Le Martyre de Saint Etienne – Une toile de Jacques Gamelin, installée dans l’église Saint Etienne de Pépieux (Aude)

Après avoir lu sur ce blog un article dédié à Jacques Gamelin, peintre, homme du Carcassès, un lecteur inconnu m’adressait récemment le message suivant :
 
Nous avons à Pépieux un très beau tableau de Jacques Gamelin Père datant de 1784. Il représente le Martyre de St Etienne. Mais il mériterait une restauration.
 
J’ai demandé à mon correspondant s’il pouvait me transmettre une photographie de ce tableau, ajoutant que celle-ci ferait le bonheur des admirateurs de Jacques Gamelin, dont je suis.
 
J’ai reçu cette photo hier. Mon correspondant me prie d’indiquer que Le Martyre de Saint Etienne est un tableau de Jacques Gamelin Père, que le tableau est installé dans l’église Saint Etienne à Pépieux (Aude), et que l’église est toujours ouverte.

Mon correspondant se nomme Nathan Cabrera. Il est l’auteur de la photographie reproduite ci-dessus ; l’auteur aussi de Mémoires pépieuxoises, blog dédié, comme le titre l’indique, à l’histoire et à l’église de ce petit village en Minervois, Pépieux !!

Vous trouverez, entre autres, sur ce blog une page consacrée aux peintures sur toile de l’église, parmi lesquelles Le Martyre de Saint Etienne, qui fait l’objet d’une intéressante description.

La page consacrée à l’église Saint Etienne (XIVe siècle) indique que Le Martyre de Saint Etienne constituait lors de son installation la partie centrale d’un retable, malheureusement démoli en 1899.

Antoine de Lévis Mirepoix – A Venise. « Une note immobile, suspendue, lisse et pure, larme du temps ».

 

Ci-dessus : sestiere San Marco, fronton de l’église San Vitale, ou chiesa di San Vidal.

On sait que Louis François Marie Gaston de Lévis, marquis de Léran et de Mirepoix, quitte la France en octobre 1789, qu’il apprend à Rome, le 28 mai 1794, la mort de son fils Charles Philibert Gaston sur l’échafaud, qu’il perd, le 3 novembre de la même année, le cardinal de Bernis, qui fut son ami et son ultime soutien, qu’il gagne alors Venise et qu’il y meurt, dans une quasi-indigence, le 23 février 1800. Son corps repose dans la petite église de San Vitale. ((Cf. La dormeuse blogue : Louis François Marie Gaston de Lévis, marquis de Léran et de Mirepoix, ou la lettre de Rome.))

J’avais dans ma pensée ce crépuscule vénitien, lorsque j’ai lu Venise. Instants, un texte d’Antoine de Lévis Mirepoix, pour le moment inédit. Voici l’incipit de Venise. Instants :

Mystère d’une visibilité opaque,
     de la pluie,
     de la bruine de brume,
     de la ville surgie en lenteurs,
Écharpes de nuages étirés, qui voilent, et entrouvrent.
Un songe, un songe vrai, où l’imagination rôde,
dans le dédale des canaux,
     des époques confondues,
     des perspectives fondues, intermittentes, interminables
     s’effilochant au gré du silence gris. ((Antoine de Lévis Mirepoix, Venise – Instants, Venise))

Etrangement ici, le « mystère » précède la « visibilité ». Il advient incognito sous le couvert de la pluie, de la brume, des écharpes de nuages, et il se déclare à partir du moment où les écharpes de nuages s’étirent, entrouvrent des perspectives fondues, intermittentes, interminables, perspectives à l’horizon desquelles la ville, surgie en lenteurs, déjà s’espace, et, dans le vague de cet espacement, se mue au regard de l’imagination en dédale des canaux, des époques confondues.

Le temps reflue, le temps s’engouffre dans l’ouvert des perspectives en naissance, et il en relève la cartographie labyrinthique cependant qu’il dépose, dans le silence gris, sa charge de siècles et d’années.

Ci-dessus : Joseph Mallord William Turner, Bateau de pêche, détail.

De même que le mystère précède la visibilité, l’imagination, « qui rôde », précède la vue. De la vision qui naît ici de la « visibilité opaque » et de l’imagination de l’invu, l’écrivain observe qu’elle est « songe vrai ». L’oxymore ici assigne au « songe vrai » le statut du sublime, celui des choses qui se tiennent à la fois au-delà du sensible et au-delà de la raison, et qui ont dans leur vérité l’évidence de la révélation. Ce qui vient ici à la rencontre de l’écrivain, c’est, sous le nom de Venise, le passé comme vérité, ou forme causative, de l’à présent. Je me suis souvenue de la tombe, un jour close dans l’église San Vitale, et j’ai entrevu, il me semble, la vérité du songe qui visite ici l’écrivain.

Silencieusement, au ras de l’eau, gondole noire, eau verte.
Sillage lisse.

Ci-dessus : Joseph Mallord William Turner, Crépuscule sur Venise, détail.

Et le mystère encore, magie du temps, magie des temps… ((Venise)) Ce qui vient ici à la rencontre de l’écrivain sur le mode du songe vrai, c’est lui-même, inscrit déjà dans le paysage de Venise – souvenirs, émotions, visions, êtres chers, oeuvres d’art, paysages, villes -, reconduit de la sorte au seuil d’une histoire plus ancienne dont, par-delà la tombe close, il restaure en quelque façon la continuité brisée. L’écrivain parle ici d’enracinement, par l’eau sans doute. Lien immémorial, de l’origine des temps à l’origine de ce que nous sommes, coulée moléculaire de vie. ((Alchimie))

 

Puis les distances se modifient comme passent les heures. San Giorgio Maggiore est tout près, là, à portée de main. Le regard est non seulement peintre, dessinateur, mais surtout projection de son espace intérieur, alchimie des références intimes – souvenirs, émotions, visions, êtres chers, oeuvres d’art, paysages, villes – au contact de la réalité multiple de Venise, infiniment renouvelée. Le corps au coeur des sensations : odeurs, humidités sur le visage et les lèvres, vibration des couleurs, tonalité des sons. ((Alchimie))

L’écrivain dit cette rencontre sans phrases, au plus près du secret de l’intime : le corps vibre d’une émotion inconnue.

Ci-dessus : Joseph Mallord William Turner, San Giorgio Maggiore, 1819.

Plus tard, l’écrivain se trouve saisi par une émotion du même ordre lors d’un concert donné à la Ca’Rezzonico, devant la fresque d’Il Mondo Nuovo, où figurent de trois-quarts Tiepolo père et Tiepolo fils ((Musique)).

Ci-dessus : Giambattista Tiepolo, Il Mondo Nuovo, 1791.

C’était, dans ce palais aujourd’hui transformé en musée du XVIIIe siècle, en haut de l’escalier, raconte l’écrivain. Clavecin, flûte traversière, hautbois – les sonorités se mêlaient de manière inattendue, tout à fait surprenante, sans doute parce que les notes roulaient sur le marbre moucheté du sol avant de s’élever vers le haut plafond. C’était comme si la mélodie de chaque instrument était tressée avec celle des deux autres, un entrelacs irrégulier où tantôt la flûte précédait le hautbois, tantôt l’inverse, tantôt le clavecin faisait briller les reflets d’argent de ses notes comme des éclats de lumière, brefs ou maintenus dans l’air comme des fils de verre.

L’émotion naît ici de « l’entrelacs irrégulier » des sonorités. Les » notes qui roulent sur le marbre moucheté du sol avant de s’élever vers le haut plafond », dessinent dans l’espace la figure invisible du thyrse, symbole de la puissance dionysiaque, de la régénération, de la vie qui l’emporte finalement sur la mort.

La plénitude de l’émotion était si intense, si complète, si ronde – pour ne pas dire sphérique – que tout y participait : le reflet du dessin des carreaux plombés sur le beige de la toile des stores, sur la peinture rousse du clavecin et sur le sol, en des géométries distinctes immobiles, ce reflet contrastait et s’harmonisait avec divers mouvements : celui de l’ombre des ailes déployées de la mouette en vol en contre-jour qui zébrait ce même store d’une trajectoire éphémère. Celui, varié, des trois tempos des pièces de Vivaldi. Celui des colombes à l’oeil interrogateur qui marchaient sur le rebord de pierre du petit balcon que l’on devinait derrière les trois fenêtres.

Par elles, une lumière dorée encadrait les musiciens, hommes jeunes et beaux, en habit, d’un sérieux hiératique, au jeu intérieur, minces et denses. Les miroitements sonores évoquaient la ville, se mariaient à Venise, se fondaient dans l’or des grands lustres de cette immense salle vide, et dans l’ocre des groupes de personnages peints aux angles du plafond.

Tandis que s’élève l’entrelacs des sonorités, la puissance du thyrse, qui va débordant l’espace du concert, gagne peu à peu les trois fenêtres, puis les colombes qui marchent dehors sur le rebord du petit balcon de pierre que l’on devine derrière les trois fenêtres, puis la ville, puis l’horizon tout entier, dont la courbure se pare déjà de l’or du couchant. Et l’horizon par effet de mouvement tournant, et la ville, et les colombes, penchent soudain sur le concert, le regard de l’univers, reproduit en abîme par les groupes de personnages peints aux angles du plafond. Et tandis que sur la fresque de Tiepolo, le vieux Tiepolo père, ici autoportraituré de profil à droite, marque d’un air chagrin son défaut de curiosité pour l’avénement d’il mondo nuovo, Tiepolo fils, muni d’une sorte de lorgnon, tourne vers ce qui vient le regard attentif de la génération qui saura soutenir l’aventure du passage des mondes.

Ci-dessus : Canaletto, Vue du Grand Canal.

Après le dernier son du hautbois, juste après que se soit évanouie cette plainte grave et digne, tout juste après cette mort, dans l’instant une note a surgi, soudain immobile, suspendue, lisse et pure, larme du temps. ((Musique))

Après le dernier son du hautbois, la note immobile, suspendue, lisse et pure signe l’instant du passage, celui de la mort au possible d’une renaissance. C’est la piété de ce passage qui se découvre sans se dire dans la larme du temps.

L’extase du concert de Ca’ Rezzonico constitue, à mon sens, le moment essentiel du journal vénitien d’Antoine de Lévis Mirepoix. Elle illustre le pouvoir mystérieux de la ville qui offrit un dernier refuge, et la tombe, à Louis Marie Gaston de Lévis, i. e. à celui qui fut la dernière incarnation des seigneurs de de Mirepoix, et, avec Monseigneur de Cambon dernier évêque de Mirepoix, la figure ultime d’un passé aujourd’hui révolu, berceau pourtant de ce mondo nuovo dont l’histoire aujourd’hui continue de nous réserver l’aventure.

L’allusion au passé de la maison de Lévis Mirepoix demeure, sous la plume de l’écrivain, rare et volontiers laconique. Ce passé s’inscrit toutefois dans le texte d’Antoine de Lévis Mirepoix à la façon d’un chiffre historialement partagé, par là rendu nécessaire à l’entente véritable du présent. Cependant qu’il assure au texte la profondeur de son ancrage singulier, le passé ainsi relevé assigne à l’écrivain sa vocation de passeur des mondes.

Il inspire de la sorte au pèlerin de Venise tour à tour la vision de gondoles noires sur l’eau noire, de palais morts dont les façades s’inclinent du ciel sombre à l’eau sombre ((Nuit)), de fenêtres obscures, semblables à des orbites creuses le soir ((Soir)), bref, la vision d’une ville qui coule ((Nuit)) dans la profondeurs des années ; puis, dans l’éblouissement de cette poudre de lumière qui abolit la distance, irise les lointains et bouleverse les proportions, les silhouettes de pierre comme de chair, la célébration de ce lieu unique, qui a pouvoir de nourrir, dixit Antoine de Lévis Mirepoix, le présent du passé, mémoire vive ((Reflet)).

Ci-dessus : Zoran Music (1909-2005), Vue de Venise.

Pourtant Venise n’est pas engloutie, mais mouillée, suintante, luisante, résistant à la mollesse liquide, à la fois dure et souple comme l’eau, contours et mouvance, pierre fluide. ((Nuit))

Ci-dessus : détail du Triomphe de la Chasteté de Pierro della Francesca, 1472.

Pierre fluide. Alors plus tard qu’il quitte Venise, Antoine de Lévis Mirepoix dédie les mots de l’Adieu à la silhouette diaphane de la ville – eau et lumière, comme une poudre, des particules illuminées de l’intérieur, d’un blanc ouaté, presque bleu ténu, clarté pâle, opale, jaune léger, plume de jaune léger, couleur fanée d’un tableau du Quatroccento, pourtant vive, irradiante de nulle part… – figure présente du désir d’éternité.

Ombres chinoise contre le clair de ciel,
      tel un découpage d’enfant
Pour lanterne magique.
((Départ))

Indices du désir mélancolique, tels sont ici les derniers mots d’Antoine de Lévis Mirepoix.

Grand canal, Venice, day, plaque de lanterne magique, Carpenter et Westley, Londres, milieu du XIXe siècle, Coll. Cinémathèque Française.

A lire aussi :
Antoine de Lévis Mirepoix – Autre espace, autre temps
Antoine de Lévis Mirepoix – Le Passeur, roman
Louis François Marie Gaston de Lévis, marquis de Léran et de Mirepoix, ou la lettre de Rome
Journée du Patrimoine de Pays – Au château de Léran
Une rencontre avec Antoine de Lévis Mirepoix

Le Rameau musical de Dun chante à Belpech

 

Le Rameau musical de Dun partait l’autre jour chanter à Belpech. J’ai suivi. Nous avons roulé au soleil couchant, franchi dans une gloire d’or la frontière invisible qui sépare le Midi-Pyrénées du Languedoc Roussillon, et gagné au-delà le beau pays de l’Aude. Voilà qui semble loin. Il y a de Mirepoix à Belpech cinq petites lieues seulement ! Que le monde, dit-il, est grand & spacieux ! C’est ici le rat de Lafontaine qui parle. Voilà les Apennins, & voicy le Caucase : La moindre taupinée étoit mont à ses yeux ((Jean de Lafontaine, Fables, Livre VIII, IX, Le Rat et l’Huître)). Sérieux, je me trouvais bien bête, car, de ma vie, jamais encore je n’étais allée à Belpech. Profitant de la répétition qui précède le concert, j’ai pris le temps de flâner dans les rues du village. J’étais, comme le rat, de ceux qui n’ont du monde aucune experience et sont aux moindres objets frappez d’étonnement

J’ai vu ainsi la maison Amigues et la maison de Curti, le pont sur la Vixiège, le clocher-mur de l’église Saint Saturnin, les ruines de la tour sur la colline, la place et le Monument aux Morts de David Albert, la coopérative, qui est ici comme une cathédrale du gras, et cette modeste allée de platanes au bout de laquelle la route s’en va toute seule, image puissamment terrestre, qui symbolise à mes yeux l’essence du vieux Midi.

Etant, comme je le disais plus haut, de ceux qui n’ont du monde aucune experience et sont aux moindres objets frappez d’étonnement, je n’ai pas manqué de m’arrêter devant une plaque de verre qui rappelle sur une vieille maison, dénuée de tout caractère particulier, un événement de l’histoire locale : « C’est d’ici qu’est parti en 17** le grand incendie… ». Belpech, 1300 habitants, se soucie d’apposer des plaques à fin de commémoration de son histoire locale. Dommage que l’on ne voie pas de telles plaques à Mirepoix, 3500 habitants.

Lorsque je retourne à l’église, l’ombre des arbres sur le mur de l’église se teinte déjà de la couleur du crépuscule. Je ne verrai rien, ou presque, du portail roman, qui s’enveloppe de voiles durant sa restauration. Seule sa partie supérieure demeure libre. On la voit ici en contre-plongée, rouge sur le bleu qui s’attarde là-haut dans le ciel.

Entrée par une porte latérale dans l’espace qui s’ouvre à ciel ouvert en amont du portail, je regarde depuis ce pronaos le grand mur se revêtir des couleurs violacées de la nuit, tandis que la porte, la rosace, puis les niches campanaires se parent de lueurs flamboyantes.

Ce portail, ainsi que deux chapelles dans l’église, date du XIIe siècle. La nef a été reconstruite au XIVe siècle.

L’église est dédiée à Saint Saturnin, sans doute Saint Saturnin de Toulouse († 250), plus tard connu sous le nom de Saint Sernin, qui fut évêque de Toulouse et qui mourut en martyr, attaché à un taureau.

Ce patronage indique que l’église faisait partie jadis de l’ensemble des biens et propriétés soumis à la juridiction de la puissante abbaye toulousaine de Saint Sernin. Le portail construit en briques roses est dit, au demeurant, de « style toulousain ».

Dans l’église, la répétition touche à sa fin. Le Rameau tout entier se tient là, le choeur, Pascale Bonnet pianiste, Christian Capet accordéoniste, et Colette maître de choeur. surpris d’avoir eu tout à l’heure la visite de quelques bellopodiens passionnés, venus en avant-garde pour profiter à l’aise (trad. : sous les lampes chauffantes) de la leçon de musique.

Je jette un dernier coup d’oeil aux ombres qui se tiennent derrière la grille des chapelles. Les barreaux sont tellement rapprochés que, même en le prenant par la tranche, j’ai du mal à glisser mon appareil entre ces barreaux pour photographier à bout de bras, d’où à l’aveugle, la statue sans tête, recouverte d’un voile, qui voisine avec un Jésus saint-sulpicien, et, à côté d’un bois orné d’un ange polychrome, le groupe de personnages de facture naïve qui encadrent un pathétique Christ en croix.

Sous le plastique qui le protège durant la restauration de la chapelle, se trouve le mausolée de Jean de Cojordan, qui fut évêque de Mirepoix de 1348 à 1361. Le mausolée date du XIVe siècle. Figuré en marbre, le corps de l’évêque repose sur un sarcophage en grès, décoré sur ses flancs de personnages sculptés. Le plastique fait à l’évêque une sorte de linceul. La vue du visage sous le plastique donne le frisson.

M. Jean-Paul Nicol, maire de Belpech, qui est présent dans l’église depuis le début de la répétition et qui a plaisamment salué les parents, les amis et autres soutiens moraux des chanteurs, vient accueillir devant l’autel le Rameau tout entier, splendide dans l’apparat des grandes mantes rouges. Il évoque à cette occasion les travaux de restauration qui rendront aux deux chapelles et au portail romans leur beauté initiale. Nous avons là « un trésor », dit-il, avant de laisser place aux musiciens.

De façon devenue traditionnelle, le concert commence par une petite pièce joyeuse à la faveur de laquelle le Rameau salue joliment son public, suite à quoi Pascale Bonnet et Christian Capet donnent à l’accordéon, avec une profondeur de sentiment chaque fois renouvelée, le Canon de Pachelbel.

Le Rameau revisite à l’occasion de cette soirée ses classiques, avec un programme composé de pièces courtes, parfois rares, empruntées de façon éclectique à la liturgie orthodoxe, aux maîtres de chapelle de l’âge baroque, aux grands du XIXe siècle, et à quelques compositeurs contemporains, russe, letton, américain, italien et espagnol. L’interprétation de ces pièces constitue autant de moments de prière. Les musiciens s’y adonnent avec la ferveur de ceux qui consacrent de longue date temps et travail aux patients requisits de leur art. Et même s’il y a une part de misère ou de deuil dans la prière, comme dans les Agnus Dei, les Ora pro nobis romains, ou dans le Gospody Pomilouy orthodoxe, ou encore dans le Signora delle cime de Giuzeppe De Marzi, la lumière l’emporte sur l’ombre, la joie revient toujours après la peine, et cette joie se lit sur le visage des musiciens, et elle se diffuse à l’ensemble de la communauté rassemblée dans l’église, parce que la musique est comme la mer : elle emporte les corps et les âmes et de la sorte les soulage de leur poids de cailloux, de leurs bagages de sable. Et il y a Andrew et Jean, qui présentent les morceaux en globish anglais ou russe : l’humour est sel de la prière !

Anne, Colette, Danièle, Dominique ; voix d’ange, mésange ; velours de l’alto. Colette, au centre, chante le bouleversant Ave Maria de Caccini, tant attendu. La nouvelle soprano, sur l’image de droite, c’est l’une des petites-filles de Colette.

Anne et Colette chantent ici à voix d’anges le premier mouvement du Motet pour la Sainte Vierge de Nicolas Bernier. Successeur de Marc Antoine Charpentier à la tête de la Maîtrise de la Sainte-Chapelle, Nicolas Bernier (1664-1734) est un maître de l’âge baroque, dont l’oeuvre se caractérise par sa volubilité jubilatoire et son goût de l’ornement. Bien que l’exécution en demeure périlleuse, je ne me lasse pas d’entendre ce Motet pour la Sainte Vierge, qui étire ses Alleluia radieux comme à Murano les soffiatori font des girandoles en verre filé.

Colette, d’une main de velours, (dompte) dirige « les hommes », dont Philippe, à gauche, le nouveau ténor, capable de pousser dans les « Ora pro nobis » de l’Ave Maria de Donizetti une voix de haute-contre !

Un brin de rire va bien, disais-je, au climat du concert, et plus essentiellement à l’approche du sacré. Regardez comme le grand Sébastien qui chante à gauche le sublime Panis Angelicus de César Franck, peine à contenir son hilarité quant aux variations russophones du clown Jean. Regardez comme « les basses » s’éjouissent en douce de l’intervention façon bagpipe qui fait la spécialité de leur compère Andrew. La musique sacrée n’est pas bégueule : ces hommes-là s’entendent comme larrons en foire !

Les chanteurs m’avaient dit avant le concert qu’ils craignaient que leurs voix ne se perdent dans cette nef gothique, plus vaste et plus haute de plafond que les conques romanes dans lesquelles ils donnaient leurs précédents concerts. Ils m’ont confirmé par la suite qu’ils s’entendaient à peine, à cause de l’effet de réverbération. J’ai trouvé, pour ma part, que les voix se paraient ici d’une étonnante transparence, et qu’ainsi baignées de lumière, elles touchaient à une mystérieuse intériorité.

Après le Swing low, sweet chariot dont le rythme joyeusement pérégrin emporte à la fois les musiciens et le public, le concert se conclut par un ultime Ave Maria, suivi, en bis, d’un chant d’amour dédié par un compositeur letton à la patrie natale. « La musique est un langage universel », rappelait jadis, au début de chaque cours, mon professeur de solfège.

Sauf exception peut-être en janvier prochain, le Rameau musical de Dun termine avec le concert de Belpech son programme de musique sacrée. Il reprendra sa tournée de concerts au printemps 2010 avec un programme de musique profane, élaboré autour du thème de la nature. Noël en décembre, au printemps le Rameau musical de Dun. Le ciel vous tienne en joie.

 

Pour en savoir plus sur Belpech et son patrimoine :
Couleur Lauragais : Balade du côté de Belpech
Base Mérimée : Accès géographique/Aude/Belpech

Pour revisiter les belles heures du Rameau musical de Dun :
Fête de fin de saison chez Colette
Quand le Rameau musical de Dun chante à la Bastide de Bousignac
Le Rameau musical de Dun chante aux Issards
Le Rameau musical de Dun – Une répétition chez Colette
Quand le Rameau musical de Dun chante à Vira
A l’église de Bensa, le Rameau musical de Dun