A la cathédrale de Mirepoix – Rosaces, rondels et vitraux en tondo

 

La rose du vitrail toujours épanouie…

Plaçant ici son propos sous l’auspice d’un beau vers de José Maria Heredia, Martine Rouche présentait ce dimanche, dans le cadre de la journée du patrimoine de pays, dédiée cette année au « patrimoine rond », l’ensemble de rosaces, rondels et vitraux en tondo qui ajoute un lustre nouveau à l’église cathédrale de Mirepoix, suite aux travaux de réaménagement de cette dernière.

Initiés en 1858 par Ferdinand Coma, architecte diocésain, maître d’oeuvre du rehaussement et de la couverture de la nef, maître d’oeuvre aussi de l’élargissement de cette dernière dans le prolongement du chevet avec déplacement du mur sud et englobement du clocher, ces travaux se trouvent bientôt interrompus en raison des nombreuses critiques qu’ils suscitent. Ils reprennent à partir de 1864 sous la direction de Guiraud Cals, inspecteur des édifices diocésains de Carcassonne. C’est à Guiraud Cals que l’on doit cette année-là la décision du percement des roses et de la rosace qui éclairent le sommet des murs latéraux et du chevet de la cathédrale de Mirepoix, à l’exemple sans doute de la basilique Saint-Nazaire à Carcassonne.

Lointaines héritières de l’oculus, petite baie de forme ronde ouverte dans la coupole des basiliques romaines, puis dans le chevet, ou parfois le portail, des églises romanes où elle est alors laissée vide, les roses et rosaces sont de plus grandes baies de forme ronde, à châssis et remplage de pierre serti de vitraux, ouvertes dans les murs des églises, pour plus de clarté et de couleur, à partir de l’âge gothique. On réserve habituellement le nom de rosace aux baies de ce type qui sont installées sur le chevet de l’édifice.

Dotée initialement de murs moins élevés, la cathédrale de Mirepoix n’abritait avant la seconde moitié du XIXe siècle, hormis « sur le pignon ouest une petite rose flamboyante, de Philippe de Lévis, avec remplage organisé autour d’un triangle équilatéral curviligne accosté de soufflets » 1Observation consignée par le baron de Guilhermy, de passage à Mirepoix en 1857., aucune autre rose ni rosace. Celles-ci de toute façon ne font pas partie de la grammaire de style postérieure au Moyen Age, et l’art du vitrail périclite à l’âge classique, d’autant que la fonction apologétique traditionnellement assignée à cet art indispose les tenants de la Réforme. Il faut attendre le XIXe siècle et, après la Révolution, le réveil de la piété catholique, pour voir refleurir, avec l’essor du style néo-gothique, roses et rosaces dans l’architecture ecclésiastique, ainsi que l’art du vitrail. On voit sur la photo ci-dessus, deux des roses ouvertes en 1864 par Guiraud Cals sur les murs latéraux de la cathédrale de Mirepoix, après rehaussement de ces derniers, et au-dessus de l’orgue la rosace, créée par le même Guiraud Cals. Les remplages de cette rosace néo-gothique reproduisent peut-être ceux de la « petite rose flamboyante de Philippe de Lévis ».

 

Suite à l’intervention de Guiraud Cals, cinq roses de 2, 72 mètres de diamètre ornent désormais en face à face chacun des deux murs latéraux de la cathédrale, ménageant ainsi de part et d’autre de la nef, dans le décor simplement fleuri des vitraux dessinés par le maître verrier toulousain Louis Victor Gesta, une douce alternance de couleurs roses et bleues. Celles-ci ne se réclament plus au XIXe siècle d’aucune valeur symbolique, mais seulement de leur valence esthétique, i. e. de l’effet qu’elles exercent sur la sensibilité. Martine Rouche observait dimanche combien la rose, à l’instar de la rota, ou la roue, comme on l’appelait jadis, entraîne d’abord le regard dans un mouvement circulaire, puis le relance à partir de l’oeil qui est au centre de cette dernière, initiant ainsi une dynamique qui est celle du perpetuum mobile, ou du mouvement infini. On y reconnaîtra peut-être le désir d’éternité, ou l’attente tendue de la créature, que Saint Paul nomme en grec αποκαραδοκια (apokaradokia).

 

Je n’ai pu obtenir avec un simple APN une bonne image de la rosace qui orne le chevet de la cathédrale, au-dessus de l’orgue. On échoue à reconnaître, sur l’image reproduite ci-dessus, les armoiries qui figurent au centre de cette rosace. Ce sont celles de Bertrand Clauzel, comte d’Empire, établies en 1813, confirmées le 31 décembre 1814 : « écartelé, au 1er d’air à 3 étoiles mi-ordonnées une et deux d’argent, au 2e de gueules à l’épée haute d’argent qui est du quartier des comtes militaires ; au 3e, d’azur, à deux chevrons d’or, accompagnés de trois mains dextres appaumées d’argent ; au 4e, d’or, à trois crabes de gueules, les tenailles en haut ». Les trois crabes constituent en termes d’héraldique un meuble de pure fantaisie. Ils font référence au naufrage que Bertrand Clauzel, après avoir quitté Saint-Domingue en l’an XII (1804) en compagnie de Marie Henriette Adam, sa future femme, et de Madame Adam, mère de cette dernière, essuie à proximité des côtes de la Floride et qui oblige les naufragés à se nourrir de tels crustacés avant qu’il puisse gagner New York afin d’y épouser l’élue de son coeur. La famille Clauzel a été sans doute été la généreuse commanditaire de cet ornement qui vient remplacer sur le chevet de la cathédrale les armoiries de la maison de Lévis, martelées quelques années plus tôt.

 

Voulue et conçue à la fin du XIXe siècle par le chanoine Barbe, alors curé de la cathédrale, la chapelle Saint Jean Baptiste, qui s’ouvre sous le buffet de l’orgue, comprend un bel ensemble de vitraux en tondo 2Tondo, par abréviation de l’italien rotondo : usuel en histoire de l’art, terme servant à désigner toute composition de formmat rond ou inscrite à l’intérieur d’un disque. Cf. La dormeuse blogue 2 : Tondo è rotondo. et de rondels, traités, conformément à la tradition, en grisaille.

Abrité derrière deux barres de fer qui servent de grille, le vitrail photographié ci-dessus représente au fond de la chapelle le Père, le Fils et le Saint-Esprit, unis dans la pensée du Salut du monde. La fenêtre est dépourvue de remplages. Le vitrail occupe entièrement la surface de cette dernière. On peut apprécier ici la finesse du dessin réalisé par Louis Victor Gesta à destination de son atelier, dirigé par ses fils, qui a eu par la suite à produire le vitrail. Martine Rouche rappelle ici que, formé aux Beaux-Arts de Toulouse, Louis Victor Gesta, maître verrier, a été plus essentiellement un maître dessinateur qui a choisi de mettre ses cartons au service de l’art du vitrail. Il mérite à ce titre, dit-elle, rapportant ici le propos de Pierre Rivière, maître verrier 3Cf. Bâti ancien : Pierre Rivière, maitre-verrier : création et restauration de vitraux., responsable dans notre région de nombreux chantiers historiques, la reconnaissance qu’on réserve trop souvent, dans l’histoire de l’art, aux seuls maîtres de la peinture.

 

Les deux autres murs de la chapelle sont ornés en face à face de deux autres vitraux en tondo, plus petits que le précédent, moins lumineux aussi, car adossés sous l’orgue à deux espaces borgnes. Ces vitraux représentent respectivement le baptême du Christ et celui de Clovis, d’où, par effet d’allusion, celui du fondateur de la maison de Lévis, qui se réclamait de la parentèle de la Vierge Marie et qui a légué à sa descendance la devise suivante : « Dieu aide au second chrétien Lévis ».

 

Les deux vitraux mentionnés ci-dessus se trouvent encadrés chacun de trois rondels, ou petits vitraux de forme ronde, dépourvus de plomb pour les soutenir. Traités, comme dit plus haut, en grisaille, les trois rondels photographiés ci-dessus représentent sur fond dit « jaune d’argent », la colombe de l’Esprit, le Sacré-Coeur et l’Agneau. La finesse du traitement mis en oeuvre d’après les recommandations du chanoine Barbe est superbe. Elle témoigne de la qualité d’inspiration qui a été ici celle du chanoine Barbe, homme pourtant si décrié pour d’autres modifications, moins heureuses sans doute, apportées au décor de la cathédrale.

 

 

Martine Rouche a donné pour nous, ce dimanche, une très belle conférence. J’ai tenté d’en rapporter l’essentiel ici. Je laisse à l’image le soin de conclure : la passion, l’enthousiasme, la vie ne se racontent pas.

Notes   [ + ]

1. Observation consignée par le baron de Guilhermy, de passage à Mirepoix en 1857.
2. Tondo, par abréviation de l’italien rotondo : usuel en histoire de l’art, terme servant à désigner toute composition de formmat rond ou inscrite à l’intérieur d’un disque. Cf. La dormeuse blogue 2 : Tondo è rotondo.
3. Cf. Bâti ancien : Pierre Rivière, maitre-verrier : création et restauration de vitraux.
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