibid., p. 222.

Sont-ce un médaillon et une lettre de ce genre que recherche Frédéric Soulié dans la maison d’Henriette ?

Frédéric Soulié prête à Henriette le nom de Vallée, Henriette Vallée. Il ne s’agit pas ici d’un nom qui figure dans les registres d’état civil de la ville de Mirepoix. S’agit-il pour autant d’un nom de pure fantaisie ? La matière est trop grave, semble-t-il, pour que l’écrivain sache se soustraire à la contrainte du mentir vrai. Il se trouve que Valée est le nom d’un général, comte d’Empire, qui a mené une carrière parallèle à celle du général, maréchal, comte d’Empire, Bertrand Clauzel. Eugénie Tersin, qui se rit dans la lettre des idées « libérales » de Charles Vallée, décoche ce méchant trait à son amie Henriette Vallée :

« Charles est un jeune homme plein d’honneur sans doute, mais il a de singulières opinions ; il fait de la poésie à propos de tout, il déclame toujours contre le vice, contre l’égoïsme du siècle ; il s’indigne de la vénalité des hommes ; en outre, il fait de l’opposition au gouvernement, il est libéral. […]. Un peu plus, il m’eût dit, dans son style de 93, qu’il valait mieux être la citoyenne Vallée, marchande de toiles, que la comtesse Maskiew. » 20Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 216.

On se souviendra ici que Gabriel Clauzel, père du général Clauzel, était à Mirepoix foulonneur de laine, marchand, fabricant de draps, et que la maison Clauzel jouxtait rue Courlanel, comme on sait, la maison Baillé. Frédéric Soulié fait allusion à cette mitoyenneté au début du récit de son séjour en Ariège :

« J’ai vécu dans la civilisation de nos petites villes, avec un épicier mercier-marchand de modes, d’un côté de ma porte, et un tailleur fabriquant de draps, de l’autre. » 21Ibidem, p. 25.

Il se peut donc que, lorsque Frédéric Soulié cherche des « papiers de famille » et tombe sur la lettre d’Eugénie Tersin, il ne se trouve pas au numéro 35 de la rue Courlanel, dans la maison Baillé, mais au numéro 34, dans la maison Clauzel.

Y avait-il dans la maison Clauzel une Henriette à qui Frédéric Soulié aurait pu rendre visite en 1831 ? Deux Henriette en effet, au moins de façon épisodique, cohabitent dans ladite maison. Il s’agit respectivement d’Henriette Clauzel, née en 1775, épouse Captier, sœur du général, maréchal, comte, Bertrand Clauzel ; et de Marie Henriette Adam, la belle créole, née en 1786, épouse du même général, maréchal, comte, Bertrand Clauzel. La chronique rapporte que les deux belles-sœurs ne s’entendaient pas. Henriette Clauzel, qui adorait son frère, l’appelait « Clauzelou ». Marie Henriette Adam se plaignait de l’ascendant exercé par sa belle-sœur sur son mari.

Frédéric Soulié, en 1831, dans « Scène de 1815 », désigne sous le nom transparent de « Madame C… » la belle Marie Henriette Adam. Mais, dans Deux séjours. Province, Paris, il pourrait bien désigner sous ce même nom Blanche Castel, l’épouse de Gabriel Clauzel.

Eugénie Tersin, dans sa lettre à Henriette Vallée, fait allusion, justement, à une certaine Madame C…, plus âgée que Marie Henriette Adam :

« Et si le comte de Maskiew m’a trouvée belle et m’a aimée tout de suite, c’est qu’en vérité parmi les femmes du salon de Madame C…, j’étais un peu la seule qui valût la peine d’être remarquée. » 22Ibid., p. 216.

Il semble bien que dans Deux séjours. Paris, Province, le personnage d’Eugénie Tersin recouvre en partie celui de Marie Henriette Adam. Frédéric Soulié, bien qu’il s’applique ici à brouiller noms et liens de parenté, livre sans détour les raisons de l’antipathie qui oppose Eugénie Tersin, alias Marie Henriette Adam lors de son arrivée en France, et « la tante d’Henriette Vallée », alias Blanche Castel, mère d’Henriette Clauzel. C’est Henriette Vallée qui parle ici :

« Ma tante détestait cette charmante fille parce qu’elle était plus belle que moi. » 23Ibid., p. 225.

Plus loin, modifiant le climax des relations que Marie Henriette Adam et Blanche Castel entretenaient dans la réalité, Frédéric Soulié fait d’Eugénie Tersin la demoiselle de compagnie d’une Madame C… étonnamment bénévolente :

« Elle [Eugénie Tersin] se résolut à chercher une enfant à élever ou une vieille femme à amuser. La vieille femme arriva tout d’abord : c’était cette madame C… qui agréa Eugénie sur sa beauté. Je crois que cette femme eut un instant l’idée de mettre les belles demoiselles de compagnie à la mode, comme sont les beaux chasseurs. Du moins ne cessait elle d’admirer et de faire admirer son acquisition, en répétant sans cesse : — Je n’en connais pas beaucoup, de faites comme ça. » 24Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 226.

On voit ici comment Frédéric Soulié compose les figures imaginaires d’Eugénie Tersin, d’Henriette Vallée, de la « tante d’Henriette Vallée » et/ou de Madame C… à partir des souvenirs qu’il garde de trois femmes liées à son passé et qui ont en commun de représenter pour lui, de façon instable, changeante, les substituts possibles de la mère énigmatique : Blanche Castel, alias Madame Gabriel Clauzel, mère de Bertrand Clauzel ; Henriette Clauzel, alias Madame Captier, sœur de Bertrand Clauzel ; Marie Henriette Adam, alias Madame Bertrand Clauzel. Le caractère changeant de la figure de Madame C…, telle que celle-ci apparaît en différents endroits de l’œuvre de Frédéric Soulié, témoigne de l’ambivalence qui, de la mère énigmatique aux différentes figures substitutives de cette dernière, demeure attachée, dans l’esprit de l’écrivain, à la représentation des amantes, des mères, des marraines, et plus généralement de l’Éternel Féminin. Ailleurs icône de Marie Henriette Adam, ici caricature de Blanche Clauzel, le personnage de Madame C… traduit dans le possible d’un tel dédoublement l’essentiel des angoisses qui travaillent l’œuvre de Frédéric Soulié.

Surpris par Henriette Vallée en train de lire la lettre d’Eugénie Tersin, Frédéric Soulié lui avoue son indiscrétion. Henriette lui apprend qu’elle possède encore deux autres lettres et qu’à elles trois, ces lettres-là composent, « pauvre Eugénie ! une bien triste histoire ». Frédéric Soulié se récrie :

« J’avoue que je comprends mal votre pitié pour la femme qui a pu écrire une pareille lettre, cette femme eût elle été depuis la plus malheureuse des femmes. C’est le délire de la plus sotte vanité ; c’est la sécheresse de cœur la plus impertinente que j’aie jamais rencontrée. » 25Ibidem, p. 223.

La réponse d’Henriette annonce un récit en forme d’exemplum :

« Homme que vous êtes, me dit Henriette, que vous comprenez mal le cœur des femmes, et que votre jugement sur leur compte est quelquefois ingrat et léger. […]. Tenez, puisque vous avez la prétention de faire des romans, je vais vous conter cette histoire. » 26Ibid.

Tout comme la fugitive apparition d’une autre Madame C…, l’histoire d’Eugénie Tersin, pathétique et folle, emprunte semble-t-il son point de départ au milieu dont Frédéric Soulié est originaire. Bien que déplacée sous la Restauration, elle s’ancre en effet dans un contexte qui ressemble fort à celui de la maison Baillé dans les années 1790, alors que Jeanne Marie Baillé, fille non mariée, rêve sans doute au prince charmant. Henriette Vallée, alias Henriette Clauzel, parle-t-elle ici en son nom propre, ou bien en lieu et place de Jeanne Marie Baillé, dont Melchior François Soulié, qui sera plus tard son époux, suggère dans Quelques vers sérieux qu’elle n’était « ni jeune ni belle » ? « Je ne prétendis point que ma femme fut belle, et qu’elle eut tout l’éclat de la jeune saison…  » Mais l’époux qui soupçonne d’être trompé ne parle-t-il pas ici en jaloux ?

« Moi, dit Henriette Vallée, avec ma figure médiocre, mon talent de couture et ma sonate de piano, je ne pouvais raisonnablement espérer qu’un avoué, qu’un notaire, un receveur de l’enregistrement ; nous me trouvions bien audacieuse quand je m’élevais jusqu’au sous-préfet (n’oubliez pas que c’était sous la restauration). Quant à Eugénie, avec sa belle figure noble et suave, ses cheveux noirs qui bondissaient à flots de son front à ses épaules et de ses épaules à sa ceinture, ses yeux supérieurs, sa taille de reine, l’harmonie de sa harpe, l’empire de sa voix, je ne lui voulais pas moins qu’un prince, et elle acceptait volontiers le prince. Puis c’étaient des romans infinis, des événements impossibles pour ne pas séparer mon avoué de son prince, et vivre tous ensemble ; puis nous riions avec joie de la défaite de nos belles imaginations vaincues par la distance qui sépare le prince de l’avoué. » 27Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 224.

Henriette Vallée, dans la fiction, Henriette Clauzel ou Jeanne Marie Baillé, dans la vraie vie, ressemblaient-elles, comme la mère de Gérard de Nerval, à « cette gravure du temps, d’après Prud’hon ou Fragonard, qu’on appelait la Modestie » ?

Eugénie Tersin, l’amie d’Henriette Vallée, figure-t-elle quelque beauté mirapicienne dont nous ne savons rien ? Figure-t-elle la Jeanne Marie Baillé idéale que la Jeanne Marie Baillé bien réelle se représentait en rêve ? Figure-t-elle la Jeanne Marie Baillé idéalisée au souvenir de laquelle Frédéric Soulié, son fils, se rêvait fils de reine ? Figure-t-elle, par effet d’accélération du temps, un double d’Henriette Adam, telle que celle-ci débarque, radieuse, dans la maison Clauzel pour y mettre au monde le petit Pierre Gabriel Anne Henri, l’année même où juste à côté, dans la maison Baillé, Melchior François Soulié vient emmener le petit Melchior Frédéric Soulié, laissant ainsi derrière lui Jeanne Marie Baillé, son épouse, seule désormais pour toujours, et Antoinette Françoise Fanny Soulié, sa fille, âgée de cinq ans ?

Tout cela sans doute à la fois. L’imagination, comme le rêve, condense et déplace.

On notera que Frédéric Soulié en 1830 dédie à une mystérieuse « Eugénie », un poème dans lequel il évoque sa rencontre, toute récente, avec Madame Bossange, qui sera, après sa mère, la femme de sa vie, « celle qui l’a sauvé , dit l’écrivain. Le prénom d’Eugénie évoque symptomatiquement, au jardin des racines grecques, la « bien-née », celle qui est faite pour le bonheur et qui l’incarne d’abord aux yeux de l’écrivain.

Jeanne Marie Baillé, dans la vraie vie, épouse en 1798, comme on sait, Melchior François Soulié, inspecteur des contributions directes. S’agissait-il-là, pour l’épousée, d’amour ou bien de faire une fin ?

François Melchior Soulié incarne là en tout cas « l’avoué, le notaire, le receveur de l’enregistrement », qu’Henriette Vallée, de façon augurale, dit destiné à une femme de « figure médiocre », à son « talent de couture », à sa « sonate de piano. »

Pierre Paul Prud’hon fournit dans certaines de ses œuvres, par exemple La famille Schimmelpenninck (1801-1802) et L’heureuse mère (1810), les images possibles d’un bonheur familial que Frédéric Soulié n’aura pas connu et dont le regret l’a hanté toute sa vie durant.

Également œuvre de Prud’hon, le tableau intitulé Les adieux d’Hector à Andromaque 28Commencé en 1814, le tableau intitulé Les adieux d’Hector à Andromaque a été laissé inachevé par Pierre Paul Prud’hon. Charles Boulanger de Boisfrémont, qui l’a acheté, le complète en 1824, de façon jugée malheureuse par les critiques. traduit sans doute mieux qu’on ne saurait dire, dans sa composition toute entière orientée vers l’amont du malheur, vers la mère, vers le passé, le drame du père qui s’en va, le sursaut de l’enfant déchiré par l’angoisse. Il suffit d’oublier les vêtements à l’antique pour voir là ce jour de l’automne 1804 où Melchior François Soulié frappe à la porte de la maison Baillé et emmène le petit Frédéric, qui ne reverra plus que rarement sa mère. Le drame d’Hector, d’Andromaque et d’Astyanax cependant a viré ici du genre noble au genre bourgeois. Les époux ne vivent plus ensemble depuis quatre ans. Melchior François Soulié se dit peu sûr d’être le père de ses deux enfants. Frédéric ne sera certes point jeté du haut des murailles de Troie, mais voué toute sa vie durant au long crève-cœur des enfants sans mère.

Avant d’épouser le comte Maskiew, Eugénie Tersin a été fiancée à Charles, « jeune négociant », plus loin qualifié de « petit marchand de toile », de « mince bourgeois », frère au demeurant d’Henriette Vallée.

« J’avais à peine seize ans quand il m’aimait, et lui n’en avait pas vingt… » 29Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 218.. Et dans la lettre que vient de lire Frédéric Soulié, Eugénie Tersin se souvient de « ces belles figues sucrées que nous mangions ensemble à la bastide de la Bista. » 30Ibidem, p. 219.

En épousant le comte Maskiew, Eugénie Tersin trahit son premier amour, et, plus secrètement, la vérité de son cœur. On ne peut aimer à la fois, non plus que trouver en un seul homme, « un avoué, ou un notaire, ou un receveur de l’enregistrement, ou un sous-préfet, ou encore un négociant », et un prince. Il y a du bovarysme, avant la lettre, à rêver, comme dit Henriette Vallée, « des romans infinis, des événements impossibles pour ne pas séparer mon avoué de son prince, et vivre tous ensemble » 31Ibid. p. 225.. Eugénie Tersin en fera l’amère expérience. Seule, délaissée, la jeune femme connaît une fin tragique. Frédéric Soulié a voulu que dans le cas d’Eugénie Tersin le châtiment du bovarysme revête un caractère terrible.

Henriette Vallée, qui raconte l’histoire d’Eugénie Tersin, éclaire d’un jour plus compréhensif la destinée de sa triste amie. D’Eugénie Tersin jeune fille, puis jeune femme, Henriette dit « qu’insolentée » parce qu’elle « était pauvre », elle avait « pris la vie en vengeance ». On retrouve ce motif de la jeune femme « insolentée » dans la plupart des romans de Frédéric Soulié, en particulier, de façon poignante, dans Confession générale. Du comte Maskiew, prétendant d’Eugénie Tersin, Henriette précise qu’il « poussa l’enthousiasme jusqu’a citer ces deux vers mal rimés », – lesquels, signés Voltaire dans Le Fanatisme ou Mahomet le prophète (1736), annoncent furieusement ceux de Melchior François Soulié, poète et bon apôtre, dans Quelques vers sérieux :

« Les mortels sont égaux ; ce n’est point la naissance,
 C’est la seule vertu qui fait leur différence. » 32Ibid., p. 232.

« Eugénie mariée, ajoute Henriette, prit une éclatante revanche ; elle se fit un parler, un air, des sentiments, à l’unisson de ceux qui l’avaient si longtemps molestée… » 33Ibid.

On voit comment « prendre la vie en vengeance », c’est pour la jeune femme appliquer chaque fois « un nouveau succès de vanité ; vanité de position, vanité de fortune, elle les eut toutes, même celle de son bonheur. Et cependant, observe Henriette, elle souffrait d’avoir aimé et d’aimer encore… » 34Ibid.

On ne sait rien de la vie que Jeanne Marie Baillé a menée entre le 27 janvier 1798 et la Noël 1800, i.e. durant la courte période de vie commune qu’elle a connue avec son époux. On ignore si le couple demeurait constamment à Foix, ou naviguait entre Foix et Mirepoix. Le registre de la contribution somptuaire de l’an IV (1796) indique que Melchior François Soulié disposait d’un domicile personnel à Mirepoix. Les enfants du couple sont nés à Foix : Antoinette Françoise Fanny Soulié le 9 janvier 1800, et Frédéric Melchior Soulié le 23 décembre de la même année 1800. Ont-ils été conçus à Mirepoix ou à Foix ? La conception d’Antoinette Françoise Fanny date approximativement d’avril 1799 ; celle de Melchior Frédéric, de mars 1800.

Que s’est-il passé dans la vie de Jeanne Marie Baillé au printemps 1799, à Mirepoix ou à Foix, qui ait pu susciter les soupçons de Melchior François Soulié, son époux ? Les romans de Frédéric Soulié en fournissent probablement quelque idée. On y voit de façon récurrente une femme mal mariée s’éprendre d’un jeune lion romantique, alias le « prince » que, malgré son prénom de roi mage, François Melchior Soulié, inspecteur des contributions directes, homme d’esprit comptable, raisonnable et raisonneur, n’a sans doute pas été ; non plus que Charles Vallée, le « mince bourgeois » qu’Eugénie Tersin a quitté pour le comte Maskiew : « Charles fut le dernier coup porté aux rêves de prince. On ne calcula plus que sur l’avenir d’un jeune négociant ; vous voyez qu’ils s’aimaient déjà. […]. Il y a dans le caractère de Charles une passion absolue qui, si vous me permettez d’employer un barbarisme de mon jardinier, s’expressionne par des actions plutôt que par des paroles. A l’entendre parler, on eût dit que c’était un amoureux assez vulgaire, sans larmes, ni serments, ni fureur, ni désespoir. » 35Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 227.

Jeanne Marie Baillé, après l’avoir tant attendu, a t elle rencontré au printemps de l’année 1799 un « prince » ? trompé « l’avoué, le notaire, le receveur de l’enregistrement » avec le « prince » ? Ici aurait alors tourné au cauchemar éveillé la longue histoire d’attente et de rêves que la jeune femme nourrissait peut-être, dans le secret de son cœur, depuis les années 1790.

Le récit de Frédéric Soulié donne à penser que, sous le nom d’Eugénie Tersin, c’est Jeanne Marie Baillé qui a été amoureuse d’un « petit marchand de toile », d’un « mince bourgeois », alors qu’elle n’avait que seize ans, si l’on en croit la lettre d’Eugénie Tersin. Le détail des « belles figues sucrées que nous mangions ensemble à la bastide de la Bista » semble relever de la chose vraie, ancrée dans la topographie mirapicienne et rapportée à l’écrivain par quelqu’un qui se souvient. Quant au « petit marchand de toile », vu la contiguïté des maisons Clauzel et Baillé, proprement attenantes et imbriquées l’une dans l’autre rue Courlanel, ce pouvait être l’un des hommes d’à côté, le père ou l’un ou l’autre de ses fils ; soit Gabriel Clauzel, le père, foulonneur marchand fabricant de draps, maire de Mirepoix sous la Révolution, procureur syndic du district, membre du Directoire du département de l’Ariège ; soit Bertrand Clauzel, fils aîné de Gabriel Clauzel, général, puis maréchal, puis comte ; soit encore Jean Joseph Louis, fils cadet de Gabriel Clauzel, chef d’escadron, puis fabricant de drap, puis receveur d’impôts, puis receveur particulier des contributions directes à Narbonne.

L’examen des registres de naissance et de mariage des hommes d’à côté montre toutefois que la date de la romance invoquée dans le récit de Frédéric Soulié n’est guère plausible. « J’avais à peine seize ans quand il m’aimait, et lui n’en avait pas vingt ans », dit la lettre d’Eugénie Tersin. Si Frédéric Soulié prête à Eugénie Tersin une romance de Jeanne Marie Baillé à l’aurore de ses seize ans, c’est en 1777 qu’aurait débuté ladite romance. Or Gabriel Clauzel en 1777 avait quarante deux ans déjà ; Bertrand Clauzel, à peine cinq ans ; Jean Joseph Louis, cinq ou six mois seulement.

Pourquoi cependant les critiques et amis de Frédéric Soulié répètent-ils à l’envi au cours du XIXe siècle que l’écrivain était le « neveu » du général Clauzel, alors qu’on ne trouve dans les registres d’état civil aucune trace de cette parenté directe 36Bertrand Clauzel et Frédéric Soulié étaient cousins à la mode de Bretagne, ou plutôt ici à la mode ariégeoise : vaguement cousins au quatrième degré, via en 1769 le mariage de Jean Pierre Soulié, grand-père de Frédéric Soulié, avec Françoise Fonquernie, fille de Jeanne Clauzel. Jeanne Clauzel, quant à elle, était la grand-tante de Bertrand Clauzel, car sœur de Jacques Clauzel, lui-même père de Gabriel Clauzel, lui-même père de Bertrand Clauzel. ? Pourquoi Frédéric Soulié, en 1831, se rend-il dans la maison Clauzel afin d’y rechercher des « papiers de famille », plus spécialement les témoins de quelque « aventure scandaleuse, ou tout au moins amoureuse » ?

Il n’est pas au demeurant impossible qu’en 1772, après la mort de Géraud Baillé, son père, Jeanne Marie Baillé adolescente ait reporté sur Gabriel Clauzel, voisin et ami de ses parents, marié à Blanche Castel en 1772, une part de du sentiment qui l’attachait à son propre père disparu. Il est également possible que, pour soulager Blanche Castel, Jeanne Marie Baillé ait été chargée de promener les deux petits garçons et de les emmener manger de « belles figues sucrées » à la bastide de la Bista.

Nulle rumeur ne dit en revanche à Mirepoix que Gabriel Clauzel ait pu avoir dans les années 1780 une « aventure scandaleuse, ou tout au moins amoureuse » avec Jeanne Marie Baillé, sa voisine. Connue pour son fort caractère, Blanche Castel, épouse de Gabriel Clauzel, de toute façon veillait au grain. Gabriel Clauzel sera ensuite dévoré par ses fonctions municipales, puis par son engagement révolutionnaire.

Il n’est pas non plus impossible que dans les années 1790 Jeanne Marie Baillé, qui a vu grandir Bertrand et Jean Joseph Louis, les deux fils de Gabriel Clauzel, et qui par ailleurs demeurait alors sans époux, se soit émue des deux hommes que sont devenus les deux garçons, – surtout Bertrand, « carré de tête et de base », qui s’est enrôlé en 1789 dans la garde nationale de Mirepoix, qui entre en 1792 dans l’armée nationale avec le grade de sous lieutenant, qui sert en Catalogne jusqu’en 1795 sous les ordres de Dugommier et Pérignon, qui devient en Italie chef d’état-major de l’armée de Grouchy, qui négocie en 1796 l’abdication de Victor Amédée III, roi de Sardaigne, qui est élevé au rang de général de brigade à l’âge seulement de vingt-six ans 37Cf. Comte Ghislain Clauzel, ambassadeur de France. « Ces hommes qui ont fait l’Ariège ». In Le magazine de l’Ariégeois, octobre 1992, n° 94.. Bertrand Clauzel et Jeanne Marie Baillé se connaissaient depuis l’enfance. Se peut-il par suite que, retournés un jour à la bastide de la Bista, ils aient goûté ensemble aux « belles figues sucrées » de l’arbre de la connaissance du bien et du mal ?

« Il eut naturellement des aventures de jeune homme ; ses collègues diplomates lui ont reproché ses succès féminins pendant son séjour à l’ambassade de France à Madrid », note Marie-Antoinette Durrieu dans sa biographie du Maréchal Clauzel. 38Cf. Marie-Antoinette Durrieu. Bertrand Clauzel, général de Napoléon. « Vie privée », pp.147-168. Imprimerie Lussaud. Fontenay-le-Comte. 2012.

Bertrand Clauzel avait en 1796 vingt-six ans ; Jeanne Marie Baillé était âgée alors de trente-cinq ans. Comme Eugénie Tersin a trouvé son « prince » en la personne du comte Maskiew, Jeanne Marie Baillé a-t-elle rêvé d’avoir trouvé le sien en la personne de Bertrand Clauzel, futur comte, autrement dit comte (Maskiew) masqué ?

On comprend que Frédéric Soulié, si l’épisode des figues est vrai, ait choisi de repousser cet épisode dans le vert paradis des amours juvéniles et de le parer ainsi d’une aura qui le rende innocent, partant, sauf des questions qu’autrement il eût risqué de poser quant au secret de la mère énigmatique.

Toujours célibataire, Jeanne Marie Baillé a vu au fil des ans les mariages se succéder autour d’elle. En 1772, l’année où elle perd son père, Gabriel Clauzel épouse Blanche Castel. Puis c’est Jean Antoine Barthélémy Baillé, son frère aîné, qui épouse Marianne Rosalie Bauzil ; puis encore Vincent Maurice Baillé, son frère puîné, qui épouse Marie Anne Adélaïde Olive. Peut-être avait-t-elle rêvé d’épouser Bertrand Clauzel, possible « prince », ou, à défaut de Bertrand Clauzel, général de brigade, sous lequel perçait déjà en 1796 le maréchal et bientôt le « comte », Jean Louis Joseph Clauzel, chef d’escadron, puis fabricant de drap, puis encore receveur d’impôts ?

Bertrand Clauzel général exerce jusqu’en 1799 le commandement de sa brigade en Italie. Jeanne Marie Baillé épouse en 1798 François Melchior Soulié, ancien aide de camp de Bertrand Clauzel lors de la bataille des Pyrénées, ancien adjoint à l’état-major de la guerre d’Italie, présentement inspecteur des contributions directes du département de l’Ariège. Les deux époux se séparent à la fin de l’année 1800. Jeanne Marie Baillé regagne avec ses enfants la maison de la rue Courlanel à Mirepoix. Son mari s’enlève à Toulouse, dans le même temps, avec Marguerite Georgine Baillé, sa nièce à elle. Bertrand Clauzel est parti général de division à Saint-Domingue. Jeanne Marie Baillé assiste en 1802 au mariage de Jean Joseph Louis Clauzel avec Jeanne Marie Thècle Bonnans. Durand l’été 1804, on apprend que Bertrand Clauzel, futur comte, comte masqué, a épousé à New York Marie Henriette Adam, originaire de Saint Domingue, très jeune, très belle. Marie Henriette Adam arrive en septembre à Mirepoix, mère de Pierre Gabriel Anne Henri Clauzel, son premier fils. Elle a dix-huit ans. Quelques semaines plus tard, Melchior François Soulié vient emmener le petit Frédéric Soulié, son fils, laissant derrière lui Jeanne Marie Baillé, son épouse, et Antoinette Françoise Fanny Soulié, sa fille aînée. Jeanne Marie Baillé a cette année-là quarante-trois ans. Eugénie Tersin, dans la fiction, meurt lorsque son « prince » l’abandonne. « Ma naissance laissa ma mère infirme », rapporte Frédéric Soulié. Il semble qu’à partir de 1804 la vitalité de Jeanne Marie Baillé n’ait pas survécu à l’épuisement de son rêve initial.

« Elle regardait autour d’elle, cachait sa tête dans ses mains, et ne pleurait pas. Où pleurer là ? Quand pleurer ? » 39Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 255., dit Frédéric Soulié dans l’histoire d’Eugénie Tersin.

Le séjour de Frédéric Soulié à Mirepoix se termine ici tout soudain. L’écrivain se souvient que la jeune Pauline l’attend à l’auberge et qu’il a promis de la conduire à Lavelanet où elle veut rejoindre le jeune homme qui tousse, Lucien de Mauvrelier, son amoureux.

« Pauline m’attendait. Lorsque je retournai la prendre, elle m’annonça qu’un voyageur qu’elle ne connaissait pas lui avait fait dire qu’il partait également le soir pour La[velanet] et qu’il me priait de vouloir bien lui permettre de nous accompagner, attendu qu’il ne connaissait nullement le chemin… » 40Ibidem, p. 267.

References

1 La… La[velanet].
2 Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 142.
3, 17 Ibidem.
4 Ibid., p. 202.
5 Ibid., p. 204.
6 Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 204.
7 Il s’agit du sentier qui monte au pic de Saint-Barthélémy. Visible depuis Lavelanet et Mirepoix, haut de 2 348 mètres, paré d’une aura de légendes, ce pic est le second sommet du massif de Table, dans les Pyrénées ariégeoises.
8 Ibidem, p. 212.
9 Ibid., pp. 210-214.
10, 13 Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 214.
11 Arthur Young. Voyages en France pendant les années 1787-88-89 et 90, pp. 139-140, A. Colin, 1931.
12 Abbé Barthélémy. Voyage du jeune Anacharsis en Grèce dans le milieu du quatrième siècle avant l’ère vulgaire. Tome 2, ch. 43, p. 2. « Idées générales sur la législation de Lycurgue ». Didier. Paris. 1843.
14 Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 215.
15 Ibidem, p. 161.
16 Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 261.
18, 26, 33, 34 Ibid.
19 Ibid., p. 222.
20 Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 216.
21 Ibidem, p. 25.
22 Ibid., p. 216.
23 Ibid., p. 225.
24 Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 226.
25 Ibidem, p. 223.
27 Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 224.
28 Commencé en 1814, le tableau intitulé Les adieux d’Hector à Andromaque a été laissé inachevé par Pierre Paul Prud’hon. Charles Boulanger de Boisfrémont, qui l’a acheté, le complète en 1824, de façon jugée malheureuse par les critiques.
29 Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 218.
30 Ibidem, p. 219.
31 Ibid. p. 225.
32 Ibid., p. 232.
35 Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 227.
36 Bertrand Clauzel et Frédéric Soulié étaient cousins à la mode de Bretagne, ou plutôt ici à la mode ariégeoise : vaguement cousins au quatrième degré, via en 1769 le mariage de Jean Pierre Soulié, grand-père de Frédéric Soulié, avec Françoise Fonquernie, fille de Jeanne Clauzel. Jeanne Clauzel, quant à elle, était la grand-tante de Bertrand Clauzel, car sœur de Jacques Clauzel, lui-même père de Gabriel Clauzel, lui-même père de Bertrand Clauzel.
37 Cf. Comte Ghislain Clauzel, ambassadeur de France. « Ces hommes qui ont fait l’Ariège ». In Le magazine de l’Ariégeois, octobre 1992, n° 94.
38 Cf. Marie-Antoinette Durrieu. Bertrand Clauzel, général de Napoléon. « Vie privée », pp.147-168. Imprimerie Lussaud. Fontenay-le-Comte. 2012.
39 Frédéric Soulié. Deux séjours. Province, Paris, p. 255.
40 Ibidem, p. 267.

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