A propos d’une maison qui n’était plus là – La vie opiniâtre

 

Malte Laurids Brigge, jeune poète danois venu à Paris dans l’espoir d’y rencontrer Rodin, déambule, seul et pauvre, au hasard des rues…

C’étaient des maisons qui n’étaient plus là. Des maisons qu’on avait démolies du haut en bas. Ce qu’il y avait, c’étaient les autres maisons, celles qui s’étaient appuyées contre les premières, les maisons voisines. Apparemment elles risquaient de s’écrouler depuis qu’on avait enlevé ce qui les étayait ; car tout un échafaudage de longues poutres goudronnées était arc-bouté entre le sol encombré de gravats et la paroi dénudée. Je ne sais pas si j’ai déjà dit que c’est de cette paroi que je parle. Ce n’était pas, à proprement parler, la première paroi des maisons subsistantes (comme on aurait pu le supposer), mais bien la dernière de celles qui n’étaient plus. On voyait sa face interne. On voyait, aux différents étages, des murs de chambres où les tentures collaient encore ; et, ça et là, l’attache du plancher ou du plafond. Auprès des murs des chambres, tout au long de la paroi, subsistait encore un espace gris blanc par où s’insinuait, en des spirales vermiculaires et qui semblaient servir à quelque répugnante digestion, le conduit découvert et rouillé de la descente des cabinets. Les tuyaux de gaz avaient laissé sur les bords des plafonds des sillons gris et poussiéreux qui se repliaient ça et là, brusquement, et s’enfonçaient dans des trous noirs. Mais le plus inoubliable, c’était encore les murs eux-mêmes. Avec quelque brutalité qu’on l’eût piétinée, on n’avait pu déloger la vie opiniâtre de ces chambres. Elle y était encore ; elle se retenait aux clous qu’on avait négligé d’enlever ; elle prenait appui sur un étroit morceau de plancher ; elle s’était blottie sous ces encoignures où se formait encore un petit peu d’intimité. On la distinguait dans les couleurs que d’année en année elle avait changées, le bleu en vert chanci, le vert en gris, et le jaune en un blanc fatigué et rance. Mais on la retrouvait aussi aux places restées plus fraîches, derrière les glaces, les tableaux et les armoires ; car elle avait tracé leurs contours et avait laissé ses toiles d’araignées et sa poussière même dans ces réduits à présent découverts. On la retrouvait encore dans chaque écorchure, dans les ampoules que l’humidité avait soufflées au bas des tentures ; elle tremblait avec les lambeaux flottants et transpirait dans d’affreuses taches qui existaient depuis toujours. Et, de ces murs, jadis bleus, verts ou jaunes, qu’encadraient les reliefs des cloisons transversales abattues, émanait l’haleine de cette vie, une haleine opiniâtre, paresseuse et épaisse, qu’aucun vent n’avait encore dissipée. Là s’attardaient les soleils de midi, les exhalaisons, les maladies, d’anciennes fumées, la sueur qui filtre sous les épaules et alourdit les vêtements. Elles étaient là, l’haleine fade des bouches, l’odeur huileuse des pieds, l’aigreur des urines, la suie qui brûle, les grises buées de pommes de terre et l’infection des graisses rancies. Elle était là, la doucereuse et longue odeur des nourrissons négligés, l’angoisse des écoliers et la moiteur des lits de jeunes garçons pubères. Et tout ce qui montait en buée du gouffre de la rue, tout ce qui s’infiltrait du toit avec la pluie, qui ne tombe jamais pure sur les villes.

 

Et il y avait encore là bien des choses que les vents domestiques, ces souffles faibles et apprivoisés qui ne sortent pas de leur rue, avaient apportées, et bien des choses aussi dont on ne savait pas l’origine. J’ai dit, n’est-ce pas, qu’on avait démoli tous les murs, à l’exception de ce dernier ? C’est toujours de celui-ci que je parle. On va penser que je suis resté longtemps devant ; mais je jure que je me suis mis à courir aussitôt que je l’eus reconnu. Car le terrible, c’est que je l’ai reconnu. Tout ce qui est ici je le reconnais bien, et c’est pourquoi cela entre en moi aussitôt : comme chez soi. 1Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge (1910), traduction Maurice Betz.

 

Le compoix de 1766 indique que la maison détruite ces jours-ci al Bascou correspondait jadis aux parcelles suivantes :
n°24. Madeleine Sabatier, veuve et héritière de Joachim Mir ; maison, jardin et gravier al Bascou
n°27. François Izard, dit La Mort, voiturier ; maison al Bascou.

 

On sait par le rôle des contributions de l’an VII qui habitait alors le pâté de maisons photographié ci-dessus :

Etienne Durand, dit Lauzet : (plan 2 n°29/section C n°207) ; François Dalbié, dit Dormé : même adresse 2Cf. La dormeuse blogue 3 : La bande à Dabail.
Paule Marsallou, veuve : section C n°208
Jean Mallat, roulier : section C n°209
Gabriel Coutens, dit Souleil : plan 2 n°26/section C n°210 3Cf. ibidem..

La suite reste à écrire à partir des archives…

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A Mirepoix – Vieux faubourgs et roc des souvenirs

 

 

 

Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
1Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (1861), Tableaux parisiens, LXXXIX, Le Cygne, II.

Paris change. Mirepoix aussi. Vieux faubourgs… C’était ci-dessus, en l’an V (1796-1797), le quartier de la bande à Dabail 2Cf. La dormeuse blogue 3 : La bande à Dabail ; Autour de la bande à Dabail, quelques femmes oubliées..

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Toulouse en 1812

 

C’est ici Léontine de Villeneuve, comtesse de Castelbajac, qui raconte, dans ses Mémoires de l’Occitanienne, du nom que Chateaubriand, dont elle fut le dernier amour 1Cf. La dormeuse blogue 3 : L’Occitanienne., lui donne dans ses Mémoires d’Outre-Tombe. Léontine de Villeneuve est par ailleurs fille de Rosalie d’Avessens de Saint-Rome, petite-fille de Gabrielle de Riquet de Bonrepos, arrière-petite-fille d’Alexandre de Riquet, baron de Bonrepos, arrière-arrière petite-fille de Jean Gabriel Amable Alexandre de Riquet de Bonrepos, baron de Bonrepos, marquis de La Valette, arrière-arrière-arrière petite-fille de Jean Mathias de Riquet, Baron de Bonrepos,seigneur du Canal des Deux-Mers, comte de Caraman, et ainsi arrière-arrière-arrière-arrière petite-fille de Pierre Pol Riquet – le grand Riquet.

Nous voici à Toulouse, la vieille ville que je revois distinctement avec les yeux de ma neuvième année.

De toutes les anciennes cités, Toulouse est peut-être une de celles qu’on a vu conserver le plus longtemps sa physionomie d’un autre âge ; et quelques-unes de ces traces peuvent s’y retrouver encore, tant est profonde l’empreinte.

 

Mais, en 1812, la capitale du Languedoc semblait craindre d’attenter aux grandeurs de son passé en se permettant de s’embellir. Son instinct lui disait-il que ces restes surannés lui seyaient mieux que les modernes atours qui, maintenant, dissimulent assez mal ses rides et lui enlèvent son cachet particulier ?

En 1812, on n’y trouvait pas une seule rue large et droite, y comprenant celles qui passaient pour belles. Les maisons ne suivaient aucun alignement, ne présentaient aucune uniformité, avançant, reculant de la façon la plus indisciplinée. Ainsi se formaient des recoins dont s’emparaient le savetier et son échoppe, le mendiant éclopé et son petit chariot, indisciplinés eux aussi.

Ces maisons, les unes basses, les autres hautes, percées de fenêtres inégales à tous les étages, avec des petites boutiques au rez-de-chaussée qui semblaient rentrer sous terre, avec des portes étroites donnant dans des couloirs humides, où l’escalier se rencontrait dans l’obscurité, à moins qu’il ne se présentât ouvert à tous les vents, toutes ces maisons bourgeoises aux murs noirâtres coudoyaient de beaux hôtels dont quelques-uns remontaient à l’époque de la Renaissance, mais dont la plupart dataient des règnes de Louis XIV et de Louis XV.

Ci-dessus : dans le quartier du parlement, ancienne porte du Boucail, dite porte de l’Inquisition, située en face de la maison Seilhan, dite maison de l’inquisition, berceau de l’ordre des frères prêcheurs, puis épicerie Combes à partir de 1775 ; bien racheté après la Révolution par diverses communautés ecclésiastiques.
Daguerréotype anonyme, antérieur à 1852 ; source : Musée du Vieux-Toulouse ; Archives municipales de Toulouse, Archéologie et photographies à Toulouse : 1852 – 1971, Tout en images : l’intégralité des photographies, Galerie.

 

Presque tous s’ouvraient sur des rues qualifiées justement de ruelles. Mais, dès que le grand portail avait poussé ses lourds battants, les pas rencontraient une vaste cour où l’on distinguait aussitôt le corps de logis principal ; un perron conduisant au pied d’un escalier grandiose. Antichambres et salons s’éclairaient assez ordinairement sur un jardin attenant à d’autres jardins. L’hiver, le soleil entrait à flots par les fenêtres ; l’été, l’air y arrivait chargé des émanations de la verdure et des fleurs.

Dans ces hôtels, après la Révolution, l’air et le soleil étaient ce que l’on avait retrouvé de plus intact. Les salons à peine meublés, les antichambres veuves de laquais, le grand vestibule dépeuplé de porteurs de chaises, les écuries et remises vides, les cuisines et offices ne retentissant plus du va-et-vient de nombreux domestiques, tout, entre ces murs dépouillés, eût semblé proclamer la déchéance de la noblesse si son empreinte ne se fût conservée dans l’attitude si digne de ces « ruinés ». Aussi, lorsque, modestement vêtus, ils passaient à pied dans ces rues où jadis leurs carrosses et leurs chaises refoulaient le peuple contre les murs, ce même peuple s’effaçait encore pour ne pas les heurter. J’ai vu les restes de ce respect dont bénéficiaient même leurs enfants.

Les porteurs, cette tribu que la Révolution avait laissée sans emploi, s’étaient cependant retrouvés sur les places publiques avec leurs chaises, au retour des proscrits ; et les douairières, qui ne pouvaient s’accoutumer à affronter les pavés, consacraient encore quelques écus au genre de locomotion du temps jadis. Les femmes de tous les âges s’en servaient le soir pour aller dans le monde, les voitures publiques n’existant pas et les voitures particulières étant encore fort peu multipliées.

 

Ci-dessus : démolition du couvent des Carmes en 1807.

Veut-on connaître le Toulouse qu’hommes et femmes de cette époque parcouraient à pied, matin et soir, avec ou sans parapluie, selon le temps ?

 

Je me plais à supposer un étranger sortant de l’hôtel d’Avessens, l’hôtel Riquet 2Aujourd’hui démoli, l’hôtel Riquet, plus tard hôtel d’Avessens, se trouvait à l’angle de l’actuelle place Salengro et de la rue Baour Lormian.. A peine hors de sa vaste cour, on se trouve dans une de ces rues étroites où le soleil pénètre à peine, où l’herbe cherche à croître sous les pas trop peu nombreux pour la mater, et où se montre, à demi-sec, un ruisseau noir alimenté seulement par l’eau des toits. On aboutit ainsi à une artère qui s’en va comme un zigzag, avec des prétentions très mal justifiées de grande rue. Il en est de même de bien d’autres, rencontrées chemin faisant. Des places viennent parfois les couper : c’est le nom que la population toulousaine donne effrontément à des espèces de carrefours en triangle, où débouchent et d’où ressortent trois ou quatre de ces ruelles, toujours prêtes à se produire par vieux droit de cité. La place Saint-Etienne, malgré la cathédrale dont elle s’enorgueillit, n’a garde de se présenter sous un autre aspect. La place Royale 3L’ancienne place Royale est devenue aujourd’hui place du Capitole. elle-même, tout en conservant ce titre, n’a pu parvenir encore à s’aligner ; et les plus humbles maisons, faisant face au Capitole, le regardent sans honte d’elles-mêmes. La place des Carmes n’existe pas : les débris d’un magnifique couvent détruit par la Révolution occupent son vaste emplacement devenu une sorte de cloaque.

 

Le commerce, pas plus que l’aristocratie, n’a songé à l’élargissement des rues. Il y en a cependant qui portent la qualification d’un métier ou d’une industrie. La rue des Marchands en offre un spécimen au voyageur qu’elle attire nécessairement. Les boutiques, rangées des deux côtés, sont si rapprochées qu’elles ont l’air de se toucher la main malgré les rivalités. Le chaland entre dans une petite pièce située au rez-de-chaussée, basse, étroite, éclairée seulement par la porte, largement ouverte il est vrai, et soufflant dans ses doigts, si c’est en hiver, malgré le brasero qui se pavane au milieu du magasin. Il débat le prix qu’on lui énumère en livres, sous et deniers, reçoit la marchandise qu’on lui mesure à la canne ou au pan et sort de la boutique obscure sans espérer retrouver le jour au dehors. Mais, au bout de cette rue, l’horizon s’ouvre, le Pont-Neuf se présente, la Garonne s’offre aux regards, ses rives se dessinent ; et au loin, bien loin, quelque chose qui ressemble à des ombres vous désigne la chaîne des Pyrénées. Puis, l’oeil retombe et va chercher à l’extrémité du Pont l’arc de triomphe de Louis XIII qui, plus tard, devait être abattu pour faire arriver jusque dans la ville la grande route et ses charrettes avec son égalité et son sans-gêne populaire.

 

A quelques pas, longeant le fleuve, on rencontre, comme perdu, l’ancien quartier aristocratique, le plus beau de tous encore, celui qui garde les traces des splendeurs nobiliaires évanouies. Comme le Marais à Paris, il a cédé le pas au Faubourg Saint-Germain toulousain, non sans protester, car l’aigreur subsiste encore un peu entre les deux paroisses, la Dalbade et Saint-Etienne.

 

Tours des anciens remparts au foirail Saint-Etienne, 1858-1863 ; cliché Eugène Trutat
source : Musée du Vieux-Toulouse ; Archives municipales de Toulouse, Archéologie et photographies à Toulouse : 1852 – 1971, Tout en images : l’intégralité des photographies, Galerie.

En 1812, dans la partie de la ville bornée par le cours de la Garonne, la vue, comme à présent, s’étendait au loin. Mais, à l’opposé, vers le levant, ses murailles féodales l’enserraient encore malgré d’assez nombreuses brèches ; et les vieilles portes se dressaient, sourcilleuxes, quoique dépourvues de leurs battants.

S’engouffrant sous leurs cintres massifs, les promeneurs s’y pressaient pour aller jouir de l’air et du soleil, mesurés si parcimonieusement dans les rues.

 

La promenade à la mode était le Grand Rond, ainsi nommé à cause de sa forme bizarre, image d’un soleil étendant ses rayons en allées droites qui s’en allaient dans toutes les directions. Le centre, c’est-à-dire le rond, planté de rangées de magnifiques ormeaux, devenait, le dimanche, le rendez-vous de toutes les classes…

Léontine de Villeneuve, comtesse de Castelbajac, Mémoires de l’Occitanienne, Souvenirs de famille et de Jeunesse, publiés par sa petit-fille, la comtesse de Saint-Roman, née Castelbajac, II, L’Empire, V, Toulouse en 1812, p. 191-196, Librairie Plon, 1927.

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