Le cas épouvantable de François Maurice Marcien Simorre, atteint de maladie arthritique

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Le cas de François Maurice Marcien Simorre, né à Mirepoix en 1752, fils de Noble François Simorre, avocat en parlement, et Noble Dame Marie Magdeleine Colomès, fait l’objet d’une impressionnante description dans le Dictionaire des sciences médicales publié par une société de médecins et de chirurgiens, entre 1812 et 1822, chez le grand éditeur C. L. F. Panckoucke. Reproduite ci-dessous, une telle description illustre de façon poignante le grand caractère d’un fils de la noblesse de Mirepoix, et plus essentiellement celui d’un homme tout court.

« On rencontre, dans tous les cabinets d’anatomie, des squelettes présentant des articulations ossifiées ; on en voit où le travail morbifique des os est considérable ; mais aucune observation ancienne ou moderne ne fait mention d’une solidification articulaire aussi complète, aussi étonnante que celle qui se remarque dans le squelette de François Maurice Marcien Simorre, déposé au Muséum de l’Ecole de Médecine de Paris, par M. le professeur Percy : l’infortuné Simorre s’était légué à M. Percy, qu’il appelait à juste titre son bienfaiteur, et le légataire a enrichi le plus beau cabinet l’Europe, de la pièce d’anatomie pathologique la plus curieuse qui existe ; ce squelette est d’une seule pièce, un seul os semble le composer, et le squelette d’airain, consacré par Hippocrate au temple de Delphes ne devait pas être plus immobile, dit M. Percy. Nous allons donner une idée de la cruelle maladie qui accabla une partie de la vie de Simorre. M. Percy a bien voulu nous communiquer un mémoire rempli d’érudition et de détails fort curieux, qu’il a rédigé sur sa maladie et sur sa vie ; nous y puiserons avec discrétion les détails qui nous sont indispensables.

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Ci-dessus : rue du Grand Faubourg Saint Jammes (aujourd’hui avenue du Pont), ancienne maison de la famille Simorre à Mirepoix 1Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – Le moulon où sont la maison de M. Simorre, la Trinité et les Houstalets., celle où François Maurice Marcien Simorre a vu le jour en 1752.

Simorre était né à Mirepoix, département de l’Arriége 2Arriège : orthographe usuelle au XIXe siècle., le 28 octobre 1752 ; à l’âge de quinze ans, il était entré dans la carrière militaire, et avait servi pendant vingt-et-un ans dans le régiment de Berry infanterie, où il était parvenu au grade de capitaine : il avait fait les trois campagnes de Corse. Ce fut pendant cette guerre que, très jeune encore, Simorre contracta le germe de la maladie à laquelle il a succombé après de bien longues souffrances. Il avait bivouaqué assez longtemps sur un terrain froid marécageux et situé au bord d’une rivière dont les alluvions récentes obscurcissaient sans cesse l’atmosphère de vapeurs épaisses et humides. Tout à coup, il ressentit, aux deux gros orteils et aux malléoles, des élancements très aigus. Ces accidents ne furent pas plutôt disparus, que Simorre éprouva une ophthalmie très grave ; mais elle se dissipa en assez peu de temps. Pendant plusieurs années les douleurs dont nous avons parlé se reproduisaient chaque printemps et ne cédaient aux moyens curatifs que pour être remplacées par l’ophthalmie. Bientôt, il n’y avait plus d’intervalle de santé, et Simorre était à peine guéri de son ophthalmie que ses douleurs venaient l’assaillir ; des pieds elles se portèrent aux genoux et dans les hanches, la vue s’affaiblissait de jour en jour davantage. En 1785, Simorre ne put plus marcher sans le secours d’un aide qui lui servait en même temps de guide. L’année suivante, toutes les articulations furent affectées à la fois, et l’ankylose fit de toutes parts des progrès très alarmants. Il fut obligé de quitter le service, et se retira à Metz. Longtemps il lutta avec courage contre sa maladie ; il sentait ses membres se roidir ; et, privé de l’usage de plusieurs, il bravait les souffrances, pour tâcher de les mouvoir. Les bras et la tête eurent le sort des pieds et des genoux le corps entier fut frappé d’immobilité ; la mâchoire inférieure elle-même, qui, chez d’autres sujets, conserve ses articulations, subit la loi commune. Alors Simorre, selon ses propres expressions, ne fut plus qu’un cadavre vivant.

Heureux encore dans une situation si affreuse, dit M. Percy, si ce cadavre avait eu l’insensibilité de ceux que la vie a abandonnés ! Mais loin de jouir de ce triste repos, Simorre, qui déjà avait tant souffert, resta encore livré aux douleurs les plus atroces. Il passa quatre mois dans un fauteuil, sans qu’il fut possible de le transporter dans un lit. L’attitude qu’il y garda détermina celle que l’on remarque à son squelette, car ce fut pendant ce laps de temps que les articulations déjà sans usage, mais par l’effet de leur gonflement et de leur inflammation, plutôt que par une adhésion consommée, acquirent la solidité qui devait les rendre inutiles. Ce changement nouveau causa à Simorre les plus horribles tourments ; au moindre choc, au plus léger attouchement, il poussait des cris aigus. Il n’avait pas joui d’un seul instant de sommeil sur ce fauteuil de douleurs. On le transporta enfin dans son lit ; mais il y passa deux ans sans dormir ; dès qu’il allait fermer l’oeil, des soubresauts violents agitaient tous ses membres. L’opium fut impuissant contre un mal si cruel.

En 1792 les articulations qui avaient toutes été tuméfiées, commencèrent à s’affaisser, les extrémités articulaires des os qui s’étaient gonflées, se rapprochèrent de leur volume ordinaire, et les douleurs, que Simorre avait supportées avec un courage digne d’un stoicien, se calmèrent dans la même proportion. On put le remuer sans lui causer de grandes douleurs ; on le soulevait d’une seule pièce, soit pour lui faire faire ses besoins, soit pour faire son lit, mais on ne touchait que tous les mois à celui-ci, et on avait soin de ne pas effacer le creux, ou plutôt le moule où devait se placer le corps, tant il lui eût été pénible et douloureux d’en former un nouveau.

En examinant le squelette, on verra que le coude droit devait être au-dessus du niveau du tronc, que l’épine était un peu courbée, que le bassin était soulevé en avant, et que pour faire porter également ces parties sans que la masse pesât sur l’une plus que sur l’autre, il fallait prendre beaucoup de précautions. Les jambes formaient un angle aigu avec les cuisses ; les bras un angle presque droit avec le tronc. Les avant-bras étaient repliés sur la poitrine, et les poignets exerçaient sur elle une pression continuelle. La main droite était dans un état d’adduction et la gauche en sens contraire. Les doigts étaient écartés et ankylosés dans cette position ; ils étaient terminés par un ongle ou plutôt une corne de plus d’un décimètre, disposée par lames et d’une épaisseur égale à sa longueur ; la même corne terminait chaque orteil. Ne pouvant plus mouvoir la mâchoire, il était réduit à humer des bouillons et du vin qu’il faisait parvenir dans la bouche par l’interstice des dents dont aucune ne lui manquait. On lui arracha les deux incisives supérieures ce qui lui procura une ouverture qui le mit dans le cas d’avaler des alimens plus solides, et de parler avec plus de facilité. On le nourrissait avec des hachis de viande, des purées du pain détrempé ; on se servait d’un chalumeau pour faire passer ses boissons.

Délivré de ses douleurs si atroces, Simorre était néanmoins toujours souffrant ; il ne pouvait dormir plus d’un quart d’heure de suite ; mais il bénissait encore son sort et se consolait par des propos joyeux par des chansons plaisantes pendant plusieurs années de suite, il fit imprimer un almanach chantant composé sous sa dictée ; la vente de ce petit ouvrage soulageait son extrême misère. Ses chansons respiraient la gaité ; il s’y peignait souvent lui-même de manière à exciter, tout à la fois, la copassion et le rire. Les muscles de sa face avaient acquis une singulière mobilité étant sans cesse en action, soit pour suppléer pendant la conversation les gestes que ne pouvalent plus faire ses mains, soit pour froncer la peau et chasser les insectes qui venaient le piquer.

Simorre avait une figure distinguée et une physionomie pleine d’hilarité et d’expression ; ses cheveux noirs et touffus couvraient un large front que terminaient deux sourcils épais et bien arqués ; son nez était aquilin ; ses yeux, beaux. Cette tète philosophique, dit M. Percy, composait seule toute la vie toute l’existence de Simorre.

La poitrine, percutée, résonnait comme un ballon. Dans la respiration, on n’observait pas la moindre locomotion de la part des côtes ni de celle du sternum. Les poumons refoulaient les viscères du bas-ventre sur eux-mêmes, comme pour regagner sur cette cavité l’espace qu’ils ne pouvaient plus obtenir de la leur. Les inspirations étaient toujours fortes et bruyantes ; le pouls battait de soixante à soixante-cinq fois par minute.

Les digestions étaient bonnes, il n’y avait jamais de sueur, les selles et les urines étaient abondantes. Il fallait, pour les rendre que Simorre eût un aide ; c’était une femme : quelquefois l’organe extérieur qui sert à la dernière de ces fonctions, se montrait encore propre à en accomplir une autre. Les membres de ce malheureux étaient d’une maigreur extrême, une peau mince et glabre, collée à des muscles atrophiés, les enveloppait d’une manière si étroite qu’il eût été impossible d’y trouver un vide ni de faire un pli.

L’urine de Simorre a été analysée, on n’y a jamais trouvé le moindre vestige de l’acide phosphorique libre ; toujours il y a été combiné avec une ou plusieurs bases alkalines, d’où la chaux se précipitait sous la forme de phosphate calcaire neutralisé et l’alkali caustique sous celle de phosphate d’ammoniaque : il y avait chez le malade, conclut M. Percy, aberration de cet acide (le phosphorique), et c’était sans doute sur les articulations qu’il s’était dévié. De là, la succession des phénomènes dont nous avons rendu compte ; de là, la tuméfaction, les douleurs extrêmes de ces parties, leur ramollissement par la dissolution de leurs bases solides et leur soudure subséquente.

Simorre a terminé sa douloureuse carrière en 1802 à l’âge de cinquante ans : les précurseurs de sa mort furent des suffocations, des défaillances ; les téguments se diaprèrent de toutes les couleurs ; un limon terreux en recouvrait toutes les parties ; la chaleur s’éteignit de toutes parts, l’appétit cessa, les digestions ne se firent plus. Le ventre se tuméfia. L’approche de la mort n’altéra point le courage dont il avait donné, pendant douze ans, de si constantes preuves ; elle ne troubla point la sérénité de son âme. » 3Dictionnaire des sciences médicales,tome 4 CAN-CHA / par une société de médecins et de chirurgiens ; dir. par MM. Adelon, Alard, Alibert, [et al.] ; [introd. de Renauldin]. Éditeur : C. L. F. Panckoucke, Paris, 1812-1822.

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Ci-dessus : vue depuis le pont de Raillette, l’ancienne maison Simorre, au bord du Béal.

References   [ + ]

1. Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – Le moulon où sont la maison de M. Simorre, la Trinité et les Houstalets.
2. Arriège : orthographe usuelle au XIXe siècle.
3. Dictionnaire des sciences médicales,tome 4 CAN-CHA / par une société de médecins et de chirurgiens ; dir. par MM. Adelon, Alard, Alibert, [et al.] ; [introd. de Renauldin]. Éditeur : C. L. F. Panckoucke, Paris, 1812-1822.

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