A Mirepoix – Moulon de… la porte d’Aval, rue Courlanel, le Grand Couvert, place Saint Maurice et grande place – n°47 à 53

 

 

Ci-dessus : vue des parcelles n°47 à 53 sur le plan 3 du compoix de 1766.

 

Ci-dessus : vue de la rue de la porte d’Amont depuis la porte éponyme, située au carrefour du cours Louis Pons-Tande (autrefois promenade de la porte d’Amont.

On remarque sur ce plan que Jean Pierre Escarguel, féodiste et géomètre venu de Limoux, n’est pas familier des rues de Mirepoix, car il a estropié le nom de la rue porte d’Amo(n)t et a dû rajouter le « n » a posteriori. On relève d’autres erreurs de ce type dans le compoix, ainsi que des variations sur le nom de certaines rues, qui admettent en effet plusieurs appellations dans l’usage du temps. La rue porte d’Amont, par exemple, s’appelle également rue Place Neuve.

 

47. Ignace Peilhe, maître tailleur pour homme : patu à la porte d’Amont
48. Jacques Cabanes, menuisier : maison à la rue de la porte d’Amont
49. Marquis de Mirepoix : maison, autres couverts, jardin à la rue de la porte d’Amont
50. François Cairol, bourgeois : maison et autre couvert, cour, jardin, à la rue de la porte d’Amont
51. Jean Guilhemat, bourgeois : maison, ciel ouvert, patu servant d’égout, à la rue Servant
52. Jean Coumelera, boulanger : maison à la rue de la porte d’Amont
53. Jeanne Marie Pons, veuve et héritière de Jacques Marcel : maison et ciel ouvert faisant coin aux rues de la porte d’Amont et de la rue Servant.

Figuré sur le plan 3 du compoix, le pâté de maisons qui comprend les parcelles n°47 à 53 du dit compoix de 1766, se trouve délimité au sud par la rue de la porte d’Amont, ainsi appelée parce qu’elle donne sur la porte éponyme (matérialisée en rose sur le plan) ; à l’ouest par la rue Servant (aujourd’hui rue Vigarozy) ; au nord par la promenade Saint Antoine (aujourd’hui cours du Colonel Petitpied) ; à l’est par la promenade d’Amont (aujourd’hui cours Louis Pons-Tande), et plus anciennement par le rempart est de la bastide, dont certains éléments subsistent à l’intérieur des maisons qui bordent l’actuel cours Louis Pons-Tande.

Ce pâté de maisons est ancien, contemporain sans doute des couverts, et les structures principales du bâti demeurent conservées en l’état, même si de nouvelles maisons ont été construites après la destruction des remparts. Il abrite la maison historique des premiers seigneurs de Lévis Mirepoix. Restée à peu près intouchée, celle-ci demeure à Mirepoix un témoin de l’architecture noble de la fin du Moyen Age et du XVIe siècle.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : 1. La porte d’Amont est aujourd’hui disparue. Son souvenir inspire toutefois la ferronnerie installée à l’entrée de la rue correspondante ; 2. Vue de la tour de Lévis et de la façade est de la maison seigneuriale depuis le cours Louis Pons-Tande.

On a tout lieu de supposer, au vu du plan reproduit supra, que Gui III, seigneur de Mirepoix, a été initialement le seul propriétaire du quartier correspondant aux parcelles n°47 à 53 de 1766. La découpe géométrique de ce quartier date de la création de la bastide, mise en oeuvre par Gui III après l’inondation de 1289 qui a rayé le premier Mirepoix de la carte. Le seigneur réserve alors pour sa maison un emplacement symboliquement fort, puisque descendu de l’antique château de Terride jusqu’à la porte d’Amont, son pouvoir trouve ici à se signifier de façon plus proche, au bord de la place et dans l’axe oblique de la cathédrale, figurant ainsi en association avec cette dernière, les deux pôles sous le signe desquels la communauté, la place demeurent placées. La tour qui s’élève au-dessus de la maison seigneuriale donne à voir de façon panoptique la présence du pouvoir. Le choix d’un tel emplacement et l’édification de la tour sont clairement politiques. Le pouvoir seigneurial fait pièce à celui des consuls, par là aux aspirations proto-démocratiques qui, dès la création de la bastide, président à l’élection de ces derniers.

 

Ci-dessus : en bleu, le périmètre probable de la propriété seigneuriale en sa découpe initiale ; en blanc, le tracé possible du bord intérieur du rempart.

La présence de restes de rempart, situés à l’intérieur de la maison qui jouxte l’androne donnant sur la tour de Lévis cours Louis Pons-Tande, indique que le périmètre de la propriété seigneuriale coïncidait avec celui des remparts sur ses flancs est et nord, et que la demeure flanquée de sa tour portait directement sur le rempart du côté est, au bord de l’actuel cours Louis Pons-Tande.

 

 

Le patu (n°47) indiqué sur le plan de 1766 à l’angle de la promenade d’Amont et de la rue de la porte d’Amont, occupe, semble-t-il, un emplacement jadis rendu libre par un décrochement opéré dans la linéarité du rempart, sans doute afin de ménager une place aux activités de la porte d’Amont ou encore à celles de la tour. La maison qui a remplacé l’ancien patu d’Ignace Peilhe (n°47) à l’angle du cours Louis Pons-Tande et de la rue porte d’Amont, abrite au rez-de-chaussée, dans la partie mitoyenne de la tour, à environ trois mètres en arrière de la façade, une portion de rempart qui permet de constater le décrochement de ce dernier à partir de la tour, aux parages de la porte d’Amont. Ce décrochement du rempart indique que l’androne qui donne accès à la tour était jadis moins profond et moins sombre qu’aujourd’hui, ou encore qu’originairement il n’existait pas. Il faudrait pouvoir prendre des mesures, et surtout connaître le plan de la porte d’Amont. Hélas, nous ne l’avons pas 1Cf. Pour un aperçu général concernant l’architecture des portes médiévales, cf. Eugène Viollet-Le-Duc, Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle – Tome 7, Porte..

 

Depuis le sommet de la tour, auquel on accède par un bel escalier à paliers de repos, de style Renaissance, on peut voir que la propriété seigneuriale abritait une vaste cour intérieure, recélant une plus petite construction (enregistrée en 1766 au titre des « autres couverts » ; aujourd’hui en ruines) et, d’après le compoix, deux puits.

 

 

La façade qui donne sur la rue de la porte d’Amont arborait sans doute des portes cintrées ou bien des arcades, car on distingue encore trois cintres de briques sur la façade de la maison qui, en 1766, appartenait toujours au marquis de Lévis Mirepoix. Vue de l’intérieur, la porte d’entrée de la tour se révèle, elle aussi, anciennement faite en briques, et cintrée. Cet usage de la brique à fin d’encadrement de porte est attesté dans l’architecture civile dès le XIIe siècle 2Cf. L’usage de la brique..

 

 

Ci-dessus : vue de la rue Vigarozy (autrefois rue Servant) depuis le carrefour du cours du colonel Petitpied (autrefois promenade Saint Antoine).

 

Je suis persuadée que, situés dans le prolongement de la cour photographiée ci-dessus et assurant la clôture de cette dernière côté ouest, les trois édifices attenants (situés sur la parcelle n°50 du compoix) dont on aperçoit depuis la tour les façades arrière, l’une en pierres de taille, l’autre à colombages, la troisième reconstruite et surélevée de façon grossière, faisaient initialement partie de l’ensemble jadis tenu ici par le seigneur de Lévis Mirepoix. Vus depuis la rue Vigarozy (autrefois rue Servant), ces trois édifices, manifestement très anciens pour au moins deux d’entre eux, présentent d’importantes différences dans le matériau de construction, la hauteur de toit, le style des façades.

 

 

Ci-dessus : le larmier en forme d’arc surbaissé ainsi que sa gargouille orpheline constituent probablement des éléments de remploi.

Côté cour et côté rue Vigarozy (autrefois rue Servant), le premier de ces trois édifices présente les caractéristiques de l’architecture civile de type noble ou grand bourgeois. On remarque ainsi côté cour le bel appareil de pierre et le larmier qui surmonte ici une fenêtre à linteau et pierre d’appui monolithes, anciennement fermée par une grille dont il ne reste plus que les trous de fixation ; côté rue, le même appareil de pierre ; le larmier de style riche, à plafond droit – l’autre, à plafond en arc surbaissé et à gargouille, pourrait être de remploi – ; la fenêtre à pierres de décharge sous le linteau, de style XVe ou renaissant 3Cf. Gilles Séraphin, Les fenêtres médiévales : état des lieux en Aquitaine et en Languedoc., pourvue sans doute de meneaux jadis, équipée aujourd’hui d’improbables croisées en PVC. Il peut s’agir de l’antique demeure seigneuriale. Tandis que la tour, située à côté de la porte d’Amont, assurait une fonction défensive et illustrait la puissance militaire du seigneur, la riche façade tournée vers la ville donnait à voir la présence et la puissance civile du seigneur. Il se dit dans Mirepoix, sans doute à cause des gargouilles, que la maison a été le siège de l’inquisition. On ne sache pas au demeurant que celle-ci ait jamais siégé à Mirepoix.

 

Ci-dessus : gargouilles installées rue Vigarozy (autrefois rue Servant), sur la façade de la maison qui, après avoir probablement appartenu aux seigneurs de Lévis Mirepoix, était en 1766 propriété de François Cairol (n°50).

L’ensemble des bâtiments installés sur la parcelle n°50 du compoix de 1766 appartient alors à François Cairol. Bien représentée dans les archives du XVIIe et du XVIIIe siècle, la famille Cairol a donné à Mirepoix des hommes de loi et un médecin, Antoine Cairol († 1773), arrière-grand-père de Frédéric Soulié. François Cairol, bourgeois, tenait en 1766, comme indiqué ci-dessus, « maison et autre couvert, cour, jardin, à la rue de la porte d’Amont » (plan 3, n°50) ; Antoine Cairol, médecin, « maison et autres couverts qui servent de décharge, jardin, à la rue Courlanel » (plan 3 n°148) ; Louis Cairol, prêtre hebdomadier du chapitre, « maison, cour ou ciel ouvert, jardin, joignant à la rue Courlanel » (plan 3 n°211) ; et Pierre Cairol, avocat, la riche métairie de Bedou à Cazals des Bayles.

Pierre Cairol sera conseiller municipal en 1783, puis en 1788 ; Antoine Cairol, conseiller municipal en 1784 et en 1786, premier consul de 1786 à 1789, maire de Mirepoix jusqu’à 1790. François Cairol, propriétaire de l’antique demeure située sur la parcelle n°50, donne à voir l’ascension d’une famille bourgeoise qui, à la veille de la Révolution, se rêve à la place des anciens seigneurs et entreprend de le signifier ici par l’héritage ostensible des vieilles pierres nobles.

Il se peut qu’à l’époque de la création de la bastide, l’angle de la rue Servant et de la rue de la porte d’Amont ait été laissé vide afin de ménager une plus grande visibilité à la demeure seigneuriale. Les maisons de Jean Coumelera (n°52), boulanger, et de Jeanne Marie Pons (n°53), veuve et héritière de Jacques Marcel, sont en tout cas bien postérieures à celles du marquis de Mirepoix (n°49) et de François Cairol (n°50). Avec Ignace Peilhe (n°47), maître tailleur, Jacques Cabanes (n°48), menuisier, Jean Coumelera, boulanger (n°52), Jeanne Marie Pons (n°53), veuve de Jacques Marcel, François Cairol (n°50), bourgeois, la communauté, comme on voit, trois artisans, une veuve et un notable, a gagné de la surface au flanc de l’institution seigneuriale. En 1766, à l’angle de la rue Servant et de la rue de la porte d’Amont, la maison de la veuve Marcel prime en visibilité sur celle de l’antique demeure seigneuriale, partant sur celle du notable qui a investi à son tour cette dernière. Alexandre Marcel, fils de Jacques Marcel et Jeanne Marie Pons, sera maire de Mirepoix de 1797 à 1798.

 

Ci-dessus : gargouille érodée, située en arrière-plan du clocher, sur le flanc sud de la cathédrale.

Les gargouilles qui surmontent la façade de l’antique demeure seigneuriale étonnent, car un tel usage demeure inusité dans l’architecture civile. Il se peut que ces gargouilles proviennent de la cathédrale et qu’elles aient été remontées sur la maison de la rue Vigarozy à la fin du XIXe siècle, suite à la violente restauration décidée par le chanoine Barbe à l’encontre de la trop antique cathédrale. Elles ressemblent en tout cas, dans leur état d’érosion avancée, à l’une des deux ou trois gargouilles d’origine, non retaillées façon Viollet-Le-Duc, qui subsistent sur la cathédrale. Il se peut aussi qu’elles proviennent de l’ancien palais épiscopal, auquel cas elles auraient été déplacées plus probablement pendant la Révolution.

 

 

Côté cour et côté rue Vigarozy (autrefois rue Servant), le second des deux édifices susdits présente un aspect plus commun. La façade arrière, comme indiqué plus haut, est à pans de bois ; la façade avant montre un appareil irrégulier, mêlant caillasse, briques, et pierres de grand appareil, issues sans doute du rempart. Attenant à la demeure seigneuriale, le bâtiment a pu servir originairement de communs, de magasin ou de grange. Il ouvre toutefois sur la rue une baie à encadrement de pierre, dont le linteau est orné d’un bec élégant. On remarque également sur la façade, incluse dans l’appareil irrégulier, une grande pierre sculptée, qui a pu servir, ici ou ailleurs, de linteau à une niche, à une petite porte ou à une petite fenêtre.

 

L’édifice, au fil du temps, a subi de nombreux remaniements, dont sur la façade, au XXe siècle, l’ajout d’une gargouille en ciment, de pure fantaisie, mais amusante. L’intérieur a ensuite été dépouillé. Vide aujourd’hui, il abritait, dit-on, naguère encore, une belle cheminée du XVIe siècle, semblable à celle qui subsiste au château de Léran. Cette belle cheminée venait sans doute de la riche demeure attenante. Elle a de nos jours été vendue, et elle se trouve maintenant au Brésil.

Toujours située sur la parcelle n°50 du compoix de 1766, la troisième des trois maisons susdites présente une façade étroite, cimentée. La ligne des toits montre qu’elle est issue d’une partition de la maison précédente. Le ciment qui masque la façade d’origine laisse d’ailleurs paraître par endroits le même appareil irrégulier que dans la dite maison précédente.

 

Incluse dans la propriété de François Cairol, la parcelle qui appartient à Jean Guilhemat (n°51), bourgeois, abrite en 1766 « maison, ciel ouvert, et patu servant d’égout ».

L’égout donne sur la rue Servant (aujourd’hui rue Vigarozy), et de là sur la promenade aménagée à l’emplacement des anciennes escossières, i.e. à l’emplacement de l’ancien chemin de ronde qui, suite à la désaffectation progressive des remparts, depuis plusieurs siècles déjà servait tout naturellement d’égout urbain.

La porte que l’on voit ci-contre se tient probablement à l’endroit de cet ancien patu servant d’égout.

Le tracé de cet égout correspond au bord intérieur de l’antique rempart, progressivement démoli à partir du XVIIe siècle et dont on ne sait exactement ce qu’il en restait ici en 1766, puisque le plan indique en rose, à gauche de cet égout, sur la propriété de François Cairol (n°50), la présence de quelque couvert, – mais de quel type ?

 

J’imagine là une vaste zone de patu, tirée, par remploi, des ruines du rempart. Les maisons qui, cours du colonel Petitpied (autrefois cours Saint Antoine), meublent aujourd’hui cette zone, datent toutes du XIXe ou du XXe siècle, et, à ce titre, peuvent être considérées comme « neuves ». Elles viennent, en leur temps, combler ici une sorte de vide, lequel constitue une trace palimpseste de l’ancien rempart.

 

Au bord de la promenade Saint Antoine (aujourd’hui cours du Colonel Petitîed) et de la promenade de la porte d’Amont (aujourd’hui cours Louis Pons-Tande) jusqu’à la maison du marquis de Mirepoix et sa tour, les parcelles correspondantes (n°50 et 49) comportaient en 1766 des jardins, gagnés ici sur l’espace laissé libre par la destruction du rempart. Ces jardins sont aujourd’hui remplacés par une suite de maisons, forcément postérieures à 1766. L’ensemble de bâtiments qui occupe cet espace cours du Colonel Petitpied date probablement de la fin du XVIIIe ou du début du XIXe siècle. On le reconnaît à l’arcature de la porte cochère et aux élégantes formes demi-circulaires de telle porte-fenêtre ou fenêtre, à arc d’imposte demi-circulaire orné de traverses rayonnantes.

Il suffit de lever la tête pour voir, ici et là, dans Mirepoix une foule de détails d’architecture, anciens ou modernes, qui rendent la visite de la ville passionnante.

Prochain épisode : A Mirepoix – Moulon de… la porte d’Aval, rue Courlanel, le Grand Couvert, place Saint Maurice et grande place – n°54 à 96, i. e. le Grand Couvert !

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Analogies – Colonnes

 

Ci-dessus, de gauche à droite : Daniel Buren, Les Deux Plateaux, cour d’honneur du Palais-Royal, Paris, 1985-1986 ; clocher de la cathédrale Saint Maurice, cheminées, antenne TV, 18 janvier 2012.

Douces colonnes, ô
L’orchestre de fuseaux !
Chacun immole son
Silence à l’unisson
1Paul Valéry, Cantique des colonnes, in Charmes, 1922..

« Toutes choses sont formes ». 2Paul Valéry, Eupalinos ou l’Architecte, 1921.

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Il y a un oiseau. Il y a de la pervenche

Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir. 1Arthur Rimbaud, Enfance III, in Illuminations, 1873-1875
 
C’était dimanche dernier. Je passais cours du Colonel Petitpied, mon pain sous le bras. Il y avait un oiseau, qui a chanté soudain, quelque part dans les arbres. C’est physique. Les mots peinent à dire l’émoi qui vous vient, par un beau dimanche de janvier, au cri de flûte d’un oiseau, au bleu d’une fleur, au rouge d’un bourgeon dont le corset craque.
 
Je me souviens qu’à propos de ce genre d’émoi Karen Blixen, dans Ehrengard, parle d’AlpenGlühen, de « rougeur des Alpes » 2Karen Blixen, « Ehrengard », in Les Chevaux fantômes – quand, sous la caresse du soleil, les crêtes rougissent.
 
Il a suffi d’un oiseau qui a chanté soudain, et ici, cours du Colonel Petitpied, je suis au pied des Alpes, dans un vieux jardin de l’enfance, et la voix de l’oiseau me fait rougir déjà. J’ai repéré sous les sapins un tapis de pervenches…

On se croit seul de son espèce, quand on est enfant, à éprouver de si puissantes sensations, et on se fait peur à se croire si seul. Puis je suis entrée dans la forêt des livres, et j’y ai reconnu, au vif et en leur forme naïfve, comme dit Montaigne dans ses Essais 3Montaigne, Essais, édition de 1595, Au lecteur, les mêmes sensations, mystérieuses, violentes, pourtant naturelles et ordinaires, – le cri de flûte de l’oiseau, le regard des pervenches, la rougeur des bourgeons, la vie, quoi. J’ai su alors que le trouble de vivre est chose commune, que la littérature nous aide à le partager, qu’elle rend ce partage finalement heureux. J’ai depuis lors toujours vécu dans l’amitié des livres.

Je veux rappeler ici deux pages mémorables, que je relis chaque fois comme si c’était la première fois, toutes chargées encore de l’émotion du partage. Elles disent le même chant de l’oiseau, le même bleu des pervenches, la même rougeur ! Les mots pourtant émanent chaque fois d’outre-temps, d’outre-tombe, et plus originairement encore, d’outre la solitude des corps et le secret des âmes.

Après les fureurs de la Révolution, les désastres de l’Empire, Chateaubriand retourne sur les lieux de son passé. Il évoque ici son retour à Montboissier. La page est datée de juillet 1817 :

Je suis maintenant à Montboissier, sur les confins de la Beauce et du Perche. Le château de cette terre, appartenant à madame la comtesse de Colbert-Montboissier, a été vendu et démoli pendant la Révolution ; il ne reste que deux pavillons, séparés par une grille et formant autrefois le logement du concierge. Le parc, maintenant à l’anglaise, conserve des traces de son ancienne régularité française : des allées droites, des taillis encadrés dans des charmilles, lui donnent un air sérieux ; il plaît comme une ruine.

 

Hier au soir je me promenais seul ; le ciel ressemblait à un ciel d’automne ; un vent froid soufflait par intervalles. A la percée d’un fourré, je m’arrêtai pour regarder le soleil : il s’enfonçait dans des nuages au-dessus de la tour d’Alluye, d’où Gabrielle, habitante de cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents ans. […].

Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. A l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel. J’oubliai les catastrophes dont je venais d’être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent siffler la grive. Quand je l’écoutais alors, j’étais triste de même qu’aujourd’hui. Mais cette première tristesse était celle qui naît d’un désir vague de bonheur, lorsqu’on est sans expérience ; la tristesse que j’éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. Le chant de l’oiseau dans les bois de Combourg m’entretenait d’une félicité que je croyais atteindre ; le même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable… 4François René de Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe, 1 L 3

Je reconnais ici, au regard de l’enfance, l’inquiétude « qui naît d’un désir vague de bonheur, lorsqu’on est sans expérience », mais point cette « première tristesse » qui, ombrant par avance le possible de toute « félicité », augure, dixit Chateaubriand, « le souvenir des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable ». Certes, je ne sais rien de la peine endurée par qui a survécu à un frère, à une belle-soeur et à d’autres parents guillotinés. Je ne sais rien non plus des traverses essuyées par qui a été ministre et ambassadeur au temps des « révolutions modernes ». Il se peut que la « première tristesse » ait été chez l’enfant de Combourg prescience du destin de mélancolie au devant duquel, dixit Musset, marche qui vient trop tard dans un monde trop vieux 5Alfred de Musset (1810-1857), Rolla (1833) : Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. D’un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte ; Les comètes du nôtre ont dépeuplé les deux. Maintenant le hasard promène au sein des ombres De leurs illusions les mondes réveillés….

A la fin des Mémoires d’Outre-Tombe, l’écrivain, désormais chenu, prend congé de la génération venue après la Révolution, et cependant qu’il salue les « enfants du printemps » 6Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe, Supplément aux Mémoires, L’avenir du monde, dont il n’aura jamais été, il se déclare de fait comme un enfant de l’automne. Patrice de La Tour du Pin dira plus tard l’horizon des Enfants de Septembre, « fuyants vers d’autres cieux » : Et le vent commençait à remonter au Nord, Abandonnant tous ceux dont les ailes sont lasses, Tous ceux qui sont perdus et tous ceux qui sont morts, Qui vont par d’autres voies en de mêmes espaces !

Il se peut qu’en vertu de quelque naturelle conjointure, la saison de notre naissance soit aussi notre saison mentale. Né le 4 septembre 1768, François René de Chateaubriand doit peut-être aux émois de sa prime saison sa pente de tristesse, sa nostalgie d’un printemps natif, auquel, dans le secret de l’intime, il a sans doute rêvé d’avoir part, et dont, année après année, il s’est senti exclu de façon obvie, puisqu’il n’y a pour les enfants de l’automne nul printemps qui ne se réserve amont, dans l’abyssal arrière-monde du futur antérieur.

 

Ci-dessus : variation sur une photo d’oiseaux, prise à Mirepoix l’hiver dernier, au bord de l’Hers.

Au printemps de 1735 ou 1736, Rousseau se rend aux Charmettes avec Madame de Warens, dite « Maman », qui possède là, au pied des Alpes, une maison de campagne. Il y fait une promenade inoubliable :

 

Ci-dessus : manuscrit des Confessions ; format : papier ; deux carnets (182 et 172 pages) ; le dernier volume, sauf les 4 premières pages et une partie de la cinquième, est écrit à l’encre de Chine ; 185 x 115 millimètres ; carnets, dos parchemin, réunis dans un étui en maroquin rouge ; manuscrit autographe, écrit à Worton, à Trye et à Monquin ; sur la première et la dernière page de chaque volume, on trouve les signatures autographes de l’ancien président et des secrétaires de l’Assemblée, ainsi disposées : « Ne varietur. Barbeau-Dubarran, exprésident ; Pelet, Borie, Cordier, L. Louchet, Lozeau, Laporte, secrétaires. » ; les enveloppes dans lesquelles figuraient les deux carnets lorsqu’ils furent donnés à la Convention par la veuve de Rousseau sont encore annexées aux volumes.

Le premier jour que nous allâmes coucher aux Charmettes, Maman étoit en chaise à porteurs, et je la suivais à pied. Le chemin monte, elle était assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haie et me dit : voilà de la pervenche encore en fleur. Je n’avais jamais vu de la pervenche, je ne me baissai pas pour l’examiner, et j’ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je jetai seulement en passant un coup d’oeil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j’aie revu de la pervenche, ou que j’y aie fait attention. En 1764 étant à Cressier avec mon ami M. du Peyrou, nous montions une petite montagne au sommet de laquelle il a un joli salon qu’il appelle avec raison Bellevue. Je commençais alors d’herboriser un peu. En montant et regardant parmi les buissons je pousse un cri de joie: ah voilà de la pervenche… 7Jean Jacques Rousseau, manuscrit des Confessions, Première partie, Livre 6

 

Ci-dessus : illustration de Maurice Leloir (1853-1940) pour les Confessions, édition Launette, 1889.

Je pousse un cri de joie : ah voilà de la pervenche ! Ce cri de joie vient à Rousseau « près de trente ans » après que Madame de Warens a vu Quelque chose de bleu dans la haie : voilà de la pervenche encore en fleur.

L’émoi du bleu a dans son vif une portée mystérieuse puisque près de trente ans plus tard, sortant de la dormance dans laquelle il s’est mystérieusement réservé, il éclate et, malgré la fuite du temps, le laps de l’espace, il se partage entre les deux promeneurs des Charmettes, ici et maintenant réunis par la grâce d’un instant de couleur, d’une extase de la sensation, d’un pur présent, qui ne passe pas.

C’est ici le partitif de la pervenche qui parle à mon coeur, comme d’une source qui peut se rouvrir à n’importe quel moment, partout, et qui se partage, via l’amitié des livres, par-delà l’hiver de l’âme et la solitude des corps, par-delà le désert qui va croissant. C’est au « cri de joie » poussé par l’ami Rousseau que je reconnais la source. D’un mot, d’un seul, lu sur la page, la source se rouvre ici et maintenant pour moi. Le bonheur, dans sa fleur sauvage, c’est quand le vif saisit le mort. Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir… Ah voilà de la pervenche !

 

A lire :
Jean Jacques Rousseau, Les Confessions
François René de Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe
Arthur Rimbaud, Illuminations

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