Dans le parc du château du Secourieu

 

Ci-dessus : au bord de la nationale 20, entre Cintegabelle et Auterive, l’entrée du domaine du Secourieu.

Puisque c’était aujourd’hui 2 juin, à l’initiative du ministère de la Culture, Rendez-vous aux jardins, nous nous sommes rendus au château du Secourieu, qui abrite sur le territoire de la commune de Cintegabelle, entre la nationale 20 et l’Ariège, un parc aménagé dans le goût du XVIIIe siècle, classé depuis 1988. Le parc, en ce dimanche d’un printemps qui ressemble cette année à l’automne, était exceptionnellement ouvert au public. Le maître des lieux nous y a reçus et guidés, en toute simplicité et de façon fort courtoise.

 

Je rêvais depuis longtemps de visiter ce domaine du Secourieu où Frédéric Soulié, alors âgé de quinze ans, retrouve en 1815 Marie Henriette Adam, épouse du Maréchal Clauzel, qu’il n’a pas revue depuis 1808, et dont il se souvient qu’elle jouait avec lui du temps où il vivait encore en Ariège. C’était, dit-il de Madame C*** dans Scènes de 18151, la grave marraine de vingt-quatre ans à qui le petit polisson volait son rouge pour peindre des soldats sur son cerf-volant2. Madame C*** habitait le château du S*** avec ses trois enfants. Elle était d’une beauté remarquable. Son accent créole prêtait à son langage une grâce parfaite…3 Le jeune Frédéric Soulié eût aimé alors être dans le parc du Secourieu l’un de ces trois enfants. Cependant qu’en ce mois d’août 1815, il goûte la compagnie de Madame C*** et de ses enfants, les verdets paraissent et, furieux de point trouver ici le Maréchal Clauzel, dont la tête est mise à prix par le nouveau régime, ils tentent de forcer Madame Clauzel à parler. Le jeune Frédéric Soulié, qui parvient à alerter les gendarmes, sauve ainsi Madame Clauzel des outrages auxquels elle se trouve exposée alors en son château du Secourieu.

 

J’ai repensé à la scène de 1815 tout au long de ma visite.

 

L’histoire du château du Secourieu, étymologiquement du « ruisseau sec », demeure avant le XVIIIe siècle mal connue. Elle procède sans doute du réaménagement d’un très ancien corps de ferme, situé au coeur d’un vaste domaine agricole depuis lequel on aperçoit, au loin dans la plaine, le clocher de l’église de Cintegabelle.

 

Ci-dessus : derrière le château, reste de cadran solaire dans la cour de la métairie.

 

Ci-dessus : arbre vénérable dans la cour de la métairie.

 

Ci-dessus : cour de la métairie.

 

Ci-dessus : grange comprise dans le périmètre de la métairie.

 

Ci-dessus : porte cochère donnant accès à la cour de la métairie, sur l’arrière du château.

 

Ci-dessus : vue d’une façade latérale du château, non retouchée aux XIXe et XXe siècles.

 

 

Ci-dessus : vue de l’orangerie.

 

Ci-dessus : vue du pigeonnier à quatre pieds.

C’est la puissante famille de Rességuier, dont Jean de Rességuier, quatrième du nom, président du parlement de Toulouse au XVIIIe siècle, qui, revisitant l’ensemble du bâti ancien, confère sa belle ordonnance au château ainsi qu’à la métairie située en arrière-plan, et qui fait aménager alentour le vaste parc paysager, orné de statues et de fabriques, dédié à la contemplation et aux plaisirs de la fête champêtre, comme on voit sur les toiles de Watteau et de Fragonard.

 

Ci-dessus : Jean Antoine Watteau, Assemblée dans un parc, 1716-1717.

 

 

Ci-dessus : vue du grand bassin à partir duquel rayonnent au pied du château les quatre allées, dédiées aux quatre saisons, qui ouvrent sur les quatre points cardinaux, les quatre grandes vues perspectives. Au bout de chaque allée s’élevait jadis une statue en terre en cuite, correspondant à chacune des saisons désignées. Le centre du bastion était probablement orné d’une statue d’Hercule.

 

Ci-dessus : Jean Antoine Watteau, La perspective, ou Fête dans le parc de Pierre Crozat, 1818.

 

 

Ci-dessus : au bout de l’allée s’élève ici aujourd’hui une colonne dédiée à la mémoire de Jacques Vanière (1664-1739), jésuite précurseur des physiocrates4, connu sous le nom de « Virgile français, ami de Jean de Rességuier, auteur en 1730 du Praedium rusticum, ouvrage composé au Secourieu et célébrant la beauté de cette campagne idéale : « Faites choix d’une Maison de campagne qui ne doive ses ornements qu’à sa situation avantageuse, à ses bois champêtres, à ses agréables fontaines, à ses vastes prairies toujours verdoyantes ; et ne préférez pas une terre qui ne donne d’agréments qu’à grands frais, et dont les revenus soient absorbés par le luxe et la dépense…
.

 

 

 

Ci-dessus : reproduction de la statue du printemps, dont l’original a disparu durant la Révolution.

 

 

Ci-dessus : loin du château, aménagée dans le bois derrière lequel coule l’Ariège, construction mal identifiée, correspondant peut-être à une glacière, ou encore à un four.

 

Ci-dessus : derrière les bois, à la lisière du domaine, l’Ariège en crue, telle que nous avons pu la voir le 2 juin 2013. Rien à voir avec le « ruisseau sec » qui a donné son nom au domaine du Secourieu.

 

Ci-dessus : à proximité de la rive de l’Ariège, ruines d’une petite maison de chasse, jadis attenante au moulin, aujourd’hui disparu.

 

 

Ci-dessus : fontaine alimentée par les eaux de ruissellement collectées sur l’ensemble de la propriété. Le portique, de style composite, inclut des colonnes de marbre, issues d’un remploi non identifié. Il porte la date de 1714.

 

 

 

 

Ci-dessus : à l’issue de notre promenade, nous repassons auprès du grand bassin.

 

Puis, remontant la grande allée qui conduit au château, nous longeons la pièce d’eau qui servait jadis de frayère à poissons, partant, à l’approvisionnement de la table des maîtres. Alimentée par des sources, dont les arrivées se situent à la base des murs de brique qui encadrent le fond nu, celle-ci demeure toujours en eau et ne souffre donc pas des chaleurs de l’été. Les poissons suffisent à son assainissement.

 

 

Outre l’agrément qu’ils procurent au promeneur, les nombreux aménagements relatifs aux sources et aux eaux de ruissellement témoignent ici d’une gestion savante de l’ensemble de ces dernières, proche de celle qu’on retrouve près de Lagarde au château de Sibra, et, sur le mode exemplaire, près de Verfeuil au château de Bonrepos. Pierre Pol Riquet, maître de Bonrepos, créateur du canal du midi, cristallise d’évidence, en matière d’économie des eaux, l’expérience d’une époque toute entière.

 

Ci-dessus : sous les arbres, au bord de la grande allée, stèle non documentée. Je lui trouve, sans certitude, quelque ressemblance avec les figures symboliques qui ornent la fontaine de la Nation au bout de l’allée des Souprs à Mirepoix, ou encore avec celles qui s’élèvent au-dessus du mausolée du maréchal Clauzel, dans le vieux cimetière de la commune.

Bertrand Clauzel rachète le domaine du Secourieu en 1804, l’année de son mariage avec Marie Henriette Adam5. Il trouve le parc dévasté, les arbres coupés, les statues disparues, et il entreprend de recréer les belles perspectives du XVIIIe siècle. Durant les missions qui l’éloignent de sa demeure, c’est Madame Clauzel qui veille à la plantation des arbres.

 

Après la mort de Bertrand Clauzel, le domaine connait divers changements de main, et au fil de ces changements, le toit et la façade du château font l’objet de modifications et d’ajouts plus ou moins heureux, tandis que le parc, trop coûteux à entretenir, tourne peu à peu à l’abandon.

 

Le parc du Secourieu aujourd’hui est classé, mais non le château. Il bénéficie en raison de ce classement d’un jardinier employé à l’année. Le travail de restauration a permis de rétablir une bonne partie du plan initial et de reconstruire les murs qui encadrent la pièce d’eau. Il se poursuit bien entendu. La documentation, spécialement quant à la supposée glacière, reste à étoffer. Le parc constitue dans son état actuel un merveilleux exemple de cette élégante -et si savante – simplicité dont le XVIIIe siècle possédait le secret et dont notre siècle a, semble-t-il, presque partout perdu le goût. Mais au diable le déclinisme ! Rendez-vous en 2014 dans le parc du château du Secourieu.

A lire aussi :
La dormeuse blogue 2 : Dans le parc du château de Sibra
Frédéric Soulié, Scènes de 1815
La dormeuse blogue : Frédéric Soulié et l’auto-fiction – La Maison n° 3 de la rue de Provence – 1. Mères et marraines
La dormeuse blogue 3 : Frédéric Soulié – Le Magnétiseur – Aux sources d’un roman familial.
La dormeuse blogue 2 : A Pamiers, Léda et le cygne…

  1. Frédéric Soulié, Scènes de 1815, nouvelle publiée pour la première fois en 1831 dans Le Voleur, recueillie en 1833 dans le recueil intitulé Le Port de Créteil. []
  2. Cf. La dormeuse blogue : Frédéric Soulié et l’auto-fiction – La Maison n° 3 de la rue de Provence – 1. Mères et marraines ; Quand Frédéric Soulié retourne en Ariège – 1. Je fus appelé par quelques affaires de famille dans le Midi de la France. []
  3. Ibidem. []
  4. Cf. Jacques Vanière, Oeconomie rurale. []
  5. Cf. La dormeuse blogue 3 : Frédéric Soulié – Le Magnétiseur – Aux sources d’un roman familial. []
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19 Responses to Dans le parc du château du Secourieu

  1. malbreil says:

    Enfin! Je sais ce qui se cache derrière cette construction en brique que j’ai vu des centaines de fois en passant sur la N20! Enfin, je sais à quoi ressemble ce parc que l’on devine à travers les grilles! Mais tu ne dis rien de l’actuel propriétaire, sinon qu’il a fait courtoisement visiter son domaine. Qui est-il?
    Amitiés, Xavier

    • La dormeuse says:

      J’ai peut-être manqué les premiers mots de la visite… En tout cas, je ne sais pas comment se nomme le propriétaire du château.

  2. Françoise Brown says:

    Merci pour cette belle promenade richement illustrée. Selon votre conseil, le rendez-vous est pris pour 2014.

  3. autissier says:

    moi aussi, je suis passée maintes fois devant cette belle propriété, très intriguée de savoir qui pouvait demeurer là – j’avais même pensé que près de Cintegabelle, ce ne pouvait être que Mr. Jospin qui bénéficiait de cette belle propriété!!!!!!!!!! Merci de m’y avoir fait pénétré et de l’avoir visitée pour nous – Amitiés – Colette

  4. Martine Rouche says:

    Quel plaisir de revoir ce parc ! Nous avons passé une après-midi de rêve, ou plutôt ce que nous avions rêvé et imaginé s’est enfin présenté à nos yeux. Nulle déception, loin de là ! Je garde des images de simplicité, de grandeur aussi, d’harmonie, de symétrie mais aussi de nature laissée sauvage, de ruines romantiques (la mouline), de nymphée et de nymphéas … J’hésite : quelle chambre de méditation choisir : celle de Sibra avec sa colonne abattue, ou celle du Secourieu avec sa colonne rouge ? …
    Il faudra trouver un autre endroit magique pour l’an prochain ? …

  5. Gironce says:

    Si j’avais su, je serais venu.
    La prétendue glacière ne peut l’être. Une glacière est toujours enterrée. Il est possible de s’en faire une idée en allant voir celle de Terride à Mirepoix. Ici, je pencherais pour un four, peut-être.
    La fontaine m’a beaucoup séduit. Elle est un pastiche intéressant. Ses curieux chapiteaux géminés ont un petit air 13e. S., à cause de leur astragale. Je prétendrais aussi qu’il manque la suite du couronnement des travées latérales. L’architrave en marbre incarnat du Languedoc devait, à mon avis, continuer jusque sur l’épaisseur de l’édifice, les colonnes latérales simple le justifiant.
    Dommage, le badigeon de chaux !

  6. Martine Rouche says:

    De la part de Claudine, chercheuse en archives hors pair ….

    Journal de Toulouse, politique et littéraire, 24 avril 1842.
    « Les troupes de notre garnison, qui étaient allées à Secourieu pour assister à la levée du corps du maréchal Clauzel, sont rentrées hier dans notre ville (Toulouse) à dix heures du soir.
    Ce n’est pas à Quillan mais à Mirepoix, qu’ont été transportées les dépouilles mortelles du maréchal Clauzel. Mirepoix est la ville natale du maréchal ; c’est là qu’ont été enterrés les membres de sa famille.
    On nous écrit de Pamiers, 23 avril,
    M. le sous-préfet, ayant été officiellement informé que la dépouille mortelle du maréchal devait passer aujourd’hui à midi précis, à Pamiers, pour être transportée à Mirepoix, où reposent déjà les cendres de la maréchale et de sa famille, avait immédiatement invité les fonctionnaires, les membres du conseil municipal, les officiers de la garde nationale à se réunir à lui pour prendre le convoi à l’entrée de la ville, et rendre aux restes du maréchal les honneurs qui lui étaient dus.
    Le clergé de notre cathédrale s’était réuni aussi pour faire sur son cercueil les prières d’usage ; mais par un bien déplorable mal entendu, le convoi est arrivé à Pamiers avant l’heure indiquée et a traversé rapidement la ville avec une simple escorte de gendarmerie.
    M. le sous-préfet, suivi de M. le maire et de quelques fonctionnaires, s’est rendu en toute hâte à l’autre extrémité de la ville pour atteindre le convoi, et là il a hautement manifesté ses regrets de ce qu’il n’avait pas été permis à la ville de Pamiers de rendre à l’illustre guerrier, son compatriote, les honneurs qui lui étaient dus. « 

  7. Martine Rouche says:

    Puis-je ajouter une précision concernant ce que Jacques appelle  » la prétendue glacière  » ? Je me permets de penser qu’il s’agit bien, au contraire, d’une  » grotte glacière « , ou  » glacière en montagne russe « , typique de la fin du XVIIIe. Il y en a une, par exemple, au château des Marmousets, à La Queue en Brie. L’architecture et l’emplacement sont fort analogues, et le système d’utilisation est très clair : des couches de glace empilées, un apport d’eau bouillante (d’où les traces de feu au bas des murs), pour provoquer une rapide condensation qui se solidifiait et colmatait la construction tout en conservant de la nourriture, et même permettait de réaliser des sorbets.
    A suivre ? …

     

  8. Martine Rouche says:

    Pour le plaisir de compléter tes lignes sur le père Jacques Vanière : dans son  » Praedium Rusticum « , justement, il a écrit quelques lignes au sujet du Canal de Languedoc et de  » nostre Riquet  » … Je cite :  » Haec tua laus, Riquete, suo tibi Blittera civi divitias urbisque decus, tibi Gallia debet quo nihil ad regni splendorem grandius .  » (I, 1)
    Un exquis latiniste du XIXe en a donné la traduction suivante :  » Ce monument est votre ouvrage, fameux Riquet ; c’est à vous que Béziers, où vous prîtes naissance, est redevable de sa fortune et de sa réputation ; c’est à vous que la France doit la merveille qui l’honore le plus et l’enrichit davantage.  »
    Quel souffle et quel lyrisme !

  9. Martine Rouche says:

    Correction d’une erreur : la traduction du  » Praedium rusticum  » date de 1756, et elle est signée M. Berland.

  10. Joan says:

    Ma grand-mère`, née en 1891, me parlait souvent du domaine du Secourieu où son père était régisseur. Je me souviens qu’elle parlait du ou des tombeaux des animaux domestiques des propriétaires du Secourieu. En reste-t-il la trace?

  11. Joan says:

    Bonjour Tit,
    Non, je n’ai aucune idée de l’emplacement. Lorsque j’étais jeune et habitais à Auterive, le parc du Secourieu était en friche et je n’y ai jamais pénétré.

    • Tit says:

      D’accord, aujourd’hui certains animaux domestiques sont enterrés près du pigeonnier, en revanche des pierres ou autre dans le bois ou le parc ça ne me dit rien. Vous avez des écrits ou des traces de vos aïeules qui parle du Secourieu? Ça serait très précieux !

      • La dormeuse says:

        Dommage, le propriétaire actuel, lors de la visite récente, n’a rien dit à ce sujet. Mais il a entrepris un vaste travail de recherches avec les services du patrimoine.

  12. Joan says:

    Ces souvenirs sont bien lointains, ils remontent au début des années 1950 et je n’ai pas d’autres détails.

  13. COURET says:

    Je crois savoir que château du SECOURIEU appartient à la famille ESPAGNO
    Maître ESPAGNO était notaire à MURET et l’un de ses fils (Dominique?) lui a succédé
    Dans cette étude notariale, il y a aussi Florent ESPAGNO (merci « GOOGLE »)

    En les contactant, il doit être facile d’obtenir des renseignements sur les propriétaires successifs…

  14. Bertrand COURET says:

    Trouvé sur internet, site de la mairie de CINTEGABELL:E: copié/collé ci-dessous

    Le monument « Parc du Secourieu avec ses ornements de Cintegabelle » est une propriété d’une société privée. Ce monument fait partie du recensement immeubles mh sous la référence PA00094316.

    Ce monument date du 1er quart 18e siècle , 2e quart 19e siècle et fait partie des 4 constructions répertoriées de Cintegabelle.

    Informations sur « Parc du Secourieu avec ses ornements »

    Nom du monument : Parc du Secourieu avec ses ornements Cintegabelle (PA00094316)
    Localisation : Midi-Pyrénées , Haute-garonne , Cintegabelle
    Recensement : Recensement immeubles MH
    Propriétaire : propriété d’une société privée
    Lieu exact :
    Affectation :
    Informations : Parc du Secourieu avec ses ornements : deux pavillons 1830, Grand Bassin, fontaine du Noisetier ou miroir d’eau, ancien pavillon de chasse de la Mouline, colonne commémorative, ancienne glacière dite Montagne Russe (cad. R 18 à 22, 27 à 31, 33 à 35, 38) : inscription par arrêté du 28 juin 1988

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