4 thermidor an II. Les citoyens de Mirepoix envoyés au tribunal révolutionnaire se trouvent retenus à Cahors

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A. Combes, dans un Bulletin de la Société des études littéraires, scientifiques et artistiques du Lot, évoque en 1873, d’après les registres municipaux de la commune de Cahors tenus pendant la Révolution, la halte que les citoyens de Mirepoix envoyés au tribunal révolutionnaire ont faite dans cette ville le 4 thermidor an II, sur ordre de Guillaume Chaudron-Rousseau, représentant de la Convention, quelques jours avant l’arrestation de Robespierre, opérée le 9 thermidor.

« 4 thermidor an II (22 juillet 1794). CORPS MUNICIPAL.

Un courrier extraordinaire apporte de la part du maire de Toulouse un arrêté pris par le représentant du peuple Chaudron-Rousseau, en séance à Foix, portant ordre de retenir jusqu’à nouvel ordre, dans la commune où ils se trouvent actuellement, les citoyens de Mirepoix envoyés au tribunal révolutionnaire ; on devra en outre les interroger sur le traitement qu’ils éprouvent, les frais de route ou autres qu’on exige d’eux, la manière dont ils voyagent, enfin s’informer s’ils sont traités avec humanité. Cet ordre paraît concerner dix hommes arrivés hier soir et qui sont conduits au tribunal révolutionnaire, l’un en vertu d’une réquisition du citoyen Fouquier-Tinville, accusateur public dudit tribunal, les autres sur une réquisition du comité de Pamiers, par ordre du comité de sûreté générale. Ils ont passé la nuit à la conciergerie de la Maison commune, où ils ont été gardés à vue.

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Ci-dessus : séance du tribunal révolutionnaire, in La Démagogie en 1793 à Paris par Dauban, H. Plon, 1868.

Le Corps municipal les interroge. Le premier, nommé Guillaume Malroc, dit Lafage, propriétaire cultivateur à Mirepoix, et qui a été, jusqu’à la Révolution, auditeur des comptes à la ci-devant chambre des comptes de Montpellier, dit avoir été conduit de Pamiers à Toulouse avec huit de ses compagnons ; quoiqu’il n’y ait que 8 lieues du pays, sous prétexte qu’on avait employé trois journées, on exigea d’eux 1062 livres 11062 livres en assignats valaient alors 415 livres en numéraire., pour leur dépense, celle des 6 gendarmes, et la charrette traînée par 3 chevaux. Les gendarmes disaient avoir ordre de les enchaîner, mais ne le firent pas. De Toulouse à Cahors, ils ont payé environ 400 livres ; à Grisolles, ils ont loué une voiture pour aller jusqu’à Paris, moyennant 3000 livres 21170 livres en numéraire. Dans ce même lieu ils payèrent aux gendarmes 25 livres pour frais de garde, plus 30 livres pour frais de la voiture jusqu’à Grisolles. Ils n’ont jamais eu à se. plaindre de ceux qui les ont conduits ou gardés, gendarmes ou autres.

Cette déclaration est confimée par les autres prisonniers de Mirepoix, savoir : Rivel, fils du commis au bureau des émigrés ; Rouvairollis, propriétaire cultivateur ; Simorre, ancien capitaine d’infanterie ; Dénat, ci-devant auditeur des comptes de Mirepoix ; Montfaucon, ci-devant capitaine de grenadiers ; Rivel, ci-devant homme d’affaires du seigneur de Mirepoix ; Dufrêne, ci-devant notaire et chargé d’affaires du même seigneur ; Vidalat, rentier. Tous affirment que c’est de leur plein gré qu’ils ont fait manger les gendarmes avec eux et à leurs frais.

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Ci-dessus : vu par Dominique Vivant Denon, Antoine Quentin Fouquier de Tinville, dit Antoine Fouquier-Tinville (1746-1795), accusateur public du tribunal révolutionnaire, pendant son procès. Il sera guillotiné le 18 floréal an III (7 mai 1795).

Le dernier prisonnier, arrêté par ordre de Fouquier-Tinville sous la prévention « de propos tendant à l’avilissement de la représentation nationale », se nomme Paul Barthes, dit Labiche, journalier à Castelnaudary ; il ne fait route avec les autres que depuis Toulouse et ne se plaint de personne.

Le Corps municipal, considérant que Barthes ne peut être compris au nombre des individus dont il est question dans l’arrêté de Chaudron-Rousseau, arrête qu’il continuera sa route vers Paris et que copie du présent sera adressée au maire de Toulouse. » 3A. Combes, Analyse des registres municipaux de la commune de Cahors tenus pendant la Révolution, in Bulletin de la Société des études littéraires, scientifiques et artistiques du Lot, tome 36, pp. 132-133, Impr. A. Laytou, Cahors, 1873.

Ce document illustre, de façon édifiante, la dérive à laquelle s’abandonne pour cause de faillite un régime finissant. Ce sont « les détenus qui font manger les gendarmes, et à leurs frais » ! Ce document témoigne probablement aussi de ce que Guillaume Chaudron-Rousseau savait quelque chose des événements qui se préparaient à Paris, et de ce que, prévoyant les suites de ces derniers, il entendait prévenir l’accusation d’avoir été, comme tant d’autres, un « buveur de sang ». Gaston Arnaud, dans son Histoire de la Révolution dans le département de l’Ariège, 1789-1795, tient plutôt qu’il s’agit là d’un trait d’humanité, qui signe l’honnête homme. Qui le dira ? On sait en tout cas que, grâce à l’intervention de Guillaume Chaudron-Rousseau, les détenus n’arriveront à Paris que le 3 fructidor (20 août 1794), d’où que, fort heureusement, ils échapperont tous à la guillotine. Blanchis par le tribunal, ils seront de retour dans leurs foyers aux alentours de la Noël 1794, après un long périple effectué à pied.

Concernant les noms des citoyens de Mirepoix envoyés au tribunal révolutionnaire, l’abbé A. Gardes, curé de Luzenac, dans « Un épisode de la Révolution à Mirepoix (Ariège) – 1791-1798 » 4A. Gardes, « Un épisode de la Révolution à Mirepoix (Ariège) – 1791-1798 », in Bulletin de la Société ariégeoise des sciences, lettres et arts, 1912, vol. 13, n°1 – 1913, vol. 13, n°8., donne une liste plus longue. Celle-ci comprend les personnes suivantes, prévenues presque toutes d’être auteurs ou complices des mouvements séditieux excités dans la commune de Mirepoix, les 28, 29 et et 30 août 1792 :

  • Malroc, surnommé Lafage : Guillaume Dominique Malroc, 65 ans, propriétaire-« cultivateur », ci-devant co-seigneur de Lafage, 65 ans, maire de Mirepoix en 1791-1792
  • Malroc fils : Guillaume Paul Benoït Malroc, 28 ans, coupable d’une tentative d’émigration
  • Rivel père : Jean Pierre Rivel, 67 ans, fils de Jacques Rivel, tanneur ; ex-intendant de Louis Marie François Gaston de Lévis, émigré en 1789, mort à Venise le 23 février 1800 ; puis intendant de Charles Philibert de Lévis, fils du précédent, guillotiné le 8 prairial an II, 28 mai 1794
  • Rivel fils
  • Rouvairollis père : Jean Clément de Rouvairolis, 63 ans, propriétaire-« cultivateur », ci-devant baron de Caudeval, père d’un fils émigré.
  • Simorre : Jean Cyr Théodose de Simorre, 44 ans, propriétaire-« cultivateur », commandant de la garde nationale à Mirepoix, ci-devant écuyer, ci-devant capitaine des grenadiers au régiment de Berry.
  • Denat
  • Montfaucon : Etienne de Montfaucon, propriétaire-« cultivateur »
  • Dufrène : Pierre Gaston André Dufrène, 38 ans, ex-notaire du marquis de Mirepoix
  • Vidalat : Jean François Vidalat, 42 ans, soupçonné de sympathies fédéralistes, secrétaire de Pascal Hyacinthe Sermet, évêque constitutionnel de Toulouse
  • Pouget : 26 ans, demeurant à Toulouse, membre du Comité de subsistance de Toulouse.

Le triste voyage de cette dizaine de prévenus a contribué au discrédit de la révolution mirapicienne. Tenu pour complice, voire pour instigateur de l’accusation, Gabriel Clauzel verra par suite son règne politique finir, et mal finir, puisque qu’en l’an V on saccagera sa maison et ses magasins, et qu’il ne pourra obtenir de la commune la moindre réparation. Les « bandits royaux » et leurs commanditaires locaux argueront en outre du tort fait aux prévenus de l’an II pour faire valoir la nécessité de la Contre-Révolution, et justifier la dimension vengeresse de cette dernière.

« Un des magistrats de cette ville avait déplu à Jean d’Abail ; celui‑ci le fit prévenir qu’il recevrait bientôt le châtiment de la faute qu’il avait commise. Cette menace n’avait point eu d’effet encore, lorsqu’arriva le jour du marché.

Sur l’un des côtés de cette place s’élève un petit amphithéâtre, et sur cet amphithéâtre, de vastes setiers en pierre, où se mesurent le blé et les grains qui se vendent dans le marché. Le magistrat dont nous parlons, qui était aussi propriétaire dans le pays, se trouvait occupé sur cet amphithéâtre à livrer des grains qu’il venait de vendre, lorsque la foule tumultueuse et bruyante qui occupait la place s’ouvre tout à coup en se refoulant avec épouvante sous les couverts, et une large voie se fait devant un homme qui marche seul, le fusil à la main. Un silence de terreur s’empare de toute la foule et succède à ses bruyants murmures, et Jean d’Abail s’avance seul au milieu de plusieurs milliers de personnes qui ne savaient que le regarder et trembler. Il arrive jusqu’à cet amphithéâtre où le magistrat cherchait à deviner la cause de ce mouvement, et lui crie d’une voix audacieuse :
— Je t’avais bien promis que tu me verrais !
Et tout aussitôt, avant que l’autre eût pu faire un mouvement pour fuir ou pour se défendre, Jean d’Abail l’ajuste, et le blesse mortellement d’une balle dans la poitrine.
[…] Après cet assassinat, il se retira paisiblement et à pas lents, mesurant de l’oeil la foule épouvantée, et raillant par ces paroles :
— Tâchez d’être sages, leur disait‑il, ou j’aurai soin de vous. » 5Frédéric Soulié, Deux séjours – Province, Paris, pp. 273-274, deuxième édition, Hippolyte Souverain, Paris, 1837.

Certes, ici, Frédéric Soulié force le trait. Au vrai, dans l’épisode rappelé ci-dessus, il n’y a pas eu mort d’homme. Le registre municipal de Mirepoix consigne qu’en floréal an V (avril 1797), Guillaume Sibra, dit Jean Dabail, « lâche un coup de pistolet en plein jour sur le citoyen [Jean Joseph Louis Marie] Clauzel, capitaine dans la 29e demi-brigade », fils cadet de Gabriel Clauzel. Heureusement « le coup ne part pas, et l’assassin se sauve » 6Cf. Christine Belcikowski, Les chemins de Jean Dabail, ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française, L’Harmattan, 2014..

Du triste voyage des citoyens de Mirepoix envoyés au tribunal révolutionnaire en l’an II à la fantasmatique vengeresse du Frédéric Soulié des années 1830, on voit en tout cas comment, sous le couvert du temps qui passe et qui, dit-on, efface tout, le souvenir des excès mirapiciens de tous bords s’entretient dangereusement dans la mémoire des enfants du siècle.

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Ci-dessus : Mirepoix dans les années 1800.

References   [ + ]

1. 1062 livres en assignats valaient alors 415 livres en numéraire.
2. 1170 livres en numéraire
3. A. Combes, Analyse des registres municipaux de la commune de Cahors tenus pendant la Révolution, in Bulletin de la Société des études littéraires, scientifiques et artistiques du Lot, tome 36, pp. 132-133, Impr. A. Laytou, Cahors, 1873.
4. A. Gardes, « Un épisode de la Révolution à Mirepoix (Ariège) – 1791-1798 », in Bulletin de la Société ariégeoise des sciences, lettres et arts, 1912, vol. 13, n°1 – 1913, vol. 13, n°8.
5. Frédéric Soulié, Deux séjours – Province, Paris, pp. 273-274, deuxième édition, Hippolyte Souverain, Paris, 1837.
6. Cf. Christine Belcikowski, Les chemins de Jean Dabail, ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française, L’Harmattan, 2014.

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