Le Rameau musical de Dun chante aux Issards

Le concert se donnait vendredi dernier, à 20h30. C’est, en cette saison, à l’orée de la nuit. Il y a une sensation, un sentiment de l’orée, qui ourle d’une frange mystérieuse l’heure une et même de la nuit et du concert, plus encore lorsque celui-ci se donne ailleurs, là-bas, loin des routes du grand jour. Dans le village noyé d’ombre, l’église surgit, vaste pan de clarté, rythme des pierres. Entends, ma soeur, entends la douce nuit qui marche.   
 

On pousse la porte de l’église… Entièrement revêtus de fresques, les murs chantent !  Les fresques sont l’oeuvre de Nicolas Greschny (1912-1985), émigré russe, descendant d’une longue lignée de peintres d’icônes, lointain héritier de l’art byzantin.

 

 

Tandis que les anges se pressent autour du maître autel, la Vierge à l’Enfant, du haut de la coupole, veille sur la communauté des fidèles et des visiteurs rassemblés ici. 

 

 

Loin du maître autel brillamment éclairé, la couleur des fresques se voile de pénombre. On reconnaît ici, au-dessus de la porte, la naissance du Christ et l’annonce du Salut. 

 

 

Ci-dessus, la signature de Nicolas Greschny, peinte derrière le maître-autel.

 

Le Rameau musical de Dun présente ce soir un programme de musique sacrée, dédié à des pièces courtes, empruntées de façon éclectique à des anonymes du XVe siècle, à des maîtres de la Renaissance italienne, à la liturgie orthodoxe, ou encore à Georges Bizet, César Franck, Mozart.

Colette Autissier, qui dirige le choeur, présente d’abord Christian Capet, l’homme à l’accordéon, l’homme du clavier aussi, dont l’art, tout en dialogue, répond à celui du choeur.

Le concert commence par un solo d’accordéon, qui revêt dans le chatoiement de cette église insolite les accents d’un orgue miniature. Puis le choeur chante a capella le Alta Trinita Beata d’un anonyme, sur des paroles que la tradition attribue à Dante. Il interprète ensuite, avec le soutien de Christian Capet, de nombreuses petites pièces peu ou jamais chantées, dont Colette Autissier souligne le caractère de bijoux sonores.  

 

 

Le son est plein et rond, empreint d’une chaleur vermeille. L’articulation, à la fois claire et naturelle, fait valoir l’éclatante beauté des mots de la liturgie, la ferveur, la joie des Alleluia, des Adoramus.      

Unissons nos secondes, nos tierces, nos quartes, nos quintes, nos sixièmes, nos septièmes, nos octaves, chantons nos intervalles, chantons-les en canon ! C’est là tout l’art et la manière, floride, fruitée, du Rameau musical de Dun. Lors d’une répétition à laquelle j’étais invitée, j’ai pu suivre le patient travail de mise en voix et de mise en mesure qui autorise peu à peu le jeu diapré du Chantons en canon ! Le miracle du canon, le soir du concert, c’est qu’il nous comprend physicaliter dans son jeu, de telle sorte qu’invisiblement nous chantons aussi, du profond de la chair et du corps, à défaut de nos voix muettes.

 

 

Le moment du Gospodi Pomilouy, O Seigneur, prends pitié de nous !, une version slavonne du Kyrie, constitue dans le programme du Rameau musical de Dun un moment d’émotion intense. Tandis que les basses maintiennent l’isson, i. e. le son de l’éternité, les voix des femmes en prière le parent de clartés de vitrail.

 

 

Du choeur se détache de temps à autre un trio, un duo. Colette et Danièle interprètent ainsi le Ecco il Messia d’un anonyme ; puis Colette, Danièle et Dominique, un Agnus Dei de Bizet ; Colette et Sébastien enfin, le Panis Angelicus de César Franck.   

 

 

Outre la surprise des timbres qui se rencontrent et s’accommodent, il y a  dans le trio ou dans le duo le charme du jeu mélodique qui se déploie au plus près du secret de l’intime, depuis l’abîme maintenu ouvert par l’espace parfois d’un seul demi-ton ! 

 

Après le Dona Nobis Pacem de Mozart, le Rameau musical de Dun chante pour finir le moderne Alleluia de Tim Brace. Du timbre à la couleur, il semble que l’Alleluia se pare ici, dans son A, d’une gloire pourpre ! Puis le Rameau musical nous offre en guise de bis derechef le Dona Nobis Pacem de Mozart. On se quitte avec l’envie de chanter, et l’air de Mozart qui vous suit, comme un invisible ange gardien.

Sainte Colombe, à qui l’église est dédiée, nous accompagnait d’un doux signe de main.   

 

2 réflexions au sujet de « Le Rameau musical de Dun chante aux Issards »

  1. Martine Rouche

    Tu as tellement bien rendu grâces à ce concert et au Rameau musical de Dun que je me garderai bien d’ajouter quoi que ce soit. Et puis, Colette se fera un plaisir légitime …

    Pour ce qui est de l’église, c’est un abbé Rauzy qui a fait appel à NicolaÏ Greschny, après avoir entendu parler de toutes les églises peintes par cet artiste.
    Les jeunes du village qui avaient donné un coup de main pour piquer les anciens plâtres, M. Subra, maçon du village, M. Stéphan, le manoeuvre, sont représentés en haut à gauche de la porte, en guise de remerciement perpétuel. Ils sont en compagnie de Nicolaï Greschny, qui s’est représenté en auto-portrait, le pinceau à la main. Tous figurent dans la scène du partage des cinq pains et des deux poissons. Cette scène, à la fois religieuse et profane, est particulièrement chère aux habitants du village.

    Avant de se mettre au travail, les peintres d’icônes récitent la prière suivante :
    Toi, Maître Divin de tout ce qui existe,
    Eclaire et dirige l’âme, le coeur et l’esprit de ton serviteur ;
    Conduis ses mains afin
    Qu’il puisse représenter dignement et parfaitement Ton image,
    Celle de Ta Sainte Mère et
    Celle de tous les saints,
    Pour la gloire, la joie et
    L’embellissement de
    Ta Sainte Eglise.

    Cette humilité, je me plais à la retrouver dans les lignes peintes derrière le maître-autel : se voulant l’outil de Dieu, Nicolaï Greschny a signé son oeuvre en tant que  » fils de Karol Greschny « , rappelant sa piété filiale et sa reconnaissance envers son père, et le père de son père avant lui. Ils lui ont légué leur art, leur technique, leur tradition, à charge pour lui de les perpétuer, alors même que ses  » podlinniks  » lui avaient été volés au cours de ce terrible périple qui l’avait conduit, selon ses propres termes,  » des rives du Dniepr aux Raspes du Tarn « .

    Quelle magnifique soirée dans une magnifique église, sous le regard très doux de sainte Colombe …

  2. colette autissier

    Merci Christine – Merci – Votre récit toujours très lumineux et les photos qui le sont également embellissent notre prestation –
    Cela nous exhorte à progresser – Merci du fond du coeur –

    Et un coucou également à Martine, avec un merci pour les précisions sur la vie passée de cette magnifique église, où je retournerai volontiers avec un autre programme –

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