En 1820. Deuxième retour de Frédéric Soulié en Ariège

« Il n’est peut-être pas nécessaire que je raconte aujourd’hui pourquoi je me trouvais dans les Alpes en septembre et octobre 1820 « , dit Frédéric Soulié dans La Chambrière, roman publié en 1839. « J’avais dix-neuf ans ; j’étais jeune autant qu’on peut l’être […]. M. Brisard était un vieil ami de mon père, et le fait de ma présence chez lui pouvait gravement le compromettre ; mais l’excellent homme avait plus écouté ses souvenirs d’amitié que sa sécurité de magistrat, et non seulement il m’avait permis de résider dans la ville qu’il gouvernait et d’où je pouvais passer en Italie en trois enjambées, mais encore il m’avait offert un appartement chez lui. C’était un vieux garçon, ancien sous-préfet de l’empire, que la Restauration avait exilé dans ce pays perdu, et qu’il administrait avec résignation en attendant qu’il eût achevé le temps nécessaire pour obtenir sa retraite, qui était toute la fortune qu’il pût jamais espérer. » 1Frédéric Soulié, La Chambrière, page 3. A. Jamar, Libraire-Editeur, Bruxelles, 1839.

Le narrateur précise qu’il se souvient de s’être trouvé dans cette ville le « jour où l’on annonça la naissance du duc de Bordeaux » 2Frédéric Soulié, La Chambrière, p. 2. Henri Charles Ferdinand Marie Dieudonné d’Artois (29 septembre 1820-24 août 1883), dernier descendant légitime de Louis XV et de Marie Leszczyńska, duc de Bordeaux, plus connu sous le nom de comte de Chambord.  » Il est né l’enfant du miracle ! Héritier du sang d’un martyr… « , s’écrie Lamartine dans son Ode sur la naissance du Duc de Bordeaux., soit le 29 septembre 1820. Frédéric Soulié prête ici à son narrateur l’âge qu’il avait lui-même en septembre 1820, ainsi que le signalement policier qui était le sien à cette date, en raison de ses amitiés carbonaristes, de sa participation aux mouvements de foule observés lors des obsèques de l’étudiant Nicolas Lallemand en juin 1820, et de sa possible proximité avec les auteurs de la conspiration, déjouée à Paris le 18 août 1820, conspiration qui visait au renversement du gouvernement à main armée.

Suite à cette conspiration, Nicolas Joubert et Pierre Dugied, inspirateurs de cette dernière, rejoignent provisoirement en Italie la carbonaria napolitaine. Le « d’où je pouvais passer en Italie en trois enjambées » peut être considéré, dans le roman de Frédéric Soulié, comme un marqueur de la proximité du narrateur, double de l’auteur, avec les chefs de la Haute Vente carbonariste, voire comme une ombre d’implication dans la stratégie du complot. Le narrateur est en outre, comme Frédéric Soulié, le fils d’un ancien fonctionnaire de l’Empire, soupçonné par la Restauration de fidélités potentiellement séditieuses, ou du moins d’opinions incorrectes. Connu pour ses sympathies bonapartistes, François Melchior Soulié a en effet été destitué en 1816, puis muté de Poitiers à Rennes, après l’épisode des Cent Jours. Il sera définitivement destitué en 1823 pour avoir voté contre la dissolution de la chambre et le retour des Ultras.

Frédéric Soulié, au vrai, ne se trouvait pas « dans les Alpes en septembre et octobre 1820 », mais dans les Pyrénées, « d’où il pouvait passer en Espagne en trois enjambées ». Sachant son fils soupçonné par la police, voire menacé d’arrestation, François Melchior Soulié lui a conseillé d’aller se mettre au vert le plus loin possible, c’est-à-dire dans son Ariège natale. La ville dans laquelle réside le jeune Frédéric Soulié ne se trouve pas nommée.

Il se peut au demeurant que Frédéric Soulié se soit empressé de suivre le conseil de son père parce qu’il savait pouvoir joindre à Pamiers une vente carbonariste à laquelle appartenait son ami Jean Joseph Pomiès. 3Jean Joseph Pomiès (graphie de l’acte de naissance) ou Pommier, né à Pamiers le 22 prairial an IV (10 juin 1796, initialement apprenti bourrelier.

Philippe Morère, dans une communication auprès de la Société ariégeoise des sciences, lettres et arts 4Philippe Morère, Société ariégeoise des sciences, lettres et arts, 1912 (vol. 13). 1913. Pages 392 et 398., note que, « sous la Restauration, il existait à Pamiers une vente de carbonari dont l’activité était signalée par le Préfet 5Pierre Joseph Vialètes de Mortarieu, nommé le 13 juillet 1819 préfet de l’Ariège, admis à la retraite en 1830. au Ministre de l’Intérieur 6Joseph Jérôme, comte Siméon, ministre de l’Intérieur et président de la commission de l’Instruction publique de février 1820 à décembre 1821. ». Elle tenait ses séances dans une maison appartenant à Vadier, l’ancien constitutionnel, alors réfugié à Bruxelles. François Joseph Paul Delprat (1771-1827), ancien des guerres d’Italie, d’Espagne et du Portugal, survivant de la Grande Armée, directeur de la poste, administrateur des biens de Vadier, appartenait à cette vente. En 1820, Pomiès, qui est originaire de Pamiers et qui fera partie des quatre sergents fusillés le 21 septembre 1822 à La Rochelle, vient passer un congé dans sa ville natale ; il noue des relations avec Delprat. De la collusion entre François Joseph Paul Delprat et Marc Guillaume Alexis Vadier, puis entre François Joseph Paul Delprat et Jean Joseph Pomiès, il ressort que la Charbonnerie appaméenne s’inscrit dans le sillage de la Révolution, qu’elle tente d’en relancer l’œuvre, et pourquoi pas de l’achever, par des moyens qui ne sont plus dans les années 1820 ceux de la terreur, mais ceux de l’entrisme et du complot.

Espagne, Italie, Portugal… François Joseph Paul Delprat ; Bertrand Clauzel ; Norbert Baillé, oncle maternel de Frédéric Soulié, mort d’une blessure à la jambe, le 29 novembre 1810, à l’hôpital de Santarem, en Portugal ; François Melchior Soulié, père de Melchior Frédéric Soulié, tous ont partagé les mêmes campagnes. Tous Jacobins de cœur, tous Ariégeois, tous pays, ils se connaissaient forcément. En septembre-octobre 1820, le Melchior Frédéric Soulié de vingt ans n’aura probablement pas manqué de rencontrer secrètement l’ex-capitaine François Joseph Paul Delprat, pays de François Melchior Soulié, son père, pays de Norbert Baillé, son oncle maternel, pays de son « oncle » Bertrand Clauzel. Il a pu discuter avec eux de la situation présente, des idéaux de la République et du sort que la Restauration avait réservés à ces derniers.

De la petite ville située au milieu des « Alpes » où il se trouve le 29 septembre 1820, Frédéric Soulié, narrateur de La Chambrière, broche la description suivante :

« C’est une ancienne ville forte, qui, resserrée dans ses vieux remparts, a entassé ses maisons les unes sur les autres pour pouvoir loger tous ses habitants. Il en résulte que les rues sont tellement étroites qu’un mulet chargé les encombre, et que lorsqu’il arrive qu’une voiture entre dans la ville par une extrémité de la rue principale, il faut qu’elle sorte par l’autre, car il n’y a pas un endroit assez large pour qu’elle y puisse tourner. Tout bien mesuré, la ville entière danserait à l’aise sur la place du Carrousel ; et cependant elle renferme une population de six mille habitants. Or, six mille habitants, c’est plus qu’il n’en faut pour trouver dans une ville des représentants de toutes les classes sociales, et ma ville possédait une collection d’originaux de toutes sortes. Si petite qu’elle fût, elle avait ses sociétés très distinctes, la noblesse, la bourgeoisie et le commerce, se détestant, se calomniant, se ridiculisant, avec d’autant plus d’avantages que tous les défauts de ces diverses classes étaient demeurés là dans leur naïveté originelle. » 7Frédéric Soulié, La Chambrière, pp. 1-2.

Au milieu des Alpes, évoquée ici sous le couvert de la fiction, « l’ancienne ville forte » dont parle le narrateur ne laisse pas de ressembler à Foix, la ville que Frédéric Soulié, dans son autobiographie, dit n’avoir jamais revue depuis sa naissance. Le point de vue est en l’occurrence celui de l’étudiant parisien, familier de la place du Carrousel, qui a perdu l’habitude de la petite ville et qui s’étonne ici, non sans exagération, de ce que « les rues sont tellement étroites qu’un mulet chargé les encombre », et de ce que « lorsqu’il arrive qu’une voiture entre dans la ville par une extrémité de la rue principale, il faut qu’elle sorte par l’autre, car il n’y a pas un endroit assez large pour qu’elle y puisse tourner. Tout bien mesuré, la ville entière danserait à l’aise sur la place du Carrousel ». On reconnaît ici la caricature à la vision réductrice de l’espace qui fait apparaître comme une aventure picaresque le parcours des rues de la vieille ville de Foix, ou, de la porte d’Aval à la porte d’Amont et à l’ancienne porte del Rumat, celui de la vieille ville de Mirepoix.

La suite du récit montre que, si Frédéric Soulié transporte « dans les Alpes » une « ancienne ville forte », qui, « resserrée dans ses vieux remparts », ressemble par certains côtés à Mirepoix, lieu de son enfance, il fusionne sans doute dans la même représentation Mirepoix et Foix, qui est pour cette dernière la ville de sa naissance, et celle où son père a exercé sa fonction première d’inspecteur des contributions directes. On reconnaît cette « charmante résidence » fuxéenne à ce que, « bâtie sur une petite colline en pain de sucre, elle n’avait pas une seule rue plane, de telle sorte qu’il y fallait toujours descendre ou monter. »

« D’après ce que j’ai dit plus haut, observe Frédéric Soulié, on doit comprendre aisément que l’usage des voitures fût complètement inconnu dans notre petite ville. Les socques n’étaient pas encore inventés, et l’eussent-ils été qu’ils n’eussent pu servir là comme ailleurs qu’à se casser le cou ou à se donner des entorses, et là plus qu’ailleurs, car cette charmante résidence, bâtie sur une petite colline en pain de sucre, n’avait pas une seule rue plane, et il y fallait toujours descendre ou monter. En outre de cela, la neige, qui d’ordinaire commençait à tomber à la mi-octobre pour ne cesser qu’au mois d’avril, finissait, en se durcissant, par faire de chaque rue une espèce de montagne russe horriblement difficile à parcourir. Pour obvier à cet inconvénient, tous les habitants portaient en hiver, par-dessus leurs souliers, de doubles chaussures armées de longues pointes de fer qui s’accrochant dans la neige durcie les empêchaient de tomber. » 8Frédéric Soulié, La Chambrière, pp. 5-6.

Qui peut bien être ce M. Brisard chez qui le jeune homme se trouve logé ? L’identité de ce « vieil ami de son père » mérite d’être questionnée.

Le narrateur dresse de M. Brisard le portrait suivant :

« Il se savait menacé par la congrégation qui travaillait sourdement à se débarrasser d’un libéral qui n’allait qu’à la messe ; par la noblesse qui haïssait en lui un bonapartiste qui avait servi la tyrannie de l’usurpateur, et mal vu par la bourgeoisie qui affectait de le mépriser comme un homme vendu au pouvoir, un traître qui avait renié son bienfaiteur. Entre ces trois écueils, M. Brisard marchait avec une adresse qu’il croyait admirable, faisant du mieux qu’il pouvait pour le bien du pays, améliorant les routes, maintenant en bon état un canal  » qui faisait tourner une douzaine de moulins, rêvant l’élargissement des rues et sollicitant la diminution de l’impôt foncier. Pauvre homme ! Quand il faisait jeter quelques pierres dans un chemin, la haute aristocratie disait en ricanant que c’était parce que dans sa dernière tournée, son cabriolet y avait versé, et qu’il avait eu une indigestion de la peur qu’il avait éprouvée. Quand il faisait réparer les berges du canal qui tombaient en ruine, le commerce disait que sa sollicitude ne venait que de ce que le principal meunier, riche propriétaire de prés et de terre, lui fournissait gratis le foin, l’avoine et le son dont il nourrissait son cheval. Enfin, lorsqu’il cherchait à alléger la charge de l’impôt foncier qui pesait trop lourdement sur une contrée pauvre et stérile, les libéraux disaient qu’il n’avait d’autre intention que de diminuer le nombre des électeurs. » 9Frédéric Soulié, La Chambrière, pp. 3-4.

Frédéric Soulié assigne à M. Brisard le statut de simple « sous-préfet ». Mais il fait plutôt du dit M. Brisard, dans une ville que celui-ci « gouverne », un préfet véritable. L’écrivain a donc pu emprunter à l’un ou l’autre des premiers préfets de l’Ariège le profil qu’il prête à son M. Brisard.

Peinant à s’imposer sur le front de la rénovation urbaine, M. Brisart souffre d’abord et avant tout du parti pris malveillant que nourrissent à l’endroit de sa personne, jugée de trop basse extraction, bon nombre de ses administrés, qui se posent en parangons de la notabilité locale.

Frédéric Soulié a voulu qu’en 1820 son M. Brisard loge « dans la résidence d’un évêque, hôtel où tous les saints évêques de notre ville ont habité avant la révolution, quand notre ville avait le bonheur de posséder des évêques », comme disent tristement les Dévotes d’alors.

« Dans cette honorable ville les rez-de-chaussée des meilleures maisons étaient dallés en pierre, et les autres étages carrelés. L’hôtel de la sous-préfecture en était là, quoiqu’il eût été autrefois la résidence d’un évêque. Soit que M. Brisard fût frileux des pieds, soit qu’il voulût introduire par l’exemple un peu de confortable dans l’existence misérable de ce pays, il imagina de faire substituer un parquet au carrelage de son salon ; non point un parquet en marqueterie, ni en feuilles, ni même à point de Hongrie, pas même un parquet en chêne, mais un véritable plancher en bois de sapin, une vingtaine de planches juxtaposées, avec rainures et languettes, voilà tout. On ne sut pas plutôt cette prétention, que ce fut une explosion universelle de cris, de surprise et d’indignation.

– Quoi ! disaient les dévotes, il lui faut un parquet à cet athée ? l’hôtel où tous les saints évêques de notre ville ont habité avant la révolution, quand notre ville avait le bonheur de posséder des évêques, cet hôtel n’est pas assez bon pour un vieux endurci qui n’a pas communié une fois depuis qu’il est dans le pays ! C’est un scandale comme on n’en voit que de ce temps-ci !

– Un parquet ! s’écriaient les libéraux ; voilà où passe l’argent des contribuables (je vous prie de remarquer que le sous-préfet payait le parquet de ses propres deniers). Un parquet ! Répétaient-ils, voilà à quoi servent les sinécures qu’un pouvoir corrupteur prodigue à ses séides.

– Un parquet ! s’écriait la noblesse ; mais je n’ai pas de parquet, moi, baron, vicomte, ou marquis. Un parquet à un fils de boucher, à qui son père a sans doute laissé une fortune colossale achetée en assignats ! Un parquet ! mais c’est d’une impudence à le faire jeter par les fenêtres de son hôtel ! » 10Frédéric Soulié, La Chambrière, pp. 4-5.

On sait qu’après avoir été vendu en 1791, l’ancien palais épiscopal de Mirepoix, attenant à la cathédrale, a servi de maison commune pendant la Révolution et jusqu’à la fin des années 1800, époque à laquelle la ville achète l’ancienne maison de François Rabinel Calzan, receveur des tailles, et fait de cette imposante bâtisse sa mairie, qui est encore la mairie actuelle. Il semble bien que Frédéric Soulié ait songé d’abord à ce palais lorsqu’il dépeint la sous-préfecture dans laquelle loge M. Brisard.

Mais, après avoir perdu en 1791 son statut d’évêché, Mirepoix n’a jamais obtenu le statut de sous-préfecture, encore moins celui de préfecture, et n’est plus qu’un simple chef-lieu de canton. Foix, en revanche, est depuis la Révolution la préfecture du département de l’Ariège. L’administration préfectorale siège aujourd’hui encore dans les bâtiments de l’ancienne abbaye Saint Volusien, achetés par la ville en 1791, partiellement incendiés par les successeurs de Jean Dabail dans la nuit du 5 au 6 brumaire an XII (28 au 29 octobre 1803).

Dans la mesure où il combine la géographie de Mirepoix et celle de Foix, Frédéric Soulié fait donc apparaître le personnage de M. Brisard, sous-préfet, comme un homologue possible de Pierre François Brun (1754-1824), premier préfet de l’Ariège. L’écrivain ne laisse pas ainsi de donner à voir, au moins à ceux de ses lecteurs qui connaissent Mirepoix et Foix, la résidence de M. Brisard en tant que résidence canard-lapin, i.e. tantôt en tant qu’ancien palais épiscopal de Mirepoix, tantôt en tant que préfecture de Foix, ancienne abbaye de Saint Volusien, sans qu’une image chasse l’autre, puisque comprises toutes deux et rendues de la sorte mystérieusement nterchangeables dans le champ d’une seule et même vision bi-stable.

M. Brisard, sous-préfet dans le roman de Frédéric Soulié, partage au demeurant nombre de traits de ressemblance avec Pierre François Brun, premier préfet de l’Ariège, qui a exercé cette fonction du 2 mars 1800 au 27 juillet 1808. Certes Pierre François Brun n’était pas célibataire comme M. Brisard. Mais, originaire de Poussan près de Montpellier, ancien membre du directoire du département de l’Hérault, ancien commissaire du Directoire exécutif près la municipalité de Montpellier, le préfet Brun tarde en 1800 à faire venir sa famille à Foix, car il ne peut envisager de la loger dans une préfecture qu’il trouve lors de son arrivée dans un état lamentable : « Il n’est pas une pièce à l’abri de la pluie, les fenêtres sont sans contrevents et les croisées sans vitres, les conduites devant recevoir les eaux pluviales ont été enlevées et les portes sont dépourvues de serrures… » 11Archives nationales, La situation des départements et l’installation des premiers préfets en l’an VIII (1799-1800), p. 80. La Documentation française. Paris. 2000.

On sait par ailleurs que si Pierre François Brun, ancien avocat en parlement, écuyer, présent à l’assemblée de la noblesse de la sénéchaussée de Montpellier convoquée le 16 mars 1789 pour la députation aux États Généraux, plus tard conventionnel, a pu être traité de « fils de boucher, à qui son père a sans doute laissé une fortune colossale achetée en assignats », il s’agissait là d’une assertion calomnieuse. L’acte de naissance de Pierre François Brun indique qu’en 1754, Augustin Louis Brun, son père était conseiller en la Cour des comptes, aides et finances de Montpellier. Et l’enquête généalogique montre que le même Augustin Louis Brun descendait d’une lignée de financiers et d’hommes de loi dont on peut remonter le cours jusqu’au XIVe siècle. Mais, rare représentant de son espèce parmi les préfets qui se sont succédé en Ariège pendant la Restauration, Pierre François Brun n’était pas de vieille noblesse. Il reste le seul inter pares à qui sa fonction aurait dû octroyer quasi automatiquement le titre de baron et qui, quoique très bien noté par son administration, n’a cependant pas bénéficié de ce titre, sans que l’on puisse en donner la raison » 12Vincent Bouscatel, La notabilité en Ariège – 1814/1830 – En Ariège sous la Restauration, p. 21, C. Lacour-Editeur, Nîmes, 1999.. Comme M. Brisard en outre, en vertu de la mission qui lui a été confiée et qui a pour objet difficile le rétablissement de l’ordre, la mise en œuvre de la conscription et la réconciliation nationale, il s’est heurté à la vindicte de ceux dont il dérangeait les intérêts, et plus généralement à la résistance d’une population devenue réfractaire à l’autorité. Cerné de malveillants qu’il s’efforçait de ménager par souci de modus vivendi, il s’est attiré dès le début de son préfectorat, une série de remarques relatives aux agents crypto-royalistes qui auraient infiltré ses services. 13Cf. Christine Belcikowski, Les chemins de Jean Dabail, ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française, chapitre 4, pp. 60-63, L’Harmattan, 2014.

Comme M. Brisard enfin, Pierre François Brun n’a plus songé qu’à faire valoir ses droits à la retraite, après que l’incendie de la préfecture, déclenché par des mains criminelles durant la nuit du 5 au 6 brumaire an XII (28 au 29 octobre 1803), l’eut réduit à vivre à nouveau dans le même délabrement que lors de son arrivée en 1800, puis à racheter sur ses propres fonds son mobilier personnel, qui était parti en fumée, de telle sorte que, rongé par des soucis financiers et aussi familiaux, il tombe finalement malade et n’aspire plus alors qu’à regagner sa propriété de Poussan et à cultiver tranquillement ses vignes.

« Le préfet Brun avait perdu dans le brasier l’équivalent de 12 000 francs de meubles payés de ses propres deniers, la pingre administration ne lui ayant fourni que deux glaces et une table de marbre. A cela s’ajoutait la majeure partie de son linge de table, de lit et de corps, également réduite en cendres, ainsi qu’un nombre infini de provisions domestiques, payées de sa poche et parties en fumée. De plus, quelques aigrefins mirent à profit la confusion et dérobèrent la plupart des bijoux de son épouse […]. Durement éprouvé par cette commotion terrible, il alla consulter son praticien habituel qui diagnostiqua une affection nerveuse. Plus traumatisée encore que ses parents, sa fille chérie sombra dans un tel délabrement mental qu’elle ne mena plus qu’une vie languissante. » 14René Jean Pagès, La Folle des Pyrénées, pp. 138-139, éditions Empreinte, Portet-sur-Garonne, 2013.

Formulée dès 1805, maintes fois refusée, sa demande d’accès à la retraite ne se trouve acceptée que le 27 juillet 1808, date à laquelle il est remplacé par Henri Dupont-Delporte.

Rompant ici avec la droite chronologie historique Frédéric prête aux hommes des années 1820 dans La Chambrière, le profil des hommes des années 1800, autrement dit celui des années circumvoisines de sa naissance. S’appliquant de la sorte à revisiter la chronique de l’Ariège du Directoire, du Consulat et des premières années de l’Empire, il se dresse, dans le style du Vengeur, contre le milieu au sein duquel il est né, auquel il s’est trouvé arraché, et avec lequel son père a rompu.

Il y a du règlement de compte dans l’évocation de ces années contemporaines de l’histoire de François Melchior Soulié. Mais, contrairement à ce que l’on eût pu attendre du fils de François Melchior Soulié, vieux jacobin devenu fervent bonapartiste, c’est au très aristocratique M. d’Ennevers que Frédéric Soulié délègue le soin de dire la vérité sur les manigances qui ont favorisé en Ariège, ou plutôt « dans les Alpes » ! la montée en puissance d’une nouvelle génération de notables.

References

1 Frédéric Soulié, La Chambrière, page 3. A. Jamar, Libraire-Editeur, Bruxelles, 1839.
2 Frédéric Soulié, La Chambrière, p. 2. Henri Charles Ferdinand Marie Dieudonné d’Artois (29 septembre 1820-24 août 1883), dernier descendant légitime de Louis XV et de Marie Leszczyńska, duc de Bordeaux, plus connu sous le nom de comte de Chambord.  » Il est né l’enfant du miracle ! Héritier du sang d’un martyr… « , s’écrie Lamartine dans son Ode sur la naissance du Duc de Bordeaux.
3 Jean Joseph Pomiès (graphie de l’acte de naissance) ou Pommier, né à Pamiers le 22 prairial an IV (10 juin 1796, initialement apprenti bourrelier.
4 Philippe Morère, Société ariégeoise des sciences, lettres et arts, 1912 (vol. 13). 1913. Pages 392 et 398.
5 Pierre Joseph Vialètes de Mortarieu, nommé le 13 juillet 1819 préfet de l’Ariège, admis à la retraite en 1830.
6 Joseph Jérôme, comte Siméon, ministre de l’Intérieur et président de la commission de l’Instruction publique de février 1820 à décembre 1821.
7 Frédéric Soulié, La Chambrière, pp. 1-2.
8 Frédéric Soulié, La Chambrière, pp. 5-6.
9 Frédéric Soulié, La Chambrière, pp. 3-4.
10 Frédéric Soulié, La Chambrière, pp. 4-5.
11 Archives nationales, La situation des départements et l’installation des premiers préfets en l’an VIII (1799-1800), p. 80. La Documentation française. Paris. 2000.
12 Vincent Bouscatel, La notabilité en Ariège – 1814/1830 – En Ariège sous la Restauration, p. 21, C. Lacour-Editeur, Nîmes, 1999.
13 Cf. Christine Belcikowski, Les chemins de Jean Dabail, ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française, chapitre 4, pp. 60-63, L’Harmattan, 2014.
14 René Jean Pagès, La Folle des Pyrénées, pp. 138-139, éditions Empreinte, Portet-sur-Garonne, 2013.

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