Quand Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, voyage, puis ne voyage pas, avec la Maréchale de Mirepoix

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Ci-dessus, de gauche à droite : portrait d’Anne Marguerite Gabrielle de Beauveau Craon ; portrait de Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu.

En juin 1747, Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, dit Montesquieu, cinquante-huit ans, voyage en compagnie d’Anne Marguerite Gabrielle de Beauveau Craon, dite la Maréchale de Mirepoix, quarante ans. Il se rend à Lunéville où Stanislas Leszczyński, roi de Pologne et duc de Lorraine, tient sa cour. Montesquieu vient solliciter du roi la faveur d’être admis au sein de la Société royale des sciences et belles-lettres nouvellement créée à Nancy. Madame de Mirepoix lui servira de sésame auprès du roi.

En 1739, Anne Marguerite Gabrielle de Beauveau 1Cf. La dormeuse blogue 3 : La maréchale de Mirepoix versant du thé à madame de Vierville., fille du prince de Beauveau Craon, conseiller d’Etat de la cour de Lorraine, a épousé à Lunéville, en secondes noces, Gaston Pierre Charles de Lévis de Lomagne, marquis de Mirepoix, maréchal héréditaire de la foi 2Cf. La dormeuse blogue 3 : Le premier mariage de Gaston Pierre Charles de Lévis Lomagne.. Le roi Stanislas était présent à ce mariage ainsi que sa cour toute entière. A Lunéville, Madame de Mirepoix jouit depuis lors de l’amitié du roi. Marie Françoise Catherine de Beauvau Craon, sa soeur, alias Madame de Boufflers, est en outre depuis 1745 la maîtresse adorée dudit roi.

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Ci-dessus : vue de l’entrée du château royal de Lunéville au XVIIIe siècle.

Montesquieu évoque son séjour à Lunéville dans une lettre datée de juillet 1747 :

« J’ai été comblé de bontés et d’honneur à la cour de Lorraine ; j’ai passé des moments délicieux avec le roi Stanislas. »

L’un de ces « moments délicieux » est celui où, à la demande du roi Stanislas, Montesquieu compose en vers le portrait de Madame de Mirepoix :

Portrait de Madame de Mirepoix

La beauté que je chante ignore ses appas.
Mortels qui la voyez, dites-lui qu’elle est belle,
Naïve, simple, naturelle,
Et timide sans embarras.
Telle est la jacinthe nouvelle ;
Sa tête ne s’elève pas
Sur les fleurs qui sont autour d’elle :
Sans se montrer, sans se cacher,
Elle se plaît dans la prairie :
Elle y pourrait finir sa vie,
Si l’oeil ne venoit l’y chercher.

Mirepoix reçut en partage
La candeur, la douceur, la paix ;
Et ce sont entre mille attraits
Ceux dont elle veut faire usage.

Pour altérer la douceur de ses traits,
Le fier dédain n’osa jamais
Se faire voir sur son visage.

Son esprit a cette chaleur
Du soleil qui commence à naître :
L’Hymen peut parler de son coeur,
L’Amour pourroit le méconnoître.
3Oeuvres de Charles Louis de Secondat (1689-1755), baron de La Brède et de Montesquieu. Tome 6, avec éloges, analyses, commentaires, remarques, notes, réfutations, imitations ; par MM. Destutt de Tracy, Villemain. Dalibon Editeur. Paris. 1827.

Une correspondance ultérieure indique que s’il se trouve flatté de l’accueil réservé au « Portrait de Madame de Mirepoix » à la cour de Lunéville, puis à Paris et à Versailles, Montesquieu n’est point dupe de « la fortune qu’on fait » à cette amusette poétique, d’autant qu’il vient de publier à Genève, en 1748, un brûlot politique, De l’Esprit des lois. Dans l’été de 1749, voici ce qu’il écrit à l’abbé Venuti 4Filippo Venuti (1709-1768), ou Filippo de Venuti, ou encore Philippus de Venutis. A la demande de Montesquieu, il publiera en 1754 ses Dissertations sur les anciens monumens de la ville de Bordeaux, sur les Gahets, les antiquités et les ducs d’Aquitaine, avec un traité historique sur les monoyes que les Anglais ont frappées dans cette province., invité à traduire ce « Portrait » en italien :

« A propos, le portrait de madame de Mirepoix a fait à Paris et à Versailles une très grande fortune : je n’y ai point contribué pour la ville de Bordeaux, car j’avois détaché l’abbé de Guasco 5Octavien de Guasco (1712-1781), comte de Clavières. Savant chanoine, traducteur de Montesquieu en italien, il publiera, entre autres, à Florence, des Lettres familières du président de Montesquieu (1767), puis une traduction de L’Esprit des Lois. pour en dire du mal. Vous, qui êtes l’esprit de tous les esprits, vous devriez le traduire, et j’enverrais votre traduction à Madame de Mirepoix à Londres 6Madame de Mirepoix a suivi Gaston Pierre Charles de Lévis de Lomagne, son époux, nommé en décembre 1748 ambassadeur extraordinaire à Londres. ; je n’en ai point de copie, mais le président Barbot l’a, ou bien M. Dupin. Vous savez que tout ceci est une badinerie qui fut faite à Lunéville pour amuser une minute le roi de Pologne. » 7Oeuvres de Charles Louis de Secondat (1689-1755), baron de La Brède et de Montesquieu. Tome 6, avec éloges, analyses, commentaires, remarques, notes, réfutations, imitations ; par MM. Destutt de Tracy, Villemain. Dalibon Editeur. Paris. 1827.

Le 19 mars 1749, Madame de Mirepoix écrit à Montesquieu pour lui demander s’il compte venir à Paris ou en Angleterre prochainement, car elle aimerait le revoir. Elle lui propose de faire le voyage d’Angleterre avec elle au mois de juin ou de juillet et elle lui promet de faire à Londres la fortune de ses vins de la Brède 8A noter que Madame de Mirepoix écrit « Brenne » (sic) pour Brède.. Elle indique par ailleurs qu’elle se trouve informée du « succès prodigieux » de L’Esprit des Lois.

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Ci-dessus : 19 mars 1749. Lettre de Madame de Mirepoix à Montesquieu. Source : Bibliothèque municipale de Bordeaux.

Propriétaire d’un domaine dans la région des Graves 9Las Grabas de Bordèus., Montesquieu, dit Michel Figeac, de Université Michel de Montaigne Bordeaux III, « avait parfaitement compris le parti qu’il pouvait tirer de ses réseaux aristocratiques et de ses voyages qui lui permettaient de pénétrer sur les marchés étrangers, particulièrement anglais. Dans cette voie, il suivit l’exemple pionnier du premier Président Arnaud de Pontac qui, autour de 1666, avait envoyé son fils à Londres pour faire connaître son cru de Haut-Brion. Tous les parlementaires bordelais avaient perçu l’intérêt du marché anglais, mais l’atout de Montesquieu était de disposer de relais comme Madame de Mirepoix, qui accompagnait son mari nommé ambassadeur à Londres en 1749, avec l’intention de servir de commissionnaire au baron de La Brède : « J’espère que nous y mettrons le vin de La Brède à la mode ; ce sera ma seule affaire et je vous réponds que je m’en acquitterai bien ». Certains témoignages, comme celui de Lord Balkeley, prouvent que Montesquieu envoyait son vin dans toutes les Iles britanniques, y compris vers l’Irlande, et il faisait d’ailleurs lui-même le lien entre l’augmentation de ses commandes et la publication de L’Esprit des Lois : « J’ai reçu d’Angleterre la réponse pour le vin que vous m’avez fait envoyer à Milord Elibank, il a été trouvé extrêmement bon. On me demande une commission pour quinze tonneaux, ce qui fera que je serai en état de finir ma maison rustique. Le succès que mon livre a eu dans ce pays-là contribue, à ce qu’il paraît, au succès de mon vin ». 10Michel Figeac. Montesquieu un philosophe au milieu de ses vignes..

Mais en juillet 1749, Montesquieu, qui a déjà résidé en Angleterre de 1729 à 1731, n’embarque pas avec Madame de Mirepoix sur le bateau de Londres, puisque le 18 novembre de la même année, celle-ci lui adresse une autre missive dans laquelle, signalant qu’elle a reçu son « compliment », i. e. la traduction italienne du « Portrait » annoncée par Montesquieu dans sa lettre à l’abbé Venuti datée de l’été 1749 (cf. supra), elle se plaint de ce qu’il n’ait pas voulu retourner à Londres et se targue plaisamment de l’avoir pour cette raison « brouillé avec tout l’Angleterre » :

« Que m’importe ce que je suis dans les lieux où vous n’êtes pas et où tout le monde me dit que vous ne voulez pas revenir… Rien de plus malhonnête que de me faire un compliment et [de] ne m’écrire que pour cela quand vous n’avez pas songé à moi depuis un siècle … Mais malgré tous vos défauts je vous aime à la folie et je réponds d’un frère et d’un mari qui vous aiment presque autant que je fais. Je vous ai brouillé avec toute l’Angleterre. Ecrivez-moi, quand ce ne serait que pour me remercier et pour me tromper en me promettant de revenir bien plutôt que vous ne ferez. »

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Ci-dessus : 18 novembre 1749. Lettre de Madame de Mirepoix à Montesquieu. Source : Bibliothèque municipale de Bordeaux.

Il semble donc que Montesquieu ait délégué à Madame de Mirepoix le soin de faire en 1749 à Londres, toute seule, le succès des vins de la Brède.

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Ci-dessus : château de la Brède au XVIIIe siècle. Louis-Désiré Thiénon (1812-188), dessinateur. Collection de dessins sur les départements de la France formée par Hippolyte Destailleur. 1924.

Resté cette année-là en son château, Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, aura préféré s’occuper lui-même de ses vignes et, à partir d’août ou septembre, veiller au succès de ses vendanges.

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Ci-dessus : château de la Brède aujourd’hui, 33650 Gironde.

References   [ + ]

1. Cf. La dormeuse blogue 3 : La maréchale de Mirepoix versant du thé à madame de Vierville.
2. Cf. La dormeuse blogue 3 : Le premier mariage de Gaston Pierre Charles de Lévis Lomagne.
3. Oeuvres de Charles Louis de Secondat (1689-1755), baron de La Brède et de Montesquieu. Tome 6, avec éloges, analyses, commentaires, remarques, notes, réfutations, imitations ; par MM. Destutt de Tracy, Villemain. Dalibon Editeur. Paris. 1827.
4. Filippo Venuti (1709-1768), ou Filippo de Venuti, ou encore Philippus de Venutis. A la demande de Montesquieu, il publiera en 1754 ses Dissertations sur les anciens monumens de la ville de Bordeaux, sur les Gahets, les antiquités et les ducs d’Aquitaine, avec un traité historique sur les monoyes que les Anglais ont frappées dans cette province.
5. Octavien de Guasco (1712-1781), comte de Clavières. Savant chanoine, traducteur de Montesquieu en italien, il publiera, entre autres, à Florence, des Lettres familières du président de Montesquieu (1767), puis une traduction de L’Esprit des Lois.
6. Madame de Mirepoix a suivi Gaston Pierre Charles de Lévis de Lomagne, son époux, nommé en décembre 1748 ambassadeur extraordinaire à Londres.
7. Oeuvres de Charles Louis de Secondat (1689-1755), baron de La Brède et de Montesquieu. Tome 6, avec éloges, analyses, commentaires, remarques, notes, réfutations, imitations ; par MM. Destutt de Tracy, Villemain. Dalibon Editeur. Paris. 1827.
8. A noter que Madame de Mirepoix écrit « Brenne » (sic) pour Brède.
9. Las Grabas de Bordèus.
10. Michel Figeac. Montesquieu un philosophe au milieu de ses vignes.

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  • françoise Brown at 20 h 28 min

    Bel article.

    • La dormeuse at 20 h 58 min

      C’est très amusant d’enquêter sur la vie et les cheminements des personnages historiques.