L’Occitanienne

Ayant pris congé du Roi et espérant le débarrasser pour toujours de moi, je montai en calèche. J’allais d’abord aux Pyrénées prendre les eaux de Cauterets : de là, traversant le Languedoc et la Provence, je devais me rendre à Nice, où je rejoindrais madame de Chateaubriand […].
 
Au lever des Pyrénées sur l’horizon, le coeur me battait : du fond de vingt-trois années sortirent des souvenirs embellis dans les lointains du temps : je revenais de la Palestine et de l’Espagne, lorsque, de l’autre côté de leur chaîne, je découvris le sommet de ces mêmes montagnes. Je suis de l’avis de madame de Motteville ; je pense que c’est dans un de ces châteaux des Pyrénées qu’habitait Urgande la Déconnue. Le passé ressemble à un musée d’antiques ; on y visite les heures écoulées, chacun peut y reconnaître les siennes. Un jour, me promenant dans une église déserte, j’entendis des pas se traînant sur les dalles, comme ceux d’un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n’aperçus personne ; c’était moi qui m’étais révélé à moi.

Plus j’étais heureux à Cauterets, plus la mélancolie de ce qui était fini me plaisait. La vallée étroite et resserrée est animée d’un gave ; au delà de la ville et des fontaines minérales, elle se divise en deux défilés dont l’un, célèbre par ses sites, aboutit au pont d’Espagne et aux glaciers. Je me trouvai bien des bains ; j’achevais seul de longues courses, en me croyant dans les escarpements de la Sabine. Je faisais tous mes efforts pour être triste et je ne le pouvais. Je composai quelques strophes sur les Pyrénées […].

Voilà qu’en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du gave ; elle se leva et vint droit à moi : elle savait, par la rumeur du hameau, que j’étais à Cauterets. Il se trouva que l’inconnue était une Occitanienne, qui m’écrivait depuis deux ans sans que je l’eusse jamais vue : la mystérieuse anonyme se dévoila : patuit Dea .

J’allais rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir qu’elle m’accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre ; je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n’ai été si honteux : inspirer une sorte d’attachement à mon âge me semblait une véritable dérision ; plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie, plus j’en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, nos voisins. J’étais loin de me dire ce que se disait Montaigne :  » L’amour me rendroit la vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne…  » Mon pauvre Michel, tu dis des choses charmantes, mais à notre âge, vois-tu, l’amour ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n’avons qu’une chose à faire : c’est de nous mettre franchement de côté. Au lieu donc de me remettre aux estudes sains et sages par où je pusse me rendre plus aimé, j’ai laissé s’effacer l’impression fugitive de ma Clémence Isaure ; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d’une fleur ; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans m’a su gré de m’être rendu justice : elle est mariée.

Ci-dessus : Paul Jean Pierre Gélibert (1802-1882), Bains du Petit-Saint-Sauveur et du Pré à Cauterets ; lithographie Engelmann ; image extraite d’une série de 42 pl. de Gélibert sur les Pyrénées. Pl. 1 à 11 lith. par Légé (Bordeaux). Pl. 11 à 42 lith. par Engelmann (Paris) ; source : Bibliothèque municipale de Toulouse.

Ci-dessus, plus bas : Charles Mercereau (1822-1864), Chute supérieure du Pont d’Espagne, image extraite d’un album dépliant de 25 planches dessinées et lithographiées par Mercereau, aquarellées en couleurs et gommées ; Paris, F. Sinnett Editeur, Imp. Frick frères, 18.. ; source : Bibliothèque municipale de Toulouse.

Cette page romantique est signée François René de Chateaubriand. Chateaubriand évoque l’Occitanienne dans le livre XXXI de ses Mémoires d’Outre-Tombe. Il correspond depuis 1827 avec une admiratrice inconnue, qui signe l’Occitanienne. Sa rencontre avec l’Occitanienne date du mois de juillet 1829. Il est âgé alors de soixante et un ans. On a su plus tard par une lettre de l’écrivain datée du 13 avril 1842, longtemps restée inédite, que l’Occitanienne était Marie Eulalie Léontine de Villeneuve, comtesse de Castelbajac :

J’appartiens plus que jamais à ma sylphide : mais les années m’ont rendu trop pesant pour elle. Adieu Léontine. Adieu Madame de Castelbajac.

 

Née en 1803 à Toulouse, rue Place Mage, elle a en juillet 1829 vingt-six ans. Le 24 novembre de la même année, elle épouse à Toulouse Jean Adolphe de Castelbajac (1795-1864), président de chambre à la cour de Toulouse.

La comtesse de Saint-Roman, née Castelbajac, a recueilli les souvenirs de Léontine de Villeneuve, comtesse de Castelbajac, sa grand-mère, dans un ouvrage intitulé Mémoires de l’Occitanienne, souvenirs de famille et de jeunesse 1Mémoires de l’Occitanienne, souvenirs de famille et de jeunesse, publiés par sa petite-fille, la comtesse de Saint-Roman, née Castelbajac, chap. XVI, p. 307, Plon et Nourrit, 1927, Paris.. Elle y rapporte le récit que lui fit sa grand-mère de son ultime rencontre avec le vieux M. de Chateaubriand, à Paris.

Leur ultime rencontre eut lieu en 1847, lors d’un voyage que fit à Paris Léontine en compagnie de son époux le comte de Castelbajac. Celle-ci raconte :

Il me prit le vif désir de revoir M. Chateaubriand et, pourtant, j’hésitais… Je trouvais si pénible de ne plus retrouver mon Chateaubriand avec la magnifique intelligence qui se manifestait dans ses moindres paroles, précédées de l’éclat de son regard ! Mais je ne pus supporter la pensée d’être près de lui sans le voir.

Par une belle matinée d’octobre, j’entrais dans cette chambre de la rue du Bac, simplement meublée, et je trouvais le noble vieillard assis sur le fauteuil auquel il était condamné, se réchauffant, tout ensemble à la flamme d’un petit feu et d’un rayon de soleil qui entrait par la fenêtre ouverte…

Je n’oublierai jamais l’expression de sa physionomie lorsque, me tendant les deux mains, il me dit : C’est vous !… Tout le passé renaissait dans ce mot.

Je revins le voir deux fois, mais seule… La seconde fois, au moment où je lui faisais mes adieux – la dernière ! – il me dit :  » Je vous ai bien aimée !  » et, levant les yeux :  » Je vous aime toujours ! « , ajouta-t-il précipitamment. Les larmes montèrent dans les miens.

Léontine de Castelbajac meurt à Toulouse, le 5 novembre 1897, au n°3 du Jardin Royal. Alors qu’elle avait conservé toutes les lettres reçues de Chateaubriand, l’Occitanienne a voulu qu’on ne retrouve pas celles qu’elle adressait à l’Enchanteur depuis 1827. La rencontre de l’Enchanteur et de l’Occitanienne conserve ainsi son secret.

Ci-dessus : Antoine Etex (1808-1888), portrait de François René de Chateaubriand âgé ; source : Coll. Maison de Chateaubriand © Studio Sébert/MDC.

PS. Courriel reçu d’un lecteur, le 15 août 2016 :
« Sujet :
Soeur de l’Occitanienne

Message
Jeanne Émilie de Villeneuve, soeur de l’Occitanienne (Léontine de Villeneuve), fondatrice des soeurs bleues de Castres, vient d’être béatifiée le 17 mai 2015. »

Notes   [ + ]

1. Mémoires de l’Occitanienne, souvenirs de famille et de jeunesse, publiés par sa petite-fille, la comtesse de Saint-Roman, née Castelbajac, chap. XVI, p. 307, Plon et Nourrit, 1927, Paris.
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