Dans le parc du château de Sibra

 

Le château de Sibra est une demeure privée. Edifié au XVIe siècle par le chevalier de Saint-Georges, il demeure la propriété de la famille Saint-Georges jusqu’à la Révolution. Il est ensuite racheté par les frères Espert, maréchaux d’Empire, natifs du hameau de Sibra ; puis par Alcide Villary de Fajac, promoteur de la ligne de chemin de fer Pamiers-Bram/Lavelanet. Alcide Villary de Fajac entreprend à la fin du XIXe siècle la restauration complète du château, dans le style composite d’un Moyen Age et d’une Renaissance réinventés par la fantaisie romantique, bref, dans le style dit « troubadour ». Il crée également le vaste parc, entièrement ceint d’une muraille de pierre, qui s’étend sur 15 hectares au pied du château.

Ce parc, dimanche dernier, faisait l’objet d’une ouverture exceptionnelle. Je dois à cette dernière les photos que je rapporte, éclairées par les commentaires de Claire Fournier, spécialiste des jardins au Conseil régional de Midi-Pyrénées, qui accompagnait la visite.

 

Vu de la balustrade qui borde la terrasse du château, le parc ne se distingue en rien du moutonnement forestier qui monte à l’assaut d’une longue prairie en pente. Créé à la fin du XIXe siècle, oeuvre d’un architecte paysagiste dont le nom n’a pas été conservé – Edouard André peut-être, ou les frères Bühler -, ce parc est tombé peu à peu en déshérence. Les moyens nécessaires à son entretien, note Claire Fournier, ont cruellement manqué. Il conserve toutefois de beaux restes de sa splendeur ancienne, et l’imagination, pourvu qu’elle s’invite, aide à concevoir la nature du projet initialement mis en oeuvre ici.

 

Le parc présente aux abords immédiats du château un aspect tristement déliquescent. Il abrite cependant, comme ci-dessus, de petits pavillons, faits pour l’ornement plutôt que l’usage, souvent agrémentés de détails baroques, dont la fantaisie surprend, ainsi surgie des herbes folles, sur fond de délabrement. On la remarque par exemple dans ce ce soupirail géminé, cerné d’un entour en rocaille.

 

Toujours aux abords du château, dans une zone située à l’arrière de ce dernier, autre surprise, d’annonce nouvelle, une sorte de château d’eau inachevé, de style qu’on ne sait pas dire… Renseignée plus tard par des lecteurs qui ont connu le domaine à une date antérieure, j’ai appris que le supposé château d’eau était en réalité un poulailler ! Pour d’autres précisions, je recommande les intéressants commentaires publiés ci-dessous.

 

Ailleurs, d’annonce plus charmante, une maison d’oiseau au bord d’une haie qui peine à contenir la poussée de la forêt…

 

Un peu plus loin,dans la même haie, une vasque brisée. Un buste tragiquement abandonné…

 

Un peu plus tard, une gargouille réinventée, vue au contour d’un mur du château. Puis une fontaine en rocaille, vue au contour d’un autre petit pavillon, sis à l’orée de la grande allée perspective aménagée sous une voûte de verdure dans le prolongement de la terrasse du château.

 

 

 

 

La voûte de verdure qui surplombe la grande allée, a perdu au fil du temps, faute de taille, la parfaite ciselure de son dessin antérieur. Moins dense qu’autrefois, le feuillage verse moins d’ombre sur le tunnel de fraîcheur qu’il abrite. L’effet perspectif s’en trouve affaibli ; l’éclat de la lumière qui point au bout de l’allée, pâtit de l’atténuation du contraste. Jalonnée de loin en loin par des vasques qui orientent le regard dans la direction de la trouée lumineuse et qui accusent dans le même temps la profondeur de l’espace, l’allée demeure toutefois un lieu puissamment esthétique, propice au vague de la rêverie ou au vide de la méditation.

L’obélisque qui s’élevait naguère encore au bout de l’allée, sur fond de trouée lumineuse, est tombé en 2003. Il demeure là, renversé, au centre d’un petit salon de verdure, meublé de deux bancs de pierre, de forme demi-circulaire, qui se font face sous la ramée. Dans ce lieu centré sur un objet symbolique fort, hérité tout à la fois de l’ancienne Egypte, de la tradition néo-classique et de celle des Lumières, la chute aujourd’hui fait mystérieusement image.

 

Passé la trouée lumineuse, cette vasque nichée dans le feuillage signale, dirait-on, l’entrée dans une autre dimension du parc. Une fenêtre miroite dans le mur d’un bâtiment qu’on ne voit pas, car masqué ici par une forêt de ronces.

 

Le même bâtiment, une fois contourné, déploie côté soleil une façade radieuse. C’est la miellerie, aménagée à la fin du XIXe siècle, par M. et Mme Villary de Fajac. Mus par une passion personnelle heureusement partagée, les époux le sont aussi, en leur temps, par le souci de promouvoir l’apiculture comme une alternative possible à la culture de la vigne, déjà touchée par la crise du phylloxéra. Ils créent à cette fin une miellerie qu’ils veulent modèle.

La création de cette miellerie modèle constitue également pour le couple, là encore, l’occasion de satisfaire son goût de la fantaisie architecturale. Traité à la fois dans le style de la cabane de rondins et dans celui des hospices bourguignons, le bâtiment marie de façon éclectique la pierre, le ciment, le bois, l’ardoise. Le ciment a été moulé de façon à revêtir, par effet de trompe-l’oeil, l’apparence noueuse du bois.

La fantaisie de l’apparence extérieure n’exclut pas toutefois le souci de parfaite ergonomie dans l’aménagement intérieur. La longue partie basse a été conçue pour faciliter à la fois le va-et-vient des abeilles à partir des ruches installées dans le bâtiment, et la circulation des hommes à côté de la population hyménoptère.

 

L’orifice que l’on voit ici dans la fenêtre grillée est destiné aux abeilles. Ménagé de place en place tout au long de la miellerie, il a pour fonction de canaliser le flux d’abeilles engendré par 80 ruches.

 

La miellerie abrite par ailleurs nombre de vestiges naïfs ou curieux d’un artisanat rural qui plaisait à la famille Villary de Fajac et qui témoigne là encore de sa curiosité éclectique.

 

Mme Villary de Fajac a laissé sur les murs de la miellerie des peintures de sa propre main.

 

Le charme de cette miellerie réside aussi dans la grâce modeste des matières et des formes – médaillon pieux, papillons peints, noeuds du bois de lambris sous la toiture – qui voisinent poétiquement, ainsi rapprochés à l’échelle du détail.

 

 

Au-delà de la miellerie, le parc se déploie à la mesure d’un vaste territoire en pente, dans les plis duquel on éprouve rapidement le sentiment de se perdre. Le plaisir du parc, remarque Claire Fournier, tient ici justement ici au fait qu’on se perd dans un paysage immense, plaisir de la désorientation que l’architecte paysagiste a favorisé en habillant le mur d’enceinte d’un manteau de verdure qui le masque, et en veillant à l’échelonnement perspectif des arbres, lequel, fondé sur l’implantation de sujets de plus en plus petits au fur et à mesure que l’on s’éloigne du château, suggère que le parc est à l’échelle du monde, qu’il s’étend au-delà de l’horizon et qu’il s’y perd dans sa propre illimitation.

L’infini du parc, toutefois, ne laisse pas de comporter dans son déploiement le possible de l’ennui. L’architecte paysagiste a souhaité conjurer ce risque en semant sur le chemin du promeneur des « fabriques », i. e. de petites constructions pittoresques, faites pour la surprise et le plaisir de la vue seulement.

La charmante colonnade à l’antique qui se reflète dans l’étang, fait partie de ces fabriques, très nombreuses dans le parc, dont un amusant pavillon de chasse, plusieurs grottes artificielles, et même une mini-grotte de Lourdes ! L’architecture de ces fabriques assume ostensiblement son caractère de pastiche. Les colonnades à l’antique ont été construites en ciment de facture grossière, et la pauvreté de la facture suscite justement le plaisir un peu interlope qui accompagne toujours la vue du fac-similé.

 

Ailleurs encore, dans un autre esprit, l’architecte paysagiste a créé sur le pourtour d’une clairière un théâtre d’arbres. On peut y contempler sous le grand ciel une superbe forêt de géants, qui balancent muettement leurs corps séculaires et qui se diaprent sans cesse du frisson des couleurs versatiles fournies jour après jour par la variété des essences et par le passage des saisons. Tout petit face aux géants dans la prairie, le promeneur se sait invité ici au respect et à la célébration des Grandeurs naturelles.

L’implantation de certaines essences, mal adaptées au sol argileux du parc, a nécessité beaucoup de temps et d’efforts. Les arbres exotiques, et aussi les sapins, ont peiné à s’acclimater. Mais efforts et longue patience ont permis finalement l’acclimatation de spécimens très rares. Ils font ainsi de ce parc un lieu exceptionnel, qui peut prétendre au statut de « jardin remarquable ».

 

L’un des spécimens très rares mentionnés plus haut est ce frêne pleureur (photo de gauche) qui s’élève à proximité du lac.

Le lac, quant à lui, dépérit, suite à la détérioration du système hydraulique qui assurait naguère encore son alimentation ainsi que le fonctionnement des deux moulins. L’eau croupit désormais, les roseaux gagnent du terrain, et le lac se referme peu à peu.

 

L’architecte paysagiste a voulu que l’ultime perspective offerte au promeneur après sa longue déambulation dans les profondeurs du parc, soit celle du château qui se mire dans l’eau du lac. Le mirage, hélas, a déserté une eau devenue trouble. Le château, seul, demeure, témoin d’un âge depuis longtemps révolu. Les grands parcs créés pour le plaisir de riches particuliers revêtent désormais le statut de reliques. Ils illustrent de façon mélancolique la beauté d’un art finissant.

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17 réponses à Dans le parc du château de Sibra

  1. Martine Rouche dit :

    Rêvons encore un peu : et si ce jardin avait été dessiné par Lancelot Capability Brown ? Bien sûr, c’est impossible, mais au moins puis-je citer cet  » omnipotent magician  » , qui imagina une  » grammar  » des jardins :
     » Now there, I make a comma, and there, where a more decided turn is proper, I make a colon ; at another part, where an interruption is desirable to break the view, a parenthesis ; now, a full-stop, and then I begin another subject.  »
    Propos tenus par Lancelot Capability Brown à Hannah More, en 1782, et rapportés par elle.

  2. colette.autissier dit :

    Très bel article – merci Christine – En 2006 Ariège News donnait comme indication que le propriétaire actuel était un couple de Perpignan qui ne percevait aucune subvention et qui par passion restaurait de leurs mains avec quelques artisans amis le patrimoine dont ils étaient tombés amoureux. Et que les impôts fonciers les inquiétaient beaucoup. Savez-vous si ce couple est toujours propriétaire ?

  3. Quelle tristesse ! laisser ainsi dépérir ce qui a du être splendide.
    Il y a un manque cruel de mécènes en Ariège pour relever un patrimoine qui à force de se détériorer, ne peut plus se restaurer; ce département n’est pas « à la mode ».

  4. bruno dit :

    tres joli descriptif joliment racconté…
    le domaine serai à la vente ?

  5. Martine Rouche dit :

     » L’an mil huit cent soixante-quatorze et le onze juin, les membres des deux commissions nommées par les Conseils Généraux de l’Ariège et de l’Aude, à l’effet d’examiner la demande en concession d’un chemin de fer reliant les deux départements, se sont réunis à Carcassonne, hôtel de la Préfecture, dans la salle des délibérations de la Commission départementale.
    Etaient présents :
    M. Vigarosy, conseiller général du canton de Mirepoix ;
    […]
    M. Vigarosy est nommé président ;
    […]
    M.le Président prend la parole pour exposer les motifs et le but de la réunion qu’il a provoquée. Une demande en concession d’un chemin de fer reliant entre-eux les départements de l’Aude et de l’Ariège a été soumise aux deux Conseils généraux de ces départements. […] Cette question est complexe. Il s’agit :
    1° De reconnaître et d’affirmer l’utilité d’une voie ferrée reliant l’Ariège et l’Aude ;
    2° Cette utilité reconnue, d’examiner si l’on doit accepter purement et simplement le projet présenté par M. Villary de Fajac, demandeur en concession, c’est-à-dire le projet d’un chemin de Pamiers à Carcassonne ;
    3° S’il ne serait pas préférable, dans l’intérêt des deux départements, de diriger ce chemin de Pamiers sur Castelnaudary ;
    4° Enfin, si la première direction étant adoptée, il ne conviendrait pas d’imposer au concessionnaire l’établissement d’un embranchement de Ribouïsse à Castelnaudary.
    […]
    Après avoir reconnu l’utilité incontestable d’une voie ferrée reliant directement l’Ariège à l’Aude, la majorité de la Commission décide qu’il y a lieu d’approuver le projet présenté par M. Villary de Fajac, d’un chemin de fer de Pamiers à Carcassonne avec embranchement de Mirepoix à Lavelanet.  »
    Rapport du Conseil Général de l’Ariège sur le chemin de fer d’intérêt local de Pamiers à Carcassonne par Mirepoix avec embranchement sur Lavelanet et Bélesta présenté par M.Vigarosy. Session Extraordinaire. Séance du 25 juin 1874. Foix, typographie & lithographie Pomiès, 1874, pages 2,3,4,5.

    • La dormeuse dit :

       » Il s’agit de reconnaître et d’affirmer l’utilité d’une voie ferrée reliant l’Ariège et l’Aude ».
      C’était en 1874.
      Nous sommes en 2011. L’utilité demeure, mais le train n’y est plus, ni même le bus.
      Nous avons régressé depuis 1874.

  6. Martine Rouche dit :

     » Analyse de l’affaire : chemins de fer. – Etablissement d’une halte à Saint-Amadou. – Voeu.
    Délibération du Conseil général : Que, conformément à la demande du Conseil municipal de Saint-Amadou, une halte soit établie au passage à niveau de Saint-Amadou sur la ligne de Pamiers à Mirepoix.
    Suite donnée : Par décision ministérielle du 6 juillet 1898, l’établissement de cette halte a été rejeté. Mais les jours de marché de Pamiers et les jours de foire des localités voisines, les trains s’arrêteront au passage à niveau de Saint-Amadou pour amener et ramener les habitants de ce village. La décision précitée porte que M. le Ministre se réserve d’examiner la question à nouveau, lorsque l’exploitation aura eu lieu pendant une durée suffisante.  »

    Conseil général de l’Ariège, 1e session ordinaire de 1899, rapport du préfet, rapport de la commission départementale, délibérations du Conseil général, Foix, typographie Veuve Pomiès, 1899, page 9.

  7. Martine Rouche dit :

    Je t’ai envoyé par mail séparé deux vues du château de Sibra il y a environ cent ans. Ce sont des cartes postales anciennes  » phototypes Labouche frères Toulouse  » . L’une des vues montre le reflet du château dans le plan d’eau, l’autre, l’entrée telle que nous l’avons vue.
    Par plaisir, je recopie les correspondances.

     

     

    [ Vue de l’entrée du château de Sibra, côté Est]
     » Bon souvenir de Mirepoix où je suis en manoeuvres dans cette belle région ariégeoise ; comme saison estivale, ce serait parfait, la question exercice mise à part (ce qui ne me touche guère), les gens y sont hospitaliers, les mômes superbes et la vie idéale. Et en route le 21 pour de plus hautes cimes où certes le ton changera et la hauteur aussi.
    Enfin, ça va …
    Cordiale poignée de main
    ER  »

     

     

    [Vue du château et du parc de Sibra]
     » Mirepoix 11 heures
    arriverons ce soir à 5 heures
    nous devons nous arrêter à Villefranche
    Eloi « 

  8. de la tour o dit :

    Au sujet d’une de vos photos à l’arrière du château. On avait cette vue derrière les fenêtres de la cuisine, il s’agit non pas d’un château d’eau mais d’un poulailler. La toiture s’est effondrée hélas!
    C’est un détail! Il y avait bien une réserve d’eau sur le toit du pavillon qui jouxte le château côté parc contre lequel il y a une structure en pierres (où l’on plantait des fleurs). Ce bassin recueillait les eaux de pluies et l’on y accédait par une échelle métallique à l’arrière du bâtiment .
    Merci pour ces belles photos et vos superbes commentaires, c’est un bonheur de venir sur votre blog!

    • Sabine Herbay Cretien dit :

      Exactement, il y avait un poulailler, et la laverie, â coté lorsque l’on se dirige vers la salle d’ombrage telle qu’elle était nommée, il y avait jadis un four à pains, puis à l’entrée de la grande allée, jadis allée du rucher, une maison â réserve d’eau. Merci d’avoir rectifier le commentaire d’origine. Tous ces lieux avaient une raison d’être utile.

      • La dormeuse dit :

        Merci d’avoir apporté à votre tour ces jolies précisions. Le terme « salle d’ombrage » m’enchante.
        L’apport des lecteurs aux articles d’un blog est est essentiel à l’enrichissement de ce dernier.
        Merci encore. Avec mes meilleurs voeux pour la nouvelle année.
        Christine Belcikowski

        • jean-claude Escolier dit :

          quel dommage que ce beau parc soit laissé à l’abandon .Il a été pendant des années la propriété de la famille Lampre et reste très lié dans mon souvenir à celui de mes amis:Paul,Jacques,Bernadette ,et Simone et des joyeuses fêtes dans le petit pavillon au centre du parc.Seule Simone Lampre peut encore satisfaire votre curiosité;Le parc pourrait s’inspirer des travaux de Girardin

          • La dormeuse dit :

            Merci d’avoir partagé ce souvenir.
            Puisque vous évoquez les travaux de Girardin, je renvoie les lecteurs à cet excellent article de Wikipedia :
            http://fr.wikipedia.org/wiki/Parc_Jean-Jacques-Rousseau

          • Sabine Herbay Cretien dit :

            A l’époque le parc était magnifique, j’ai le souvenir des pivoines le long du mur qui mène à la grotte de la vierge. Le lac et les bambous, la cascade, le verger et le jardin potager sous le voûtes. Les arbres dans lesquels mes cousins grimpaient……..Merci d’avoir nommé mes grands-parents, oncles et tantes.

  9. Martine Rouche dit :

    Bonsoir Jean-Claude,
    Je me permets de vous recommander le dernier numéro de la revue  » Midi-Pyrénées Patrimoine « , dans laquelle vous trouverez un très bel article sur le parc-arboretum de Sibra.
    Bien à vous,
    MR

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