Jacques Gamelin, peintre, homme du Carcassès

 

Dernièrement, je suis tombée par hasard sur cette reproduction d’un Intérieur paysan, huile sur toile, datée de 1796, signée Jacques Gamelin. Il s’agit, dit-on, une scène de genre. Certes, mais on use ici du concept de genre comme on fait d’un face-à-main au théâtre : on se protège des émotions trop vives en interposant un morceau de verre entre soi et la chose vue. Indépendamment du genre, dont ici on se moque bien, cette scène rend compte du quotidien qui était en 1796 celui de l’immense majorité de la population française.  Inutile de commenter ; l’image parle d’elle-même. 

Saisie par ce tableau, je me suis intéressée à Jacques Gamelin, que je ne connaissais pas. 

 

 

Jacques Gamelin, Sans titre

 

Né à Carcassonne en 1738, fils d’un marchand drapier, élève des Jésuites, Jacques Gamelin, dès son enfance, fait montre de remarquables dispositions pour le dessin. Son père, en 1756, lui trouve plutôt une place de commis en écritures, à Toulouse, dans la manufacture de Nicolas Joseph Marcassus, baron de Puymorin. Amateur éclairé, co-fondateur de l’Académie des Beaux-Arts de Toulouse, celui-ci remarque le jeune dessinateur et lui permet d’entrer en apprentissage dans l’atelier de Jean-Pierre Rivalz.

De 1761 à 1764, Jacques Gamelin poursuit sa formation à Paris, dans l’atelier de Jean-Baptiste Deshays de Colleville, gendre de Boucher. Mais il ne se plaît pas à Paris et n’y obtient pas le succès attendu.

 

 

Jacques Gamelin, Deux frises avec des porteurs d’offrandes

 

Parti pour Rome en 1765, il y vit et travaille jusque vers 1774. Il y épouse en 1771 Giulia Tridis, une jeune italienne, orpheline de père et de mère, nantie seulement d’un frère et d’une soeur à charge. Accompagné de sa famille, il rentre en France en 1774, à la demande de son père, malade. Il rapporte de son séjour romain une superbe maîtrise du dessin à l’antique ainsi que celle de la peinture de batailles.

 

En 1774, Jacques Gamelin est nommé professeur à l’Académie de Toulouse ; puis, en 1776, directeur de l’école de peinture de Montpellier, poste qu’il occupe jusqu’à la Révolution.

En 1779, il publie à Toulouse un Nouveau Recueil d’ostéologie et de myologie, pour l’utilité des sciences et des arts, en 2 vol. in-folio avec 100 planches et texte, recueil inspiré par de nombreuses séances d’étude en salle de dissection. 

A partir de 1784 et jusqu’en 1790, Jacques Gamelin effectue différents séjours à Narbonne afin d’y réaliser les tableaux et les fresques qui ornent la cathédrale Saint-Jean, la chapelle de l’Immaculée Conception et celle du Tiers-ordre de Saint Dominique (aujourd’hui transformée en magasin du génie militaire).

Partisan de la Révolution, membre de la Société des Sans Culottes, il se voit confier la réalisation de la statue de la Liberté et organise les cérémonies propres au nouveau culte. Dans le même temps, il s’applique à sauver les biens de l’église.

 

 

Jacques Gamelin, L’Evanouissement

 

"Gamelin, homme de réflexion, n’y voit pas de contradiction. La religion à laquelle il restait fidèle s’accordait dans son esprit avec les idées nouvelles fondées sur la liberté, la fraternité et l’égalité, une morale païenne mais dans laquelle il voyait renaître la République romaine et les héros de l’antiquité" [1]Jacques Gamelin 1738 – 1803, Exposition du 16 mai au 30 juin 1979, Préface d’Olivier Michel

Ci-contre : Un combat aux portes d’une ville assiégée

Dans le cadre des guerres révolutionnaires, il intègre l’armée des Pyrénées Orientales, sous les ordres de Dugommier, dont suit en tant que peintre les diverses campagnes. Il laisse ainsi des oeuvres en forme de témoignage, telles que Le camp de l’Union, La Bataille de Peyrestortes, ou les portraits des généraux Dagobert et Dugommier. 

 

 

Jacques Gamelin, Escarmouche de nuit, 1783

 

Après la Révolution, Jacques Gamelin retourne définitvement à Carcassonne. Il y meurt en 1803, occupant alors la chaire de professeur de dessin à l’Ecole centrale de l’Aude. 

 

Ci-contre : Jacques Gamelin, Vieillard inconnu, 1791 

Pourquoi me suis-je intéressé à Jacques Gamelin ?

D’abord, pour une raison toute bête : je suis née à Carcassonne, et relativement à Jacques Gamelin, je me sens, même loin dans le temps, un peu payse.

Ensuite, parce que Jacques Gamelin est un homme de culture et de tradition méditerranéennes. "Partout des vestiges grecs et romains l’entourent, la culture latine est encore très présente et il est difficile de parler de retour à l’antique" [2]Ibidem chez quelqu’un qui est né et qui a vécu dans un espace de civilisation à peine changé.

Ensuite encore, parce que Jacques Gamelin fait montre dans sa peinture d’un réalisme admirablement dénué de trivialité, autrement dit d’un regard inspiré par le goût de la vérité et l’amour de l’humanité.

 

 

Jacques Gamelin, Portrait d’Etienne Marie Denisse ; Jacques Gamelin, Portrait de Louis Jacques Brenguier, commandant du quatrième bataillon du Lot en 1794

 

D’où chez lui l’art du portrait, sensible, vif, parfois complice, piquant ou drôle, insoucieux du Beau idéal.

 

Enfin,  parce l’humanisme demeure chez lui exempt de mièvrerie, allié à l’acuité du regard, et, le cas échéant, capable de férocité dans l’ironie.

Ci-contre : Jacques Gamelin, planche extraite du Nouveau Recueil d’Ostéologie et de Myologie.  

 

 

Jacques Gamelin, Louis XVI accueillant avec plaisir la Vérité qui lui découvre un vieillard vénérable
Observez le traitement caricatural du visage de Louis XVI et du personnage de la Vérité.

 

L’oeuvre de Jacques Gamelin se déploie, de façon complexe, à la fois au tournant de l’Histoire et au tournant des genres, comme une tentative de conciliation et de dépassement de deux postulations palintropiques.

L’une oriente la vision de l’artiste dans le sens du vérisme.

L’autre rappelle le peintre au souvenir des vertus romaines, parfois au mythe de l’Age d’or.

 

Ci-dessus : Jacques Gamelin, Scène d’ivresse

 

 

Jacques Gamelin, Scène paysanne

 

5 réflexions sur « Jacques Gamelin, peintre, homme du Carcassès »

  1. Nathan Cabrera

    Bonjour
     
    Nous avons à Pépieux un très beau tableau de Jacques Gamelin Père datant de 1784. Il représente le Martyre de St Etienne. Mais il mériterait une restauration
    Nathan Cabrera

  2. La dormeuse Auteur de l’article

    Bonjour,

    Merci d’avoir transmis cette info.
    Auriez-vous une photo de ce tableau ?
    Voilà qui ferait grand plaisir aux admirateurs des Gamelin, – dont je suis.

  3. Nathan Cabrera

    Bonjour,
    Ah pardon je viens à peine de revenir sur votre blog et je vois votre message. Oui j'ai une photo je vous l'envoie si vous voulez par mail.

  4. La dormeuse Auteur de l’article

    Bonjour,
    Je serais heureuse de recevoir cette photo. Accepteriez-vous que je la publie à la suite de votre commentaire ? Jacques Gamelin est si peu connu aujourd’hui, au-delà de Carcassonne…

    Christine Belcikowski

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