Christine Belcikowski

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Saint-Just écrivain. 1789. Organt

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

Publié en 1787, Organt est la première œuvre que nous connaissions de l'écrivain Louis Antoine Léon de Saint-Just. Il s'agit d'un poème composé de 22 chants, écrit dans le style du Roland furieux de l'Arioste, i.e. de la parodie du roman chevaleresque. L'histoire commence quand « lui [le bon Roi de France], l'armée et tout le peuple franc / devinrent fous... ». Le bon Roi de France, c'est dans le récit Charlemagne, ou le Magne, ou Charlot. Mais Charlemagne sert en l'occurrence de prétexte à un portrait-charge de Louis XVI, souverain dont nous savons, à la différence du Saint-Just de 1787, qu'il a tout justement fini sur « la bascule à Charlot » (1).

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Ci-dessus : 21 janvier 1793. Exécution de Louis XVI.

En 1787, l'ouvrage ne fait guère de bruit. En 1789, l'éditeur procède à une seconde publication. Comme le poème comporte divers passages pornographiques, afin d'aider au succès de cette édition, le même éditeur ajoute au titre de l'ouvrage la mention « Poème lubrique ».

« J'ai vingt ans ; j'ai mal fait ; je pourrai faire mieux », dit l'auteur quant à lui, en guise de préface à chacune des deux éditions.

Dès 1787, Louis Antoine Léon de Saint-Just écrivain, qui prudemment ne signe pas son ouvrage, brosse dans Organt le tableau d'un royaume dont les sujets, quels que soient leur richesse, leur rang, leur pouvoir, leur noblesse, se trouvent également gagnés par la folie des grandeurs, y compris le roi, qui se laisse « entraîner ».

Saint-Just, à ce stade, ne fait pas encore de Louis XVI un monstre, mais la victime d'un « fatal ascendant », partant, le « jouet » d'un système initié par ses prédécesseurs. Il insiste par suite sur le caractère plutôt « bon » d'un roi qui « pleure » les effets « cruels » du système dont il a hérité.

« Pour le malheur des cervelles de France,
Dame Folie avait dans nos climats
Fixé son char, et l'esprit de démence
Avait gagné Ministres, Magistrats,
Prêtres et Clercs, Généraux et Soldats.
Ils étaient fous, mais selon leur richesse,
Selon leur rang, leur pouvoir, leur noblesse.
Tous n'avaient pas les moyens d'être fous.
Le muletier, avec un cœur jaloux,
Du Financier enviait l'ânerie,
Et déplorait sa mesquine folie ;
Le Colonel enviait le Séjan (2) :
De balourdise en balourdise,
Aucun n'était assez sot à sa guise :
Tous désiraient ; et le Prince du Sang,
Du Roi son maître enviait la sottise.
Par-ci, par là, quelque esprit ostrogot
Se préserva de l'honneur d'être sot ;
Mais cette espèce était partout huée,
Comme stupide, et de sens dénuée.
Charles lui-même, autrefois si prudent,
Avait subi ce fatal ascendant ;
Mais sa folie avait un caractère
Particulier. De fous environné,
Par le torrent il était entraîné,
Et respirait la folie étrangère,
Quelque Séjan est-il entré chez lui,
Charles doit être un tyran aujourd’hui.
Si quelque sage, il sera magnanime ;
Si quelque prêtre, il est pusillanime,
Jouet enfin des divers mouvements
De sa folie et de celles des gens,
Charles paraît souvent à la même heure
Bon et cruel, fait le mal, puis le pleure. » (3)

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Ci-dessus : D’après Jean-Baptiste André Gautier-Dagoty. Portrait de Marie Antoinette en 1775.

Saint-Just peint ensuite le portrait d'un roi rendu méchant par la « soif de l'or », qu'il tire de l'exploitation du peuple. Il vise ici, sans le dire, la personne de la reine, dont les dépenses somptuaires scandalisent l'opinion du temps, et dont l'affaire du collier, bien que Marie Antoinette eût été étrangère à l'affaire en question, fait désormais d'elle une sorte de vampire, avant d'en faire un autre de son faible époux.

louisXVI_portrait.jpg

Ci-dessus : Antoine François Callet. Louis XVI en costume de sacre. Détail.

Saint-Just vise aussi dans le passage ci-dessus l'obésité croissante de Louis XVI. On croyait au XVIIIe siècle qu’une pratique régulière de l’onanisme pouvait entraîner un dérangement de l’estomac, et qu'un tel dérangement était susceptible d'induire l’impuissance, puis la folie, enfin la mort. Après son mariage avec Marie Antoinette, on a prêté à Louis XVI cette pratique et ce dérangement de l'estomac. En « tirant l'embonpoint du roi dans le sens de la gloutonnerie », le Saint-Just de 1787 peut « assimiler le roi aux accapareurs, ce qui lui permet ainsi de réveiller le vieux mythe du « complot de famine » qui avait déjà été utilisé contre Louis XV » (4).

Les caricaturistes représenteront quatre ans plus tard le roi Louis XVI sous l'apparence, non point de Sardanapale, mais d'un cochon.

louisXVI_cochon.jpg

 

« Ce roi si bon, si plein de courtoisie,
Et si loyal avant que la Folie
A son grelot l’Univers eût soumis,
Devint brutal et fou de sens rassis.
Il a perdu son antique prudence.
Il ne veut plus que boire et que chanter.
S’il avait su chanter, boire et régner,
Ce n’eût pas été le pis de sa démence ;
Mais il s’endort et n’en est pas meilleur,
Du sang du peuple il enivre son cœur,
Si, dans sa plate et sotte fantaisie,
Il avait eu quelque aimable folie !
Mais le vilain ne se repaissait pas
De la fadeur de vices délicats,
Il aima mieux être un Sardanapale
Et s’engourdir dans la volupté sale.
La soif de l’or le gosier lui sécha ;
Pour en avoir, le peuple il écorcha.
Il eut de l’or mais perdit en échange
Gloire et repos. Le Ciel ainsi nous venge. (5)

« Le roi n’est toujours pas ici considéré comme responsable ; sa folie devient toutefois plus menaçante. On le présente comme « enivrant son cœur du sang du peuple », une image qui, au printemps de 1789, reste rare. Certes, il ne s’agit pas encore d’évoquer une violence directement tournée contre le peuple, on parle plutôt de faire usage d’une richesse issue de la sueur et du sang du peuple, mais on s’attaque plus volontiers à la reine avec ce genre de rhétorique avant Varennes.

Pierre Louis Manuel (6), quant à lui, use de mots presque semblables en 1789. Il parle des « malversations de ces hommes qui ne s’engraissent que du sang du peuple » (7) ; mais la formule ne se rapporte pas au roi. Ainsi Saint-Just fait-il déjà preuve d’une certaine singularité dans son approche du souverain. Mais il est encore loin de la perspicacité dont il se montrera capable plus tard. » (8)

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1. La bascule à Charlot : la guillotine, ainsi appelée du nom de Charles Henri Sanson, exécuteur des hautes œuvres de Paris, qui exécuté, entre autres, Louis XVI, Danton, Camille Desmoulins, Robespierre, et... Saint-Just.

2. Séjan, en latin Lucius Aelius Seianus (20 av. J.-C. - 31 ap. J.-C), préfet de la garde prétorienne de l'empire romain (garde rapprochée et réserve militaire de l'empereur) et citoyen le plus influent de Rome sous l'empereur Tibère. En 31, apprenant de l'ambitieux Macron (en latin Quintus Naevius Cordius Sertorius Macro), préfet du prétoire, que Séjan se prépare à le renverser, Tibère fait condamner Séjan à mort, puis jeter son cadavre dans le Tibre. Macron aurait fait ensuite étouffer Tibère sous un amas d’étoffes. D'abord favori de Caligula, qui entretient une liaison adultére avec Ennia, sa femme, Macron doit ensuite se suicider sur ordre de ce dernier.

3. Saint-Just. Organt. Chant VI : Comment la folie fit tourner la tête aux Gaulois, pp. 82-83. Édition de 1789.

4. Aurore Chery. À travers champs. Les nouvelles manières d'être historien au XXIe siècle. Pourquoi faut-il que Louis XVI soit svelte ou pas ?

5. Saint-Just. Organt. Chant VI : Comment la folie fit tourner la tête aux Gaulois, pp. 60. Édition de 1789.

6. Pierre Louis Manuel (1751-1793), écrivain, procureur syndic de la Commune de Paris, compromis dans les massacres de Septembre, régicide incertain, accusé d'avoir voulu sauver le roi, guillotiné en 1793.

7. L’Année française ou vie des hommes qui ont honoré la France. Tome 3, p. 247.

8. Aurore Chery. À travers champs. Les nouvelles manières d'être historien au XXIe siècle. « Louis XVI vu par Saint-Just. 1. ».

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