Analogies – Estampe

 

Ci-dessus, de gauche à droite : détail d’une estampe d’Hokusai intitulée『甲州三嶌越』 – Kōshū Mishima-goe, Le chemin de Mishima dans la province de Kai, in Trente-six vues du Mont Fuji, vue n°29, 1830 ; photo La dormeuse, Lune du matin sur le clocher de la cathédrale de Mirepoix, 29 janvier 2012.

Pour cuire des haricots
tout ce jour
était à moi

Ozaki Hosai (1885-1926), Portrait d’un moineau à une patte, p. 60, éditions Folle Avoine, Romillé, 1991.

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Les marchands du temple ou la bibliothèque simoniaque

 

Ci-dessus : variation sur un détail du Christ chassant les marchands du temple de Giotto, 1304-1306.

Après avoir repoussé les avances de Google Books qui proposait d’oeuvrer – non sans arrière-pensées d’exploitation marchande – à la numérisation du patrimoine littéraire français, la Bibliothèque nationale de France, nostre Bnf, a créé la filiale BnF-Partenariats et signé à cette occasion deux accords qui concèdent des droits d’exploitation commerciale exclusifs pour 10 ans à la société ProQuest concernant la numérisation de 70 000 livres anciens français datant de 1470 à 1700, et à Believe Digital et Memnon Archiving Services pour un projet de numérisation et de valorisation de 200 000 disques, vinyles, 78 tours et 33 tours. Nostre BnF livre ainsi à l’exploitation marchande un ensemble d’oeuvres qui appartiennent au domaine au public, qui sont à ce titre libres de droits, partant, non susceptibles d’exclusivité. Bref, nostre BnF, sans tambours ni trompettes, vend nostre droit d’accès à une part de nostre patrimoine, puisque la consultation gratuite des oeuvres numérisées par les sociétés partenaires sera réservée pendant dix ans aux seuls lecteurs qui feront, pour venir s’asseoir devant un écran d’ordinateur, le voyage de la BnF ! Amis des incunables ou des 78 tours de Caruso, rendez-vous dans dix ans ! Mirepoix, c’est loin de Paris !

Avec le développement de l’Internet, j’ai cru un temps que l’accès à toutes les oeuvres du patrimoine français, européen, universel, et plus particulièrement à tous les ouvrages libres de droits, devenait possible. Et j’ai rêvé ainsi d’une existence fabuleuse dans laquelle j’eusse été assurée de goûter sans contrainte l’amitié qui est ici en quelque façon celle du peuple tout entier des vieux livres.

Google Books, à l’aurore de son projet de numérisation universelle, m’a un temps permis de continuer à nourrir mon rêve. Puis l’horizon s’est refermé. Suite aux poursuites encourues en raison de diverses violations du droit d’auteur, suite aussi au débat suscité par le sort des oeuvres tombées en déshérence, et parce qu’ici comme ailleurs, on se préoccupe finalement d’exploitation commerciale quand on parlait d’abord de démocratisation de la culture, Google Books est devenu malthusien dans son offre d’ouvrages librement numérisables.

Je parle là d’ouvrages anciens, depuis longtemps libres de droits. Certains de ces ouvrages, que j’ai pu télécharger il y a cinq ans sur Google Books, ne sont plus à ce jour proposés au téléchargement, mais signalés seulement comme « à acheter en librairie » – laquelle, quand il s’agit d’ouvrages publiés en 1820 ou en 1776 ? – ou « à emprunter en bibliothèque » – Aux Etats-Unis ? En Allemagne ? en Australie ? – dans leur version papier. Mirepoix, c’est loin de Yale, de Marbourg et d’Adélaïde !

Ci-dessus : détail d’une enluminure, in « Comment notre Seigneur getta hors du temple ceulx qui vendoient et achaptoient dedans », Vie de Jésus, fin du XVe siècle, Paris, Bibliothèque Mazarine, ms. 0976.

Déçue par Google Books, j’ai compté un temps sur la BnF pour prendre la relève. J’ai même contribué à l’oeuvre commune de numérisation, en payant par exemple le travail de numérisation des Amours françaises de Frédéric Soulié, car j’avais besoin de cet ouvrage pour approfondir ma recherche sur nostre Soulié, et je manquais de disponibilité pour monter à Paris. La version numérisée de l’ouvrage a été rendue ensuite, comme convenu, librement téléchargeable sur Gallica. Je ne vois rien là que de très normal. La balle est ici dans le camp des lecteurs, qui, en matière de numérisation d’ouvrages rares, sont les mieux placés pour savoir ce dont ils ont besoin et ce qu’ils veulent.

Je trouve en revanche tout à fait anormal que la BnF se substitue aux lecteurs dans le choix des ouvrages à numériser, comme c’est le cas dans l’affaire des 70 000 livres anciens français datant de 1470 à 1700 et des 200 000 disques, vinyles, 78 tours et 33 tours. Qu’adviendra-t-il en outre des livres et disques non retenus dans cette sélection ? Se trouveront-ils, par effet de conséquence inverse, voués à l’oubli éternel ?

Je trouve par-dessus tout scandaleux que la BnF vende à des entreprises privées le droit d’exploitation commerciale des ouvrages du domaine commun numérisés par les soins de ces dernières. Je n’aurais peut-être pas pu obtenir il y a cinq ans, même en payant, la version numérisée des Amour françaises si le droit d’exploitation de cette dernière avait été concédé aux entreprises privées susdites. Et les lecteurs qui auraient eu après moi l’idée de lire en ligne les Amours françaises n’auraient certainement pas pu, au moins pendant dix ans, le faire gratuitement. Profitez, chers lecteurs qui seriez intéressés par une telle lecture, de ce que la dite lecture pour le moment reste gratuite. Voilà qui peut-être ne durera pas !

C’était bien la peine de crier haro sur Google Books, comme on l’a fait à la BnF, pour promouvoir ensuite, à la française, l’équivalent de Google Books !

Pour en savoir plus :
L’ADBS, association des professionnels de l’information et de la documentation, donne son avis sur des accords de partenariat signés par la BnF
Bientôt expropriés du patrimoine commun ?
BnF : assujettir le domaine public à l’intérêt marchand
Le Conseil scientifique de la BnF s’inquiète de la privatisation de la culture
Argent public : la BnF numérise au mépris de la « saine gestion »
Non à la privatisation du domaine public par la Bibliothèque nationale de France !

Et aussi, sur La dormeuse blogue 3 : Bιβλίον, volumen, bouquin, ebook – Qu’importe le flacon…

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Quand Carlo Goldoni se rend chez Jean-Jacques Rousseau

 

Ci-dessus : façade de l’Hôtel du Saint-Esprit (aujourd’hui n°56 de la rue J.J. Rousseau), rue Plâtrière, Paris Ier, où, après avoir quitté la demeure du prince de Conti à Trie-Château dans l’Oise, Jean-Jacques Rousseau et Thérèse Levasseur louent de juin à décembre 1770 une chambre située au quatrième étage.

Installé à Paris depuis 1762, alors directeur du Théâtre-Italien, Carlo Goldoni, l’illustre dramaturge vénitien, vient d’écrire, directement en français pour la première fois, Le Bourru bienfaisant, comédie qu’il se propose de faire jouer à l’occasion du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette.

« Mais je n’ai pas été assez hardi de la produire, sans consulter des personnes qui pouvaient me corriger et m’instruire, et j’ai profité même de leurs avis », observe Carlo Goldoni dans ses Mémoires.

Sachant que Jean Jacques Rousseau est de retour à Paris, Carlo Goldoni prend le parti d’écrire au grand homme afin de solliciter un entretien avec lui. « J’aurais été bien aise », observe-t-il, « de faire voir ma pièce à un homme qui connaissait si bien la langue et la littérature françaises. » Jean-Jacques Rousseau « lui répond très poliment qu’il ne sortait pas, qu’il n’allait nulle part ; mais que si je voulais me donner la peine de monter quatre escaliers, rue Plâtrière… »

Ci-dessus : portrait de Carlo Goldoni par Pietro Longhi, 1777.

Carlo Goldoni se rend donc chez Jean-Jacques Rousseau. La scène se passe à l’automne de 1770. On y voit Rousseau et « cette vilaine Thérèse » 1Thérèse Levasseur, compagne de Jean Jacques Rousseau jusqu’à la mort de ce dernier., comme dit la marquise de Créquy, dans la simplicité de leur ordinaire et dans l’étrangeté de leur relation propre.

Je monte au quatrième étage à l’hôtel indiqué; je frappe, on ouvre; je vois une femme qui n’est ni jeune, ni jolie, ni prévenante.

Je demande si M. Rousseau est chez lui : Il y est, et il n’y est pas, dit cette femme, que je crois tout au plus sa gouvernante ; et elle me demande mon nom. Je me nomme. Monsieur, dit-elle, on vous attendait, et je vais vous annoncer à mon mari.

J’entre un instant après ; je vois l’auteur de l’Emile copiant de la musique ; j’en étais prévenu, et je frémissais en silence. Il me reçoit d’une manière franche, amicale; il se lève et me dit, tenant un cahier à la main : Voyez si personne copie de la musique comme moi :je défie qu’une partition sorte de la presse aussi belle et aussi exacte qu’elle sort de chez moi. Allons nous chauffer, continua-t-il ; et nous ne fîmes qu’un pas pour nous approcher de la cheminée.

Il n’y avait pas de feu ; il demande une bùche, et c’est madame Rousseau qui l’apporte ; je me lève, je me range, j’offre ma chaise a madame. Ne vous gênez pas , dit le mari, ma femme a ses occupations.

J’avais le coeur navré : voir l’homme de lettres faire le copiste ; voir sa femme faire la servante, c’était un spectacle désolant pour mes yeux, et je ne pouvais pas cacher mon étonnement ni ma peine : je ne disais rien. L’homme qui n’est pas sot s’aperçoit qu’il se passe quelque chose dans mon esprit ; il me fait des questions ; je suis forcé de lui avouer la cause de mon silence et de mon étourdissement.

 

Ci-dessus : détail de la partition de l’Olympiade de Pergolese copiée d’après le manuscrit original par Jean Jacques Rousseau en 1777 ; lieu de conservation : musée Jean-Jacques Rousseau – Montmorency.

Comment ! dit-il, vous me plaignez, parce que je m’occupe à copier ? Vous croyez que je ferais mieux de composer des livres pour des gens qui ne savent pas lire, et pour fournir des articles à des journalistes méchans ? Vous êtes dans l’erreur : j’aime la musique de passion ; je copie des originaux excellens ; cela me donne de quoi vivre, cela m’amuse, et en voilà assez pour moi. Mais vous, continua-t-il, que faites-vous, vous-même ? 2Mémoires de Goldoni pour servir à l’histoire de sa vie et à celle de son théâtre, tome II, p. 247 sqq., Paris, Baudoin Frères, Libraires, 1822.

Ci-dessus : portrait de Jean-Jacques Rousseau, gravé en 1791 par Pierre Michel Alix et peint par Jean François Garnerey.

 

En décembre 1770, Rousseau déménage au cinquième étage d’un immeuble voisin, rue Plâtrière (n°60 de l’actuelle rue J.J. Rousseau) ; puis en décembre 1774, au deuxième étage d’un autre immeuble encore de la rue Plâtrière (n°52 de la rue J.J. Rousseau, à proximité du carrefour de la rue Coquillière.). C’est là son dernier domicile parisien.

Le 20 mai 1778, à l’invitation du marquis de Girardin, Rousseau s’installe à Ermenonville, dans un pavillon situé à côté du château. Il y meurt le 2 juillet de la même année. J’ai déjà raconté La fin de Jean Jacques Rousseau sur ce blog.

Avant la fin de Jean Jacques Rousseau, j’ai aimé le vif du récit que Carlo Goldoni nous livre de sa rencontre avec le grand homme, l’attention au détail de la vie – « Il n’y avait pas de feu ; il demande une bùche, et c’est madame Rousseau qui l’apporte ; je me lève, je me range, j’offre ma chaise a madame. » -, la curiosité de l’étrangeté des choses – « voir l’homme de lettres faire le copiste » -, la réponse de Jean Jacques Rousseau : « J’aime la musique de passion ; je copie des originaux excellens ; cela me donne de quoi vivre, cela m’amuse, et en voilà assez pour moi. »

A lire aussi :
La fin de Jean Jacques Rousseau
Il y a un oiseau. Il y a de la pervenche

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