Le songe de Constantin

Ce matin, au réveil, j’avais, flottant dans ma pensée, le mot songe. Vous connaissez sans doute cet étrange affleurement d’un mot qui vous vient à l’esprit, là maintenant, sans raison, qui vous accompagne tout au long du jour, puis vous quitte le soir sans plus de raison. Jusqu’à la prochaine fois, où un autre mot vous visitera derechef. Drôles de visites.
 
Avec le mot songe, des noms ce matin me venaient – Constantin, Scipion -, et avec les noms, des images. Je voyais ainsi l’empereur romain Constantin, endormi dans le rai de lumière qui tombe de l’aile d’un ange. La légende veut que dans son sommeil l’empereur, alors en guerre contre l’usurpateur Maxence, ait été visité par le Christ, qui lui désigne un chrisme étincelant dans le ciel et lui dit « In hoc signo vinces« , « Par ce signe tu vaincras ». Suite à cette apparition, l’empereur impose le port du chrisme à ses légionnaires, il triomphe de Maxence, il promulgue l’édit de Milan, qui met fin à la persécution des Chrétiens, et il devient dans l’histoire de Rome le premier empereur chrétien.
 
Avec le nom de Constantin, l’image qui me revenait était celle de la fresque dite « du Songe de Constantin », peinte par Piero Della Francesca vers 1460, dans l’église d’Arezzo. L’image ne montre rien de ce que l’empereur voit en songe, mais seulement la clarté qui vient à l’homme endormi. La clarté tombe ici d’une aile sans visage. Le visage que l’on ne voit pas à l’ange, c’est l’annonce faite à l’endormi dans le secret du songe. Je reconnaissais là une bizarre figure de mes proches songes.

Certes de façon plus terrestre, il en va des mots comme de l’ange qui visite en l’an 312 le sommeil de l’empereur Constantin. Effleurée ce matin par un mot sans visage, je voyais, dans l’obscur de cet effleurement, une image se tourner vers moi. Il y a un luminisme des mots, ou, ce qui revient au même, un regard de la pensée. Un mot qui vient seul, sans rapport avec les indifférentes contingences de l’heure, c’est comme un rond de lumière qui s’ouvre dans une pièce obscure. Il se peuple de figures vives, il se charge d’être. Il touche ainsi à son destin de grandissement. Ailleurs, la langue parle trop vite, les mots se dépeuplent. Ici, l’espace d’un instant, la langue s’attarde, d’où le mot qu’elle dépose, comme un coquillage sur une plage, dans le silence du matin de la pensée.

Avec le mot songe, immédiatement et à la suite du nom de Constantin, le nom de Scipion me venait ce matin, et avec le nom de Scipion, le souvenir du songe que Cicéron raconte, en 51 après JC., dans son De republica, aujourd’hui perdu, mais dont Macrobe, au Ve siècle, rapporte un fragment important.

 

Ci-dessus, de gauche à droite : 1. Scipion l’Africain et Massinissa, in Giovanni Colonna (1298-1343?), Mare historiarum, Angers (?) ; enluminure : atelier Jouvenel ; date : 1447-1455. 2. Le songe de Scipion Emilien. Source : ibidem.

Peu après son arrivée en Afrique, suite à « un repas d’une magnificence royale et un entretien qui continua fort avant dans la nuit avec le vieux roi Massinissa », Scipion Emilien, alors « tribun dans la quatrième légion, sous le consul Manilius », s’endort. Scipion l’Africain, son grand-père, lui apparaît en songe.

 

Ci-dessus : buste de Scipion l’Africain, trouvé dans les ruines de la Villa dei Papirii à Herculaneum.

L’illustre aïeul désigne à son obscur descendant la voûte étoilée :

Il désignait ce cercle lumineux de blancheur qui brille, au milieu des flammes du ciel, et que, d’après une tradition venue des Grecs, vous nommez la Voie lactée. Ensuite, portant de tous côtés mes regards, je voyais dans le reste du monde des choses grandes et merveilleuses : c’étaient des étoiles que, de la terre où nous sommes, nos yeux n’aperçurent jamais; c’étaient partout des distances et des grandeurs, que nous n’avions point soupçonnées. La plus petite de ces étoiles était celle qui, située sur le point le plus extrême des cieux, et le plus rabaissé vers la terre, brillait d’une lumière empruntée : d’ailleurs les globes étoiles surpassaient de beaucoup la grandeur de la terre ; et cette terre elle-même se montrait alors à moi si petite, que j’avais honte de notre empire, qui ne couvre qu’un point de sa surface.

Comme je la regardais avec plus d’attention : « Jusques à quand, dis-moi, reprit Scipion, ton âme restera-t-elle attachée à la terre? Ne vois-tu pas au milieu de quels temples tu es parvenu? Devant toi, neuf cercles, ou plutôt neuf globes enlacés composent la chaîne universelle : le plus élevé, le plus lointain, celui qui enveloppe tout le reste, est le Souverain Dieu lui-même, qui dirige et qui contient tous les autres. A lui sont attachés ces astres qui roulent, avec lui, d’un mouvement éternel : plus bas, paraissent sept étoiles qui sont emportées d’une course rétrograde, en opposition à celle des cieux. Une d’elles est le globe lumineux que, sur la terre, on appelle Saturne ; ensuite vient cet astre propice et salutaire au genre humain, qu’on nomme Jupiter ; puis cette étoile rougeâtre et redoutée de la terre, que vous appelez Mars; ensuite, presque au centre de cette région domine le soleil, chef, roi, modérateur des autres flambeaux célestes, intelligence et principe régulateur du monde, qui, par son immensité, éclaire et remplit tout de sa lumière. Après lui, et comme à sa suite, Vénus et Mercure. Dans le cercle inférieur, marche la lune enflammée des rayons du soleil. Au-dessous, il n’y a plus rien que de mortel et de corruptible, à l’exception des âmes données à la race humaine par le bienfait des dieux : au-dessus de la lune, toutes les existences sont éternelles : quant à cette terre, qui, placée au centre, forme le neuvième globe, elle est immobile et abaissée; et tous les corps gravitent vers elle par leur propre poids. »

 

Dans la stupeur, où m’avait jeté ce spectacle, lorsque je repris possession de moi-même : « Quel est, dis-je, quel est ce son qui remplit mes oreilles, avec tant de puissance et de douceur ? Vous entendez, me répondit-il, l’harmonie qui, par des intervalles inégaux, mais calculés dans leur différence, résulte de l’impulsion et du mouvement des sphères… 1Cicéron, Le songe de Scipion

De même que dans le songe de Scipion il y a l’univers entier, qui bruit de toute son harmonie, il y a dans un mot, un seul, échappé au lit de Procuste de l’usage, ainsi rendu étranger au régime de la plus petite dénomination qui fait ailleurs l’arrogante médiocrité du sens commun, il y a dans ce mot le possible de toutes les images, partant, celui de l’infini, par effet de la démultiplication subjective du sens.

τὀ ὂν λέγεται πολλαχὣς, l’être se laisse figurer de multiples façons. 2Aristote, Métaphysique Γ, II, 1003b 5

Notes   [ + ]

1. Cicéron, Le songe de Scipion
2. Aristote, Métaphysique Γ, II, 1003b 5
Ce contenu a été publié dans art, La dormeuse, littérature. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.