Dénombrement des biens et valeurs de Jean V à Mirepoix en 1510

J’ai relevé dans le tome II de l’édition du Cartulaire de Mirepoix établie en 1921 par Félix Pasquier le dénombrement des biens et valeurs de Jean V de Lévis à Mirepoix en 1510, i. e. à l’orée du XVIe siècle, sous le règne de Louis XII. François Ier succèdera à Louis XII en 1515. Jean V règnera sur la seigneurie de Mirepoix jusqu’en 1533. Philippe de Lévis, son frère, sera évêque de Mirepoix jusqu’en 1537.
 
En 1487, Anne de Lévis, fille de Jean IV et de Charlotte de Lévis Consans, épouse Galaubie de Penassac d’Espagne. Elle renonce en la circonstance à tous ses droits sur les biens paternels et maternels. Mais en 1496, à l’instigation de son mari, elle réclame à ses frères, Jean V, seigneur de Mirepoix, et à Philippe de Lévis, évêque de Mirepoix, un complément de sa légitime. Le procès qui s’en suit dure jusqu’en 1518. C’est dans le cadre de cette affaire que Galaubie de Penassac fait procéder au relevé des biens et valeurs de Jean V.

Félix Pasquier, qui publie ce relevé, donne du montant de la fortune de Jean V l’évaluation suivante :

Jean de Lévis IV, seigneur de Mirepoix et de Lagarde, passait pour posséder châteaux et seigneuries jusqu’au nombre de 80.
Les dites seigneuries et places étaient, au moment de sa mort, d’un rapport ou revenu annuel de 40 000 livres tournois.
Les châteaux de Mirepoix et Lagarde, et autres bâtiments (edificia) dépendant de la succession, étaient estimés à 50 000 livres.
Les places, terres, rapports et revenus de ladite hérédité, valaient, au moment de la mort du père, 200 000 l. t.

J’emprunte ici à Félix Pasquier le relevé des biens et valeurs de Jean V à Mirepoix même. Ce qui fait aujourd’hui l’intérêt de ce relevé, c’est moins l’évaluation de la fortune du seigneur que l’évocation de la cité de 1510, de ses ressources, de ses travaux et de ses jours ordinaires. Mirepoix passe pour avoir connu sous le règne de Jean V et sous l’épiscopat de Philippe de Lévis son âge d’or. En quoi consistait cet âge d’or ? On tirera du relevé reproduit ci-dessous une esquisse de réponse.

  • Le château a coûté plus de 100.000 l. t.
  • Près du château, un moulin avec sa paissière, sur la rivière de l’Hers, a coûté plus de l.000 l. t., revenu annuel : 1.000 charges (sarrine) de blé.
  • Dans ce moulin, certaines meules pour les pareurs de draps, valent plus de 600 l. t., revenu : 100 l. t.
  • Leude 1Leude, de levita, levée : impôt prélevé sur les produits vendus par des marchands étrangers à la ville.. et péage de Mirepoix : 200 l. t.
  • Les deux parts du pain dans un four valent plus de 600 l., revenu 50 l. t.
  • Foriscapes 2Foriscape : droit perçu par le seigneur en cas de mutation. : 50 l. t.
  • Parçons de blé dans le territoire de Mirepoix : 200 charges.
  • Parçons d’avoine : 100 charges.
  • Un autre moulin avec sa paissière, revenu : 200 charges de blé ; vaut plus de l.000 l. t.
  • Là aussi sont des moulins pour les pareurs de draps, et le ressec (scierie), revenu : 100 l. t., valent plus de 600 l. t.
  • Près du château, une borde 3Borde : ferme. donne : blé, 500 charges ; seigle, 100 charges ; avoine, orge et autres grains, 200 charges.
  • Dans cette borde il y a chaque année gelines, poulets (galinati), oies (auceres) et guitous (guitones), 100 paires 4Guitou, canard, terme languedocien..
  • Le pré de la Causa, d’au moins 100 arpents, revenu annuel : 1500 charretées (cadricate) de foin, se vendrait plus de 3.000 l. t.
  • Le pré des Pesquiés, revenu : 300 charretées de foin : se vendrait plus de 1.000 l.t.
  • Plusieurs vignes, 100 pipes de vin ; valeur : plus de 2.000 l. t.
  • Services 5Le service, servitium, est la redevance en nature due au seigneur par le vassal, le tenancier, à rançon des fiefs, de la terre, de la chose dont il avait la possession et la jouissance. Cette redevance constitue un impôt direct. La parçon, partio, portio, n’a pas ce caractère, c’est la part que prélève le seigneur non plus à titre de souveraineté, mais comme propriétaire de terres soumises au colonat partiaire. des gelines et chapons : 100 gelines et chapons.
  • Services de la cire : 2 quintaux.
  • Services des épices : 50 livres.
  • Parçons des vendanges : 100 pipes de vin.
  • Terrains à l’agrier 6Terres à l’agrier : terres sur lesquelles le seigneur avait droit de percevoir une partie de la récolte. : 500 charges de blé.
  • Deux journées de travail (duo jornalia) à fournir par chacun des habitants de Mirepoix et de sa juridiction, profit pour le seigneur : 50 l. t.
  • Deux journées de boeuf ou de cheval pour labourer les terres du seigneur à fournir par tout habitant de la juridiction de Mirepoix qui a des bêtes de charrue, profit : 200 l. t.
  • Certaine quantité de terres et possessions que le seigneur tient sous sa main, revenu : 400 charges de blé; valeur vénale : 1.000 l. t.
  • Services des oeufs et des fromages : 50 l. t.
  • Émoluments des officiers de justice, bailliage ordinaire, (judex ordinarius) 7Par ce terme d’ordinaire, il faut entendre le juge ordinaire., prisons et autres droits : 200 l. t.
  • Certain droit de pontonage, arrenté 50 l. t.
  • Une forêt de 100 sétérées 8Sétérée : 24 ares 69. ; rapport : 200 l. t. ; valeur : 1000 l. (la forêt est arrentée, i. e. affermée, louée.).
  • La forêt de La Bessède, 100 sétérées, arrentée 200 l. t. ; valeur: 1000 l.
  • Autre forêt d’environ 3 lieues (pour chaque lieue 3 mille pas), arrentée 1000 l. t. pour le temps des fruits et des pâturages, valeur : 10.000 l. t.
  • Produit des herbages de toute la juridiction : 100 l. t.
  • Ventes, lausimes 9Lausime : autorisation donnée par un seigneur à des particuliers et moyennant redevance, de vendre, céder, échanger une terre, ou d’hériter de cette dernière., arriérecaptes 10Arrière-capte : droit de mutation dû au seigneur après décès du tenancier d’un bien., justices : 200 l. t.
  • Près du château, une garenne de lapins : 50 l. t.
  • Un autre four commun à Mirepoix, rapport : 200 l. t. ; valeur : 600 l.

Ci-dessus : Félix Pasquier, Cartulaire de Mirepoix, tome 2, pp. 426-429, Privat, 1921.

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Légendes urbaines – Pax huic domui…

 

PAX HUIC DOMUI NI(HI)L INTRET MALI 1945… La maison sur laquelle on lit cette inscription se trouve à Mirepoix, rue Victor Hugo. Je ne sais rien sur cette maison, sinon qu’elle appartenait en 1766 à Jean Ambal, maître de musique à Bélestat (plan 2 n°146 du compoix de 1766) ou à Jacques Carey (plan 2 n°147). Le temps a passé depuis lors, les générations, les propriétaires, les événements…

L’inscription intrigue, en raison de son caractère lettré. Parfois repris sur les cadrans solaires, le PAX HUIC DOMUI vient de l’évangile de Saint Mathieu, dans sa leçon latine, en X, v.12 :

12. Intrantes in domum, salutate eam dicentes : pax huic domui.
Entrant dans la maison, saluez-la, disant : Paix à cette maison.

Le PAX HUIC DOMUI gagne en force encore au regard des versets qui suivent :

13. Et si quidem fuerit domus illa digna, veniet pax vestra super eam ; si autem non fuerit digna, pax vestra revertetur ad vos.
14. Et quicumque non receperit vos, neque audierit sermones vestros ; exeuntes foras de domo, vel civitate, exeutite pulverem de pedibus vestris.
15. Amen dico vobis : Tolerabilius erit terrae Sodomorum et Gomorrhaeorum in die judicii quam illi civitati.

13. Et si cette maison en est digne, la paix viendra en elle ; et si elle n’en est pas digne, votre paix reviendra sur vous.
14. Lorsque quelqu’un ne vous recevra point et n’écoutera point vos paroles, sortez de cette maison et de la ville, et secouez la poussière de vos pieds.
15. En vérité, je vous le dis, Sodome et Gomorrhe au jour du jugement seront traitées avec moins de rigueur que cette ville.

De façon plus curieuse, le NIL INTRET MALI se trouve reproduit d’une mosaïque romaine trouvée dans le sol, en 1842, lors de l’édification d’une fontaine sur l’ancienne place Saint Michel (aujourd’hui place Mozart) à Salzbourg, et scellée dans la base de marbre offerte à cette intention par Louis Ier de Bavière. Située au centre de la place, face à l’église Saint Michel, la fontaine est elle-même surmontée d’une statue de Saint Michel, l’archange psychostase et psychopompe, qui terrasse le diable et assure ainsi le possible du salut des âmes.

HIC HABITAT (FELICITAS), NIHIL INTRET MALI, Ici règne la félicité, que rien du mal ne puisse y entrer, dit l’inscription antique.

La date spécifiée à la suite de l’inscription mirapicienne, 1945, confère à cette dernière une portée que tout passant est à même de mesurer. On se souviendra par ailleurs que l’église du vieux cimetière de Mirepoix porte le nom de Notre Dame et Saint Michel.

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Autour des Pénitents noirs de Toulouse

 

Ci-dessus : dans les années 1960, déposition du portail de la chapelle des Pénitents noirs, lors de la démolition de cette dernière, à Toulouse, dans les années 1960.

La chapelle toulousaine des Pénitents noirs a été démolie dans les années 1960. Elle se trouvait au n°3 de la rue Saint Jérôme. Le portail de cette chapelle orne désormais l’entrée du musée des Augustins, rue de Metz.

 

 

Ci-dessus : détails du portail de l’ancienne chapelle des Pénitents noirs, aujourd’hui portail du musée des Augustins, rue de Metz.

Je me suis rendue tout exprès au musée des Augustins, dimanche dernier, pour y revoir les tableaux de Nicolas Tournier signalés comme venant des saisies révolutionnaires opérée en 1794 dans les églises de Toulouse. Il s’agit du Christ descendu de la croix, saisi dans la chapelle du Saint Sépulcre de la cathédrale Saint Etienne, du Christ porté au tombeau, saisi dans la chapelle des Pénitents noirs, et de la Bataille des Roches rouges, dite aussi Bataille du pont de Milvius, tableau monumental commandé par les Pénitents noirs, resté inachevé à la mort de l’artiste, saisi également en 1794.

L’église des Pénitents noirs de Toulouse abritait avant 1794 un ensemble de peintures de Nicolas Tournier, peintre né en 1590 à Montbéliard, installé d’abord à Rome, puis à Toulouse à partir de 1632, dans la maison de Pierre Affre, où il meurt en 1639.

 

Ci-dessus : Nicolas Tournier, Le Christ porté au tombeau, entre 1632 et 1635, musée des Augustins.

 

Ci-dessus : Nicolas Tournier, Le Portement de la croix, entre 1632 et 1635, galerie Mark Weiss, Londres ; revendiqué par l’Etat français.

Le maître autel de l’église des Pénitents noirs était surmonté d’une suite de trois tableaux : à gauche, le Portement de la croix, au centre le Christ en croix, à droite, le Christ porté au tombeau. Disparu du musée des Augustins depuis 1818, le Portement de la croix est réapparu lors de deux foires à Maastricht, puis en novembre 2011 dans une vente à la galerie Weiss à Paris. Le Christ en croix qui se trouve aujourd’hui au musée du Louvre, n’est pas celui de la chapelle des Pénitents noirs ; il a été saisi à l’église des Minimes. Axel Hémery, conservateur du musée des Augustins, auteur de la rétrospective Nicolas Tournier organisée par ses soins en 2001, indique que « le Christ porté au tombeau entourait, avec son pendant le Portement de croix, le Christ en croix qui ornait le maître-autel de l’église. […] Les trois tableaux représentaient des scènes à trois personnages, donc des compositions différentes des autres scènes de la Passion traitées par Tournier » 1Cf. La Tribune de l’Art : Imbroglio autour d’un Portement de Croix par Nicolas Tournier, 7 novembre 2011.. Seul des trois tableaux considérés, le Christ porté au tombeau demeure conservé au musée des Augustins.

 

Ci-dessus : Nicolas Tournier, Christ en croix provenant de l’église toulousaine des Minimes, aujourd’hui conservé au musée du Louvre.

 

Ci-dessus : Nicolas Tournier,le Christ descendu de la croix, saisi en 1794 à la chapelle du Saint Sépulcre de la cathédrale Saint Etienne, conservé au musée des Augustins.

 

Ci-dessus : Nicolas Tournier, La Bataille des Roches rouges, circa 1638, saisi en 1794, conservé au musée des Augustins.

Des autres tableaux de Nicolas Tournier conservés au musée des Augustins, dont trois ne sont pas exposés 2Il s’agit d’un Saint Paul, d’une Vierge à l’Enfant, et d’un Soldat. Cf. Catalogue du musée des Augustins, Rechercher : Nicolas Tournier., celui qui représente le Christ descendu de la croix provient de la chapelle du Saint Sépulcre de la cathédrale Saint Etienne, et celui qui dépeint la Bataille des Roches rouges, ou la Bataille du pont de Milvius, – bataille à l’issue de laquelle, rendant grâce à Dieu de la victoire obtenue le 28 octobre 312 contre Maxence, l’empereur Constantin a voulu que le monde romain devienne chrétien -, provient d’une commande des Pénitents noirs. L’artiste est mort avant l’achèvement de l’oeuvre.

Classé parmi les peintres caravagistes, Nicolas Tournier se distingue par une puissante sobriété, qui ajoute à l’intensité religieuse de son art. Les toiles destinées à l’église des Pénitents noirs nous renseignent sur le type de piété, à la fois pénitentiel et combatif, qui a pu être celui des dit Pénitents. On retrouve le thème du Miserere et celui de la défense de la Vraie Foi dans le texte de la bulle portant indulgence plénière datée du 17 deptembre 1782, ainsi que dans celui de l’ordonnance des vicaires généraux datée du 15 avril 1790, textes réunis à la demande de la confrérie Sainte Croix des Pénitents noirs et publiés en 1790
par l’imprimerie de J.A.H.M.B. Pijon, avocat, à Toulouse. Ci-dessous quelques extraits, à titre d’exemple :

 

 

 

Ci-dessus : extraits de Ordre des prières que doit réciter la compagnie des pénitents noirs durant le cours de la procession & aux stations qu’elle doit faire à la veille de l’Invention de la Sainte-Croix, à l’occasion du Jubilé accordé par N.S.P. le pape : et de celles que les fidèles qui voudront y participer, reciteront… ainsi qu’il a été porté dans la bulle et l’ordonnance de messieurs les vicaires généraux.

Après avoir contemplé au musée des Augustins les chefs d’oeuvre de Nicolas Tournier, je me suis rendue à la petite chapelle Saint Jean Baptiste, qui se trouve rue Antonin Mercié, derrière le musée.

Concernant cette chapelle, je relève sur le site relatif à cette dernière les renseignements suivants :

La chapelle Saint-Jean-Baptiste est celle de la Confrérie toulousaine des Pénitents Gris, confrérie remontant au 11 Avril 1577. La chapelle qui servait à la Confrérie a été détruite pendant la Révolution, les confréries ayant été dissoutes par décret le 18 Août 1792. Après la tourmente révolutionnaire, le 14 Décembre 1825, la Confrérie achète au 7 rue Antonin Mercié, pour y construire un lieu de culte, un hôtel particulier ayant appartenu à Guillaume de Josse. La chapelle est bénite le 7 Août 1827. C’est une chapelle de style Empire, avec une tribune supportée par quatre colonnes de marbre cédées par la municipalité, et un portail, vestige de l’ancienne propriété. Le campanile, en façade, supporte une cloche baptisée en 1847. Le nombre de pénitents diminuant régulièrement, la Confrérie des Pénitents Gris se voit ensuite dissoute par une assemblée générale de cette association pieuse. La chapelle devient propriété du diocése de Toulouse le 18 Novembre 1852 (d’après Monseigneur Jean Gaston, La dévote compagnie des Pénitents Gris de Toulouse, édition ECHE, 1983). Depuis 2003, la messe, dans la forme extraordinaire du rite, y est célébrée par un prêtre de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre, le Chanoine Tancrède Guillard. Depuis 2008, il a été nommé Vicaire de la paroisse Saint Jérôme.

Conservant ainsi un dernier souvenir des confréries d’antan, la chapelle Saint Jean Baptiste, dont le saint patron est aussi celui de l’ancienne confrérie des Pénitents noirs, abrite deux tableaux consacrés aux dits Pénitents. Accrochés très haut, éblouis par le pan de lumière qui tombe d’étroites fenêtres zénithales, ces tableaux sont très difficiles à photographier. Je rapporte cependant de ma dernière visite un méchant cliché de l’un de ces deux tableaux. Je le reproduis ci-dessous. Il ne vaut rien, mais il donne toutefois une idée de l’effet d’inquiétante étrangeté que produisaient, et servaient à produire, dans la ville les grandes processions des Pénitents, blancs, noirs ou gris…

 

Ci-dessus : procession des Pénitents à Toulouse ; chapelle Saint Jean Baptiste, rue Antonin Mercié.

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