Quand le capitaine Montauban rencontre Jacob Louis

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Ci-dessus : navire corsaire.

Parti de Bordeaux au mois de février 1695 sur son bateau baptisé La Machine, Etienne de Montauban (1650 ?-1700) 1Cf. Jean Merrien, Corsaires et flibustiers, pp. 169-173, L’Ancre de Marine, 1996., capitaine des flibustiers, est sur le point de terminer sa campagne de Guinée lorsque, croisant sur la côte d’Angola un vaisseau anglais, il commande à ses hommes de le prendre à l’abordage. Le capitaine anglais, cependant, boute le feu à son vaisseau. Le feu se communique à La Machine. Grièvement blessé dans l’explosion de son bateau, Montauban se trouve provisoirement recueilli par le roi de Guinée. Mal rétabli encore, soucieux de repartir pour bénéficier d’autres soins, il profite un peu plus tard de l’arrivée d’un navire portugais : « Il [le capitaine portugais] me pria de m’embarquer avec lui et m’assura qu’aux Barbades où il voulait aller, je trouverais tous les secours nécessaires pour rétablir ma santé, parce qu’il y avait de bons médecins juifs qui étaient de ses amis. » 2Bartolomé de Las Casas, Relation des voyages et des découvertes que les Espagnols ont fait dans les Indes occidentales ; Relation curieuse des voyages du Sieur de Montauban, capitaine des flibustiers, en Guinée l’an 1695, chez J. Louis de Lorme, Amsterdam, 1698.

Arrivé à la Barbade, territoire alors sous domination anglaise, Montauban se trouve d’abord interdit de descendre à terre.

« Le lendemain plusieurs Juifs qu’on avait chassés de la Martinique, vinrent me voir sur le bruit de mon arrivée ; et me voyant fort incommodé, et fort défait, ils m’envoyèrent des médecins de leur Nation, qui me dirent que je ne pourrais point guérir, si l’on ne me portait à terre. » 3Ibidem.

Avec la caution des médecins et du capitaine portugais, Montauban promet qu’il ne s’évadera pas. Il obtient ainsi l’autorisation de gagner la terre.

« Je fus enfin porté chez le sieur Jacob Louis, où je fus assez bien soigné pendant tout le temps que j’y restai. » 4Ibid.

Le recensement de 1664 en Martinique mentionne la présence de sept familles juives installées au mouillage de Saint-Pierre. Elles y pratiquent leur culte ouvertement. Jacob Louis, ou Luis, fait partie de cette petite communauté. Agé alors de 29 ans, né à Bordeaux d’une famille originaire de Bayonne, père de trois enfants, il dispose d’un serviteur et de cinq esclaves. Seul de sa communauté, il est propriétaire du terrain qu’il occupe. 5Source : Jacques Petitjean-Roget, Les Juifs à la Martinique sous l’ancien régime, in Revue d’histoire des colonies, 1956, volume 43, numéro 151, pp. 138-158.

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Ci-dessus : François Blondel, Basse Terre de l’isle de la Martinique, 1667.

En 1680, Jacob Luis, qui a acquis deux nouveaux terrains, reste dans sa communauté le seul propriétaire terrien. Il fait maintenant cultiver ses terres par onze nègres, douze négresses et sept négrillons. Il réside désormais au Fort Saint-Pierre, où il occupe la case n° 125, avec Rachel, son épouse, Abraham, leur fils survivant, et Patoule, leur servante mulâtresse. 6Source : Archives Nationales d’Outre-Mer, Aix-en-provence. Depôt des Papiers Publics des Colonies : G1/499. Publication : Université de Nantes.

A partir de 1680, les Jésuites, qui ont pour objectif d’interdire aux Juifs le séjour des Iles, s’en prennent nommément à Jacob Louis : « Les plus apparents d’entre les Juifs habitants sont notoirement apostats et sacrilèges ayant fait profession en France de la Religion Chrétienne. Entre autres le nommé Louis le Juif, Aaron Lopez, Abraham Moline, sa femme et leurs enfants qui, de leur propre aveu, ont été à Saint-André de Bordeaux » 7Source : Jacques Petitjean-Roget, Les Juifs à la Martinique sous l’ancien régime, in Revue d’histoire des colonies.

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Ci-dessus : Dénombrement des juifs demeurant en l’isle de la Martinique en 1683.

Le Dénombrement des Juifs demeurant en 1683 dans l’Isle indique que le nombre de ces derniers s’élève à 94 personnes, qui font travailler 132 esclaves. Jacob Louis, « 46 ans », vit alors avec Rachel Louis, sa femme, âgée de « 20 ans », et son fils Abraham, âgé de « 9 ans et demi ». C’est donc probablement un second mariage qu’il a contracté avec Rachel, son épouse, et il élève en la personne d’Abraham Louis un enfant d’un premier lit. Il dispose alors de 30 esclaves.

Le 24 septembre 1683, les Jésuites obtiennent satisfaction. Le Roi ordonne l’expulsion de tous les Juifs des Iles françaises de l’Amérique : « Sa Majesté ne voulant pas souffrir le mauvais exemple que les Juifs établis dans les Iles françaises de l’Amérique donnent à ses sujets par l’exercice de leur religion ni permettre qu’ils y demeurent plus longtemps, elle mande et ordonne aux dits Juifs de sortir de l’étendue des dites Iles un mois après la publication du présent ordre » 8Archives nationales. Colonies : B10. Ordres du Roi. 24 septembre 1683..

Suite à la publication de cet édit, les Juifs de la Martinique se réfugient à la Barbade. Leur départ se trouve toutefois regretté à la Martinique, en raison des services qu’ils y rendaient. « Ils font venir des cargaisons de France, font crédit à l’habitant et prennent en payement tout ce que la terre produit, jusqu’à la cassave et aux patates, et c’est précisément ces gens-là dont on a besoin dans une colonie naissante… » 9Archives Nationales, Colonies CIO B2 — Lettre de Gennes, 19 février 1700.

Qu’advient-il de Jacob Louis après que lui et les siens se sont réfugiés à la Barbade, où ils hébergent quelques jours, en 1695, le capitaine Montauban ? On n’en sait rien. Certains grands négociants juifs obtiennent de l’administration française, au XVIIIe siècle, l’autorisation de retourner en Martinique. Les documents relatifs à ces quelques retours ne mentionnent pas le nom de Jacob Louis.

On retrouve les noms d’Abraham Louis, ou Luis, et de Jacob Louis, ou Luis, à Bayonne-Saint-Esprit à partir de 1744. Si toutefois il s’agit là de descendants du Jacob Louis de la Martinique, ce pourrait être ceux de la deuxième et de la troisième générations, i.e. celle des petits-fils et arrière-petits-fils de l’Abraham Louis, qui avait en 1683 neuf ans et demi en Martinique…

Le 11 mars 1733, circoncision de Jacob Luis, fils d’Abraham Luis ; marraine : Sara Luis.
Le 1 janvier 1737, circoncision de Samuel Luis, fils d’Abraham Luis et de Sara Damesquita ; marraine : Rinqua Luis.
le 24 août 1739, circoncision de Aaron Luis, fils d’Abraham Luis ; marraine, Esther Luis, soeur d’Abraham Luis.
Le 24/04/1756, circoncision de Abraham Luis, fils de Benjamin Luis ; parrain : Abraham Luis ; marraine : la fille aînée de Jacob Luis.

On retrouve également le nom de Jacob Louis à Bordeaux en 1745.

Le 4 juillet 1745, décès de Jacob Louis, dit Charlot, âgé de 78 ans ; cote : 123.

Mais il ne peut s’agir du Jacob Louis de la Martinique, puis de la Barbade, puisque les différents âges indiqués sur les documents relatifs à la population de la Martinique permettent de situer la naissance de Ce Jacob Louis entre 1635 et 1637. Celui-ci ne peut donc être mort en 1745, sauf à avoir vécu 108 ou 110 ans.

A lire aussi : Dossier Abraham Louis

References   [ + ]

1. Cf. Jean Merrien, Corsaires et flibustiers, pp. 169-173, L’Ancre de Marine, 1996.
2. Bartolomé de Las Casas, Relation des voyages et des découvertes que les Espagnols ont fait dans les Indes occidentales ; Relation curieuse des voyages du Sieur de Montauban, capitaine des flibustiers, en Guinée l’an 1695, chez J. Louis de Lorme, Amsterdam, 1698.
3. Ibidem.
4. Ibid.
5. Source : Jacques Petitjean-Roget, Les Juifs à la Martinique sous l’ancien régime, in Revue d’histoire des colonies, 1956, volume 43, numéro 151, pp. 138-158.
6. Source : Archives Nationales d’Outre-Mer, Aix-en-provence. Depôt des Papiers Publics des Colonies : G1/499. Publication : Université de Nantes.
7. Source : Jacques Petitjean-Roget, Les Juifs à la Martinique sous l’ancien régime, in Revue d’histoire des colonies.
8. Archives nationales. Colonies : B10. Ordres du Roi. 24 septembre 1683.
9. Archives Nationales, Colonies CIO B2 — Lettre de Gennes, 19 février 1700.

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  • Jean Biret at 12 h 27 min

    Bonjour Madame,

    Votre billet m’inspire quelques remarques.
    Quand ce capitaine Montauban croise la route d’une capitaine portugais, le terme « portugais » peut avoir un autre sens que celui de natif du Portugal.
    Venant de Bordeaux, le capitaine Montauban n’est pas sans savoir que parmi les grands armateurs figurent quelques familles « israélites » qui, fuyant l’inquisition au Portugal, ont trouvé refuge en Guyenne et Gascogne, où ils se sont établis ; on les désigne alors à l’époque sous le nom générique de « Portugais ». Pour la façade, la plupart ont accepté d’embrasser le catholicisme tout en pratiquant leur culte en cachette. Ces « nouveaux chrétiens » réussiront à s’enraciner solidement dans la bourgeoisie aquitaine, à l’instar des frères Péreire, lesquels ont beaucoup contribué au développement bordelais au XIXe siècle. Quant aux relations des colons des Îles avec Bordeaux, elles sont connues. On peut donc supposer que les liens du capitaine « portugais » avec les « bons médecins juifs qui étaient de ses amis » étaient plus qu’amicaux…
    Quant à Louis XVI, dont vous soulignez que, sous son règne, on chassa un temps les juifs des colonies, il est bon de rappeler qu’on lui doit aussi l’« édit de tolérance » de novembre 1787 qui permit aux personnes non catholiques de bénéficier d’un état-civil français sans avoir à se convertir. C’était un grand pas vers la reconnaissance des juifs et des protestants, un édit qui mettait fin aux persécutions religieuses. Un grand pas vers la citoyenneté pleine et entière que l’on doit à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, deux ans plus tard.

    À lire pour compléter :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_des_Juifs_dits_portugais

    • La dormeuse at 12 h 37 min

      Merci de ce message fort nourri.
      Je ne suis pas attardée ici sur les différents points que vous évoquez, car je cherche par ailleurs un éditeur pour l’étude que j’ai consacrée à Abraham Louis, marrane, qui, venant de Bordeaux, a été marchand de 1792 à 1812 à Mirepoix (Ariège), et qui s’y est illustré également par son engagement républicain.