Antoine de Lévis Mirepoix – Le crabe et l’aube

 

Ci-dessus : estampe de Rudyard Kipling dans les Histoires comme ça, en anglais Just So Stories (1902).

Les chemins de lecture se croisent et se recroisent d’une façon qu’on n’attend jamais. Je transportais sans doute une attente plus ancienne, lorsque j’ai lu Le crabe et l’aube, puisque j’ai entrepris de relire, dans le même temps, Le crabe qui voulait jouer avec la mer, l’une des Histoires comme ça de Rudyard Kipling. L’anaphore du crabe dans le titre n’explique pas tout.

Alors, le Doyen des Magiciens plongea son bras jusqu’à l’épaule dans l’eau profonde et chaude, et sous les racines de l’Arbre Merveilleux il sentit le dos large de Pau Amma le Crabe. À ce contact, Pau Amma s’enfonça et toute la Mer monta comme l’eau monte dans une bassine lorsqu’on y plonge la main.
— Ah ! dit le Doyen des Magiciens. Maintenant, je sais qui joue avec la Mer.
— Et il s’écria : — Que fais-tu, Pau Amma ? Et Pau Amma, tout au fond en dessous, répondit :
— Fichez- moi la paix.
Alors, le Doyen des Magiciens dit :
— Je ne peux pas te faire jouer le jeu auquel tu devais jouer, Pau Amma, car tu m’as échappé au Tout Commencement, mais si tu n’as pas peur, monte et nous en parlerons.
— Je n’ai pas peur, dit Pau Amma.
Et il monta jusqu’au sommet de la Mer au clair de lune.

Qu’Antoine de Lévis Mirepoix me pardonne, mais j’ai trouvé que Rudyard Kipling et lui-même, par des chemins différents – un conte, une histoire vraie -, touchent à une question identique : « car tu m’as échappé au Tout Commencement, mais si tu n’as pas peur, monte et nous en parlerons ».

La question ne se pose pas chez Antoine de Lévis Mirepoix au Doyen des Magiciens, mais à Lui, l’ami, et à Moi, le narrateur. Il n’y a pas de magiciens du tout ; seulement la Faculté, et un homéopathe, un peu chaman. La question cependant reste la même : « monte et nous en parlerons ». C’est cette parole qui fait le récit.

Attention, il ne s’agit pas ici d’une parole qui se raconte. Ce n’est pas Lui, l’ami, qui parle, mais Moi, le narrateur. D’où le narrateur, quant à lui, parle-t-il, sinon du secret de l’intime qui est, de façon universellement partagée, celui de la vie et de la mort, de la mer et du crabe ?

Témoin et chroniqueur des huit années durant lesquelles son ami, Roberto Estilar, entre en disputatio avec le crabe, le narrateur sait qu’il relève le défi de la disputatio en même temps qu’il hérite du stylo de Roberto :

Lors de sa dernière visite, le lundi 1er juillet 1991, Roberto a « oublié » son stylo sur ma table de travail. Avec lequel ce livre a été écrit. 1Antoine de Lévis Mirepoix, Le crabe et l’aube, livre II, ch. 11, p. 145

Ce stylo dont on hérite parfois, c’est une réplique du stile aigu de la vie, qui grave en chacun de nous, jour après jour, intus et in cute 2Intus et in cute : « à l’intérieur et sous la peau » ; empruntée à Perse in Satires, III, 30, épigraphe des Confessions de Jean-Jacques Rousseau. comme sur les tablettes de cire de l’ancienne Rome, la douleur de savoir que nos jours sont comptés, que nos corps se perdront, que nous sommes mortels.

Antoine de Lévis Mirepoix, dans la première partie du Crabe et l’aube, montre comment son ami Roberto Estilar entre, puis chemine dans l’expérience de cette douleur essentielle.

Tandis qu’il marche un stylet s’enfonce derrière ses yeux. Il entend à nouveau les bruits de la ville, distingue la circulation des voitures et les gens sur les trottoirs. Machinalement il se dirige vers le journal. Sa vue se brouille derrière ses lunettes. La douleur impose sa présence. 3Antoine de Lévis Mirepoix, Le crabe et l’aube, p. 17

Ressurgies de cette douleur nouvelle, d’autres douleurs, plus anciennes, s’avivent de se savoir aujourd’hui comme hier sans remède.

Il y a ainsi, depuis l’accident et la mort des parents, la douleur des parquets qui craquent dans le vide de la maison de famille paternelle :

— Je suis seul avec la maison de l’enfance des miens, seul devant notre passé, notre famille, nos souvenirs. Qu’est-ce que je peux en faire ? 4Ibidem. p. 56

Il y a ainsi, plus que tout, la douleur d’avoir perdu Lucia, venue un jour à lui « dans la lumière poreuse des légendes d’autrefois », partie aujourd’hui au bras d’un autre homme.

« Statufié par sa beauté et sa lumière devenue l’éclat mortel d’une arme blanche », Roberto revoit Lucia, le jour de la rupture, comme en rêve, et il souvient aussi de sa voix, lors d’un ultime contact au téléphone :

— Lucia…
— J’ai peu de temps, Roberto, très peu. (Sa voix ; c’est à nouveau cette lame d’acier, cet éclat froid.) Je suis maintenant mariée…
— Ecoute, Lucia…
— Je n’ai rien à écouter, Roberto, il n’y a plus rien à dire, adieu.
5Ibid. p. 67

Il y a enfin, après cet adieu, la douleur de n’avoir plus les « forces du rêve », tel que celui-ci « avait surgi dans l’enfance ou peut-être bien avant », – le rêve d’atteindre un là, une île, un « lieu enfoui en moi depuis toujours ».

 

Ci-dessus : estampe de Rudyard Kipling pour les Histoires comme ça.

D’un coup il avait brisé l’écouteur sur le dallage […]. Un sifflement aigu emplissait son crâne. Il revoyait l’île rêvée de son adolescence, la plage et les vagues, les rochers et l’écume jaillissante. Le bruissement du vent dans les arbres, sa solitude désirée […].
C’est alors qu’il aperçut la mort. Elle le regardait bien en face de ses yeux jaunes.

Rendu par le regard des yeux jaunes à la faculté de vouloir, à la sauvagerie de son vouloir-être propre, Roberto trouve alors la force d’aller « vers la contrée qu’il porte au fond de lui ». Il l’aborde « avec un paquetage minimum et sans même le Récit des Temps Légendaires« , « ce petit ouvrage relié qu’il avait découvert l’année de ses quinze ans dans la bibliothèque de son grand-père paternel et qui ne l’a plus quitté depuis : Récit des Temps Légendaires par Jean-Baptiste Ezram, 1827, auteur à propos duquel il n’avait jamais pu découvrir le moindre indice » 6Ibid. p. 69.

 

Ci-dessus : deux illustrations de Gustave Doré pour le livre d’Ezra ou d’Esdras.

Le mystère de ce livre sans indices appartient à Roberto Estilar ou à Antoine de Levis Mirepoix, son alter ego. On songe toutefois, par effet d’homonymie, au livre d’Ezram, ou d’Ezra, ou encore d’Esdras, situé entre le livre d’Isaïe et le livre d’Esther dans l’Ancien Testament. Ce livre raconte comment, sous le règne du grand Cyrus, les Juifs quittent Babylone, qui fut sous Nabuchodonosor le séjour de leur captivité, et retournent à Jérusalem afin d’y reconstruire le Temple, alors ruiné.

Mû par le souci de s’atteindre lui-même sans se laisser lui-même derrière soi, Roberto n’emporte pas le livre d’Ezram lorsque il s’embarque pour l’île. En même temps que du livre, il prend ainsi congé des années profondes, des espérances antérieures, aujourd’hui hors saison. S’il les quitte, comme les Juifs quittent le séjour de leur captivité, ce n’est point ici pour reconstruire le Temple, ni pour rien refonder – « il n’avait pas de famille, ni parents ni enfant » -, mais seulement, comme on va au fond, pour aller au monde, pour consentir à s’y trouver mystérieusement sans pourquoi, pour consentir à le quitter également sans pourquoi.

Roberto, seul sur l’île, entre alors dans une spirale de rêves dans lesquels il assiste aux diverses figures d’une histoire qui pourrait être la sienne, bien qu’elle se déroule ailleurs, dans la profondeur d’autres temps légendaires.

Chaque fois, observe-t-il à propos de l’homme qu’il est en rêve, je ressens cette interrogation lancinante, pourquoi moi ? La perte des territoires : ma maison de famille, et l’enfance, les loups ; ma ville et l’adolescence, l’étranger du royaume. Et l’amour pour Lucia perdue, galop éperdu. La famille, une famille, où et quand ? Comment ? Le saurai-je un jour ? 7Ibid. p. 73

Le jour même où il revient de l’île, hanté encore par l’obscurité de ses rêves, il apprend que Montserrat, sa grand-tante, qui « ressemble à son grand-père paternel qu’il a tant aimé », va très mal et qu’elle vient d’être transférée à son domicile, parce que l’hôpital ne peut plus rien pour elle. Il se hâte de la rejoindre, et, tandis qu’il lui raconte son « aventure de l’île », il reconnaît à cette « absence dans laquelle Montserrat oscille », le travail de la « dague pénétrant les chairs avec lenteur ». Le lendemain, il assiste à la mort de Montserrat :

Tout est suspendu, immobile, l’espace béant sur l’inconnu – alors, semblable à ces fils arachnéens que le vent accroche aux branches à l’automne et dont l’éclat brillant ne laisse pas deviner la fin, lentement son souffle s’évapore. Et demeure son sourire. 8Ibid. p. 77

Cependant qu’il éprouve à nouveau la sensation de la lame, Roberto, au vu du sourire qui demeure sur le visage de Montserrat, augure de ce que la mort sera lorsque elle viendra pour lui. Il risque de la sorte le « premier pas vers un assentiment ».

Le second pas suivra du deuil de la maison de sa famille paternelle.

 

Un mois après la vente, il fut invité à l’inauguration de « La Demeure Estilar », désormais transformée en galerie d’art. Ce qui le bouleversa fut d’entrer dans l’univers exact de son enfance et de ses grands-parents […]. Les rideaux, les tapis, les fauteuils étaient autres, leur disposition différente, pourtant l’âme de la maison était revenue 9Ibid. p. 77.

 

Antoine de Lévis Mirepoix relate par la suite les ultimes étapes du chemin au terme duquel Roberto touche à la nue réalité de son assentiment. Il consacre à ces ultimes étapes des pages lumineuses, fruitées, drôles aussi quand il s’agit du « cahier neuf, un cahier d’écolier cousu et collé, avec des lignes à l’ancienne », dans lequel Roberto s’avise de consigner ce qu’il veut, – une vraie fête… pour le plaisir d’inviter ceux qui restent et pour moi aussi… primordial, sur la place de mon village, devant le parvis, entre les deux cafés, à l’ombre des arbres – ; ce qu’il ne veut pas – une messe trop longue, de la musique indésirable, que je n’aurais pas déterminée ; ce qui demande réflexion – le budget, important le budget… ils sont tous radins… comme moi d’ailleurs ; ce qui va de soi – prévoir le temps qu’il fera, c’est tout vu, le soleil à plein. 10Ibid. pp. 90-92>

Le ciel est bleu, le jour où Roberto scelle son assentiment. Du bleu éclatant des bords de la Méditerranée. La mer est turquoise, le jour où Roberto se laisse emporter vers la rive espérée. Du turquoise de certain petit foulard, gage d’amour, qu’il porte à son cou. Puis le soleil décline, et tandis qu’il vient à disparaître, là-bas sur l’autre rive, pour Roberto, c’est déjà l’aube.

C’est avec étonnement et admiration que j’ai lu cette première partie du récit, dans laquelle Antoine de Lévis Mirepoix ressuscite l’esprit de la Légende dorée.

Dédaignant d’être inopportun, l’écrivain revisite ici, comme dans Le Passeur, la question de la sainteté. Il ne brosse certes pas le portrait d’un saint, il observe que Roberto a ses défauts, ses insuffisances, ses légèretés, mais il entreprend de montrer en quoi consiste, aujourd’hui comme hier, l’appel à la sainteté. Il donne à penser que Roberto répond à cet appel à partir du moment où, fort de son angoisse même, il s’engage sur la voie de l’assentiment.

Qu’est-ce alors que la sainteté, dans la figure moderne qu’en dessine la mort de Roberto ? Non point l’ici et maintenant d’une chose faite, mais un au-delà de l’horizon – celui que Platon nomme l’επεκεινα (epekeina), et Aristote l’εσχατον (eschaton) – dont nous portons la promesse en nous, promesse à laquelle il nous appartient de rester fidèles ou bien de tourner froidement le dos. Je ne sais s’il s’agit là d’une définition orthodoxe de la sainteté, mais c’est ainsi que je comprends dans Le crabe et l’aube ce qui se dit de « la mort, qui est aussi la Vie ».

Ci-dessus : Paul Klee, Blanc polyphoniquement serti, 1930.

De façon probablement éclairée par son expérience propre, Antoine de Lévis Mirepoix observe que la pratique de la lecture et de l’écriture joue un rôle essentiel dans le cheminement spirituel de son ami Roberto. Grand lecteur, Roberto trentenaire s’est rêvé écrivain. Il a publié un peu, sans percer. Son étude sur les épaves antiques en Méditerranée a fini au pilon. Il laisse plus tard derrière lui les épreuves d’un roman de cape et d’épée intitulé Les Aventures de Giovanni Malicornio. On y voit Giovanni Malicornio affronter « l’inconnu » de la mer et de la guerre, puis celui de l’amour. Et ce Giovanni Malicornio figure si visiblement sur l’autre scène le vivant de Roberto que Roberto est là, « grand », « yeux clairs, presque verts », « habité toujours par son rêve », lorsqu’au lendemain de sa mort, lors de la fête qu’il a voulue, on lit aux enfants une page des Aventures de Giovanni Malicornio.

Lecteur éclectique, Roberto demeure plus essentiellement l’homme d’un seul livre, celui « qui ne l’a plus quitté depuis l’année de ses quinze ans », le Récit des Temps Légendaires » de Jean Baptiste Ezram. Le propre d’un tel livre est que les mots ici parlent seuls, libérés de toute redevance à une vie, un corps, une voix, qui furent un jour celui de leur auteur. Ainsi rendus à leur force essentielle, les mots font montre d’une eau plus profonde, d’un éclat d’éternité.

Plus qu’une sorte de Bible d’annonce nouvelle, le Récit des temps légendaires constitue dans la vie de Roberto un livre talisman, qu’il importe d’avoir toujours près de soi afin de se maintenir dans la lumière que celui-ci concentre. Roberto toutefois s’en défait momentanément lorsqu’il embarque pour l’île. Puis il le réclame au moment où il entre à l’hôpital pour y mourir doucement.

Elle lui avait demandé ce qu’il voulait emporter.
— Mon pyjama bleu, le livre d’Ezram, mes lunettes. Voilà.
— Pas de photos ? ni ton réveil ?
— Inutile, ceux que j’aime sont là. Aucun besoin d’heure.

S’il réclame d’avoir le livre d’Ezram auprès de lui avant de mourir, Roberto sait depuis le séjour sur l’île et sa vague de rêves qu’il porte en lui la mémoire des « temps légendaires » et que là-bas sur l’autre rive, il sera entré dans la lumière d’or qui nimbe ces temps. Cependant qu’il réclame d’avoir ce livre une dernière fois près de lui, Roberto fournit à ses proches l’indice des temps qu’il rejoint.

Chacun, note Antoine de Lévis Mirepoix, reçut de Roberto avant ses obsèques « un objet personnel ou un livre de sa bibliothèque » 11Ibid. p. 134. Antoine de Lévis Mirepoix, qui parle ici en son nom propre, place le dernier chapitre du Crabe et l’aube sous le signe du livre d’Ezram, dont il reprend cette phrase en guise d’exergue :

La mort est le plus insondable mystère de la vie. Résoudre ce mystère résoud tout. 12Ibid. p. 145

Le livre qu’il a reçu de Roberto est donc précisément celui d’Ezram. Avec ce livre et son stylo, Roberto lui laisse le soin de garder vive, après lui, la mémoire des « temps légendaires », de se souvenir de lui, son ami, qui est là, bien vivant, dans le rayon d’or concentré par les mots talismaniques, et de perpétuer ainsi le récit des « temps légendaires », bref d’écrire à son tour. S’il faut à l’écriture des raisons, c’est là sûrement la plus haute. Elle fonde ici l’extraordinaire vérité d’un récit qui allie à la poésie de la Légende dorée le détachement des Pensées de Marc Aurèle et l’autorité de l’ars moriendi.

Tout ce qui te survient t’est destiné, dès l’origine, et c’est bien ainsi. 13Cité par Antoine de Lévis Mirepoix dans Le crabe et l’aube, p. 123 ; emprunté, sous forme abrégée, au livre V, 8, des Pensées de Marc Aurèle.

Tout ce qui survient dans la seconde partie du Crabe et l’aube, où Antoine de Lévis Mirepoix raconte les obsèques de Roberto, participe, malgré les apparences, de la destination à laquelle Roberto s’est confié. Rien dans ces obsèques ne se déroule exactement comme Roberto l’avait prévu. Le « grand ketch noir » lui-même, que Roberto aimait tant, la Carlota, double du vaisseau qui, en des temps légendaires, rendit éternel l’amour de Tristan et Iseut, échoue à sortir du port pour la dispersion des cendres. Cependant, lorsque la nuit vient, sur la place du village, à l’ombre des arbres, la fête est « jazzy, comme Roberto l’avait voulue ».

Ceux qui l’aiment ne sont pas venus en train tous ensemble, et ils ne feront pas des obsèques qui les réunit, l’occasion de s’entre-déchirer au nom du défunt, comme on voit dans le film cruel de Patrice Chéreau 14Patrice Chéreau, Ceux qui m’aiment prendront le train, 1998. Mais ils sont tous là – Lucia, discrète Iseut, est venue -, ils boivent du rosé, ils fument des cigarettes, ils parlent de Roberto, un Roberto différent pour chacun, aux multiples et imprévisibles visages, et, constate l’un d’eux, on est bien vivant, bien d’ici, ceux qui sont partis sont encore là parmi nous. Comme Roberto.

La danse qui les emporte ensuite, puis un air de guitare dans la nuit épaissie par une panne d’électricité, suffisent à bercer le sentiment du passage. Ni plus ni moins qu’une porte qui s’ouvre. C’est ainsi, songent ses amis, que Roberto a voulu leur rendre sa mort « acceptable ». C’est ainsi que la vie continue et qu’il les autorise à la vivre après son départ, conformément à la leçon de Marc Aurèle :

Il faut aimer pour deux raisons ce qui t’arrive. L’une parce que cela était fait pour toi, te correspondait, et survenait en quelque sorte à toi, d’en haut, de la chaîne des plus antiques causes. L’autre, parce que ce qui arrive à chaque être en particulier contribue à la bonne marche, à la perfection et à la persistance même de Celui, ou Cela, qui gouverne la nature universelle. 15Ibidem

Non, remarque Antoine de Lévis Mirepoix, c’est nous qui pensions cela, lui Roberto savait bien que la mort n’existe pas 16Antoine de Lévis Mirepoix, Le crabe et l’aube, p. 143.

Qu’est-ce qu’il y a derrière la porte ? La porte et le passage n’ouvrent pas sur nulle part, comme on croit. C’est là, du moins, l’insigne promesse à laquelle Roberto s’est voulu fidèle, et c’est l’histoire de cette fidélité qu’Antoine de Lévis Mirepoix relate dans Le crabe et l’aube, ajoutant ainsi un nouveau chapitre au Récit des temps légendaires.

Ecrit à la lumière de la porte qui s’ouvre, Le crabe et l’aube tranche par sa couleur de vitrail avec le clair-obscur ou la noirceur de deux autres oeuvres qui lui sont mutatis mutandis comparables, Le boulevard périphérique d’Henri Bauchau et Ceux qui m’aiment prendront le train de Patrice Chéreau, déjà nommé.

Ci-dessus : Marc Rothko, Sans titre, ou Blue Divided by Blue, 1966.

De Paule qui vient de mourir, Henri Bauchau observe que « sa bouche est restée ouverte et semble encore dire oui avec une expression d’étonnement » 17Henri Bauchau, Le boulevard périphérique, p. 226, Babel/Actes Sud, 2009. Mais le sens d’un tel « oui » demeure obscur, en tout cas triste, puisque témoin d’un assentiment consenti à rien d’autre qu’une question demeurée sans réponse. « Qu’est-ce qu’on veut vraiment quand on ne veut plus vouloir ? », demande Paule avant de mourir 18Ibidem, p. 214. Placé sous le signe de « la disparition à jamais », le « passage » des vivants ressemble à celui des vagues, des saisons ou des nuages. Il participe de la vie comme elle va, étrangère au sens qu’on lui cherche, ignorante des fins qu’elle poursuit.

Il ne reste que ce corps devenu peu à peu fragile sous les coups de la maladie, qui a perdu sa rapidité, son volume, son souffle et n’est plus maintenant sous le drap que le signe de ce qui fut le passage d’une vague soulevée par on ne sait quel océan. 19Ibid. p. 226

Du peintre parisien Jean-Baptiste Emmerich, qui avant de se suicider a indiqué qu’il voulait être enterré à Limoges et que « ceux qui l’aiment prendront le train », Patrice Chéreau brosse comme en creux le portrait du maître que le défunt a été au regard de ses parents et alliés, amis et disciples, maître dont l’emprise continue de s’exercer sur les vivants de façon délétère et induit le jour des obsèques, via le déchirement des personnes ici réunies, un moment de vérité dérangeant, à la fois sublime et grotesque, poignant et cruel.

Tout éloigne le récit d’Antoine de Lévis Mirepoix du film de Patrice Chéreau. Roberto surtout, l’ami d’Antoine de Lévis Mirepoix, n’a rien du Commandeur qui revient signifier invisiblement aux siens que l’enfer, c’est les autres. Roberto est passé tout entier dans l’amour qu’il porte aux siens et dans l’amour que ceux-ci lui portent. Il n’y a pas dans cet amour-là, ni d’enfer ni de mort qui tiennent. Seulement la douceur des voix chères, suspendue dans l’éternel présent des « temps légendaires ».

Sur les chemins qui se croisent et se recroisent, ceux des livres et des films au devant desquels nous marchons sans savoir pourquoi, j’entrevois la raison du rapport d’analogie qu’il m’a plu d’établir entre Le crabe et l’aube et Le crabe qui voulait jouer avec la mer. Cette raison, c’est la proximité que la parole adressée au crabe par le Doyen des Magiciens entretient avec celle de l’homme qui s’adresse à la mort dans la profondeur des « temps légendaires », celle de Jean-Baptiste Ezram, celle de Roberto, ou celle d’Antoine de Lévis Mirepoix : Mais si tu n’as pas peur, monte et nous en parlerons.

 

Ci-dessus : légèrement modifié, détail d’une estampe de Rudyard Kipling dans les Histoires comme ça.

A lire : Antoine de Lévis Mirepoix, Le crabe et l’aube, éditions Atlantica-Séguier, 2011.

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Notes   [ + ]

1. Antoine de Lévis Mirepoix, Le crabe et l’aube, livre II, ch. 11, p. 145
2. Intus et in cute : « à l’intérieur et sous la peau » ; empruntée à Perse in Satires, III, 30, épigraphe des Confessions de Jean-Jacques Rousseau.
3. Antoine de Lévis Mirepoix, Le crabe et l’aube, p. 17
4. Ibidem. p. 56
5. Ibid. p. 67
6. Ibid. p. 69
7. Ibid. p. 73
8, 9. Ibid. p. 77
10. Ibid. pp. 90-92
11. Ibid. p. 134
12. Ibid. p. 145
13. Cité par Antoine de Lévis Mirepoix dans Le crabe et l’aube, p. 123 ; emprunté, sous forme abrégée, au livre V, 8, des Pensées de Marc Aurèle.
14. Patrice Chéreau, Ceux qui m’aiment prendront le train, 1998
15. Ibidem
16. Antoine de Lévis Mirepoix, Le crabe et l’aube, p. 143
17. Henri Bauchau, Le boulevard périphérique, p. 226, Babel/Actes Sud, 2009
18. Ibidem, p. 214
19. Ibid. p. 226
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