Une soirée d’art et d’histoire à Camon

Hier soir, dans le cadre du programme d’automne proposé par le Pays d’Art et d’Histoire, nous avions rendez-vous à 18 heures à Camon.

Laissant derrière nous Mirepoix, La Bastide de Bousignac, Tréziers sur les hauteurs, puis les ruines du château de Lagarde, un moment surgies, fantomatiques, au tournant de la route, puis encore la tour de Saint-Quentin, nous avons cheminé dans la fumée du crépuscule, vapeurs, nuées qui montent de la terre, et nous sommes arrivés à Camon entre chien et loup. Route de campagne, plaine ouverte, vieilles bâtisses conservées dans leur figure antique, piémonts agrestes, le voyage va l’amble, tranquille, amène, dans la réflexion du jour finissant.

Nous voici roulant dans une ruelle de Camon, vieux village classé parmi les « plus beaux villages de France ».

Devant nous, la Vierge, qui veille sur la porte du village, et l’un des « cent rosiers », dont la couleur et le parfum font jusqu’en cette saison le bonheur des vieilles façades. Derrière nous, l’allée de platanes, sans laquelle il n’y a pas de village du Midi qui se respecte. J’aime tant ce trait ce trait d’urbanité simple et modeste, souvenir du temps où l’on ne concevait pas de faire société ailleurs que dans l’amitié des arbres.

Au centre du village, la Maison Haute, tour incluse jadis dans les fortifications du village, convertie plus tard en demeure seigneuriale.

Détails de la Maison Haute, aujourd’hui habitée, toujours vivante.

Derrière les quelques ruelles du village, un pan de remparts subsiste, ouvert sur la campagne, les collines, les bois, le pont sur l’Hers.

Dans le champ situé entre le rempart et le pont, une forêt de peupliers vient d’être coupée. Le champ sera d’ici peu complanté en vigne.

La nuit tombe. Catherine Robin, animatrice du Pays d’Art et d’Histoire, et Marina Salby, guide-conférencière du Pays d’Art et d’Histoire, nous attendent devant la salle municipale, au pied de la Maison Haute.

Au programme :
– visite de l’abbaye, l’un des fleurons de l’aventure architecturale de Philippe de Lévis, évêque bâtisseur ;
– au sein de l’abbaye, visite de l’estude de Philippe de Lévis, en compagnie de Marc Salvan-Guillotin, docteur en Histoire de l’Art ;
– toujours au sein de l’abbaye, lectures au grand salon, dans le décor de toiles peintes installé au XVIIIe siècle par le dernier prieur du lieu ;
– petit souper à la salle municipale ;
– conférence de Marc Salvan-Guillotin à propos des peintures murales de Camon dans le contexte de la Renaissance.

Ci-dessus, dans la partie centrale de la mosaïque, nimbées d’un halo flou par la clarté qui tombe du réverbère : à gauche, Catherine Robin ; à droite, Marina Salby.

Nous nous dirigeons vers l’abbaye, sous l’or finissant des platanes. Marina Salby et Jean Huillet, maire de Camon, nous attendent au seuil de l’édifice.

Eclairé dans le style ténèbre, le couloir dans lequel nous pénétrons constituait jadis l’une des galeries du cloître. Il est pavé de tomettes anciennes, remarquablement conservées. Dans une niche, une chasuble rappelle la vocation ecclésiale de l’édifice.

Fondée au VIIIe siècle par les Bénédictins, l’abbaye de Camon devient au XIIe siècle un simple prieuré, dépendant de l’abbaye de Lagrasse. Le passage des routiers, au XVe siècle, entraîne sa destruction. Philippe de Lévis, évêque de Mirepoix, entreprend, dans les premières années du XVIe siècle, une vaste campagne de reconstruction et d’embellissement. Un incendie détruit l’église à la fin du XVIe siècle. Passé, à la même époque, sous la protection de la maison de Foix-Navarre, le prieuré échappe aux désastres des guerres de religion. Les Bénédictins s’y réinstallent à la fin du XVIIe siècle. Ils le dotent d’un nouveau mobilier au XVIIIe siècle. Le prieuré est à nouveau incendié et pillé durant la Révolution.

L’édifice a connu de nombreuses modifications au cours de son histoire tourmentée. Le cloître, en particulier a été réduit ; il ne conserve plus que l’une de ses quatre galeries initiales. La salle qui fait aujourd’hui office de grand salon, a été remeublé au XVIIIe siècle dans le style baroque, caractéristique du temps.

Quelques détails de l’ensemble dit « des quatre saisons » qui orne les murs du grand salon. Les toiles datent du XVIIIe siècle.

Invités à prendre place dans le grand salon, nous goûtons ici un moment de lecture. Un feu brasille dans la cheminée. Nous revisiterons de la sorte, à l’initiative du Réseau de lecture publique du Pays de Mirepoix, deux pages d’Ovide, tirées toutes deux des Métamorphoses, d’abord l’histoire de Callisto transformée en ourse, puis, plus tard dans la soirée, celle de Daphné transformée en laurier.

Elle pâlit, épuisée par la rapidité d’une course aussi violente, et fixant les ondes du Pénée : « S’il est vrai, dit-elle, que les fleuves participent à la puissance des dieux, ô mon père, secourez-moi ! ô terre, ouvre-moi ton sein, ou détruis cette beauté qui me devient si funeste » ! A peine elle achevait cette prière, ses membres s’engourdissent ; une écorce légère presse son corps délicat ; ses cheveux verdissent en feuillages ; ses bras s’étendent en rameaux ; ses pieds, naguère si rapides, se changent en racines, et s’attachent à la terre : enfin la cime d’un arbre couronne sa tête et en conserve tout l’éclat… 1)Ovide, Métamorphoses, I, 543 sqq.

Empruntant un peu plus tard l’unique galerie qui subsiste alentour du cloître, nous passons devant l’escalier de Philippe de Lévis, rendu remarquable par ses demi-paliers aménagés à angle droit, caractéristiques du style renaissant.

Détail du plafond de la galerie, peint « à la française », en grisaille.

De l’autre côté du cloître, deux grandes fenêtres rougeoient dans la nuit.

Empruntant maintenant l’escalier à vis, doté de marches larges et plates, dites « à pas d’âne », qui servait jadis au service des plats depuis la cuisine vers la salle à manger des moines, nous rejoignons Marc Salvan-Guillotin à l’étage pour une visite commentée de l’estude de Philippe de Lévis.

Entièrement revêtue de peintures murales, l’estude est minuscule, faiblement éclairée.

Ces peintures demeurent difficiles à dater et, plus encore, à interpréter avec certitude, en raison de leur altération, ainsi que des repeints ou rajouts qu’on leur trouve par endroits. On sait toutefois que, dans leurs parties essentielles, elles remontent à l’épiscopat de Philippe de Lévis, qui avait aménagé en ce lieu minuscule son cabinet de travail.

Détails des peintures réalisées au début du XVIe siècle dans l’estude de Philippe de Lévis : plafond à rinceaux (symboles du monde végétal) dont, avec le temps, le pigment bleu a sans doute viré au noir ; au centre du plafond, l’orbe aujourd’hui borgne, comportait peut-être un blason ; sur l’un des murs, reconnaissable à son casque, la figure mythologique de Minerve, seule survivante d’un ensemble de 4 figures, Diane, Junon, Vénus ?, aujourd’hui largement ou complètement effacées.

Munie d’un casque et d’une lance, Minerve tient dans sa main gauche un bouclier orné d’une tête de Méduse. A ses pieds, divers attributs de type symbolique rappellent que, déesse des arbres, puis déesse des techniques de la guerre, elle est encore déesse des arts.

A noter que le château de Lagarde abritait également, à la veille de la Révolution, une statue de Minerve. Convertie en statue de la liberté, celle-ci fut dressée sur la place de Mirepoix en 1792, puis renversée et détruite le 18 pluviôse an V (6 février 1797).

Seuls quelques détails subsistent des autres figures : les plis d’une tunique ornée de plumetis, une paire de sandales rouges…

Outre les quatre déesses, les peintures représentent sur les murs divers animaux sauvages, ceux de Diane chasseresse, ou plus généralement ceux du monde naturel. L’intention qui préside à l’étagement des peintures semble être de rendre hommage à l’univers, à sa puissance, à sa beauté, dans la totalité de ses règnes.

La partie inférieure du mur de droite se trouve, quant à elle, couverte d’un délicat motif de points, réalisé au pochoir à une date qu’on ignore.

Quittant maintenant l’estude de Philippe de Lévis, nous gagnons la salle municipale pour le souper. Au passage, j’ai photographié ce reflet dans un vitrail de l’église, qui, incluse dans l’abbaye, s’élève au-dessus du cloître. Je songeais dans le même temps à la tête de Méduse…

J’étais, durant le souper, assise à la table de M. le Maire. Je dis « souper », à l’ancienne, d’abord parce que j’aime bien, ensuite parce que nous avons dégusté, entre autres, une excellente soupe, bienvenue ce soir-là après le froid de l’abbaye.

M. le Maire, à table, est un convive passionnant. Comme nous l’interrogeons sur son métier de maire, il évoque avec simplicité l’amour qu’il porte à son village natal. Il raconte la création de la Fête des roses, le label des Plus Beaux Villages de France, celui des Plus Beaux Villages Fleuris, la réalisation d’un DVD dédié à Camon, la relance de la vigne à Camon, le projet de création d’un vin de Camon, la prochaine participation du village à une émission de TV, etc. La forte personnalité de Jean Huillet nous a tous frappés.

Après le souper, poussant les tables, nous nous installons pour la conférence proposée ce soir par Marc Salvan-Guillotin. Je songe toujours à la tête de Méduse…

Spécialiste des peintures murales de la Renaissance, Marc Salvan-Guillotin observe d’abord que les peintures du cabinet de l’abbaye de Camon sont d’un grand maître, à ce titre inattendues en Ariège, région qui, en raison de sa pauvreté ancienne et de son caractère rural, comme les Hautes-Pyrénées demeure vouée presque partout à des réalisations plus frustes. Il souligne la qualité du travail réalisé à Camon, la beauté du plafond à rinceaux, le rendu saisissant des scènes animalières, la puissance symbolique de la scénographie d’ensemble ainsi que celle des détails correspondants.

Reste à enquêter sur les sources, les modèles, qui ont pu nourrir de telles peintures, observe Marc Salvan-Guillotin.

Sans doute faut-il chercher du côté de l’Italie, peut-être aussi du côté des livres d’emblèmes, façon Alciato.

Gratien Leblanc par exemple, dans l’étude qu’il consacre au labyrinthe de la cathédrale de Mirepoix 2)Gratien Leblanc, « Le labyrinthe de la cathédrale de Mirepoix », in Mémoires de la Société Archéologique du Midi de la France, tome XXXVI, pp. 57-58, montre que le Minotaure figuré au centre du dit labyrinthe est analogue à celui d’André Alciat, dit aussi Andrea Alciato, dans son Emblematum libellus de 1531 3)Cf. La dormeuse blogue : Labyrinthe (suite)….

Le Minotaure, Méduse… Quel sens Philippe de Lévis, évêque de Mirepoix, prêtait-il à ces deux figures monstrueuses de la force ?

Si les rinceaux et les oiseaux de l’estude symbolisent, dans l’esprit de Saint François, le jardin terrestre, les diverses scènes de chasse qui se déploient ici sous le regard de Méduse illustrent de façon superbement réaliste le caractère implacable des luttes auxquelles la vie s’exerce en ce même jardin. Etrangement, le regard de Dieu demeure ici absent de sa Création. Ou alors, il se confond avec celui des déesses, voire avec celui de Méduse. Deus sive natura, dira plus tard Spinoza. Il y a un voile de tristesse, énigmatiquement humain, dans le regard de Méduse…

Insistant sur l’ambition holistique qui préside au déploiement de telles figures dans une si petite pièce, Marc Salvan-Guillotin voit dans l’estude de Philippe de Lévis un avatar du studiolo, ou du cabinet de curiosités, pièce intime, richement décorée de boiseries et de peintures, assortie de petits meubles de rangement, dans laquelle princes et grands lettrés de la Renaissance se plaisaient à réunir, pour le plaisir de l’oeil et l’enrichissement de l’esprit, documents personnels, objets rares, curiosités naturelles, instruments scientifiques, plantes médicinales, etc., à l’exclusion de toutes figures religieuses. Somptueusement maniériste dans son esthétique, l’aménagement de ces cabinets procède intellectualiter d’un projet de recentrement du monde autour de celui qui en goûte la diversité, en admire la beauté, et se pose déjà peu ou prou en « maître et possesseur » de ce dernier. Marc Salvan-Guillotin voit en Philippe de Lévis, tel qu’il se le représente en son studiolo, le prince lettré, le riche amateur, plutôt que l’évêque. Le rapport que Philippe de Lévis, prince et évêque, pouvait entretenir de soi à soi, demeure, au vu d’un tel studiolo, difficile à cerner, probablement indéchiffrable.

Comme il y a le Minotaure au coeur du labyrinthe de la cathédrale de Mirepoix, il y a, parfois presque totalement effacés, parfois mieux conservés, des satyres ou des faunes sur les murs de l’estude de l’abbaye de Camon.

Détaillant ces représentations, Marc Salvan Guillotin montre qu’elles illustrent la légende de Daphné, d’après le Livre Premier des Métamorphoses d’Ovide. On distingue en effet, dans le flou actuel des peintures, quelques traits des cheveux de Daphné, qui « verdissent en feuillages » ; de « ses bras qui s’étendent en rameaux » ; de « ses pieds, naguère si rapides, qui se changent en racines, et s’attachent à la terre » ; de « la cime d’un arbre qui couronne sa tête ». On distingue aussi, double d’Apollon, qui poursuivait Daphné de son amour fatal, le dieu Pan aux pieds de bouc, dont la flûte soulève l’univers en le livrant aux fureurs de l’amour :

Emportée par l’effroi, Daphné, fuyant encore plus vite, n’entendait plus les discours qu’il [Apollon] avait commencés. Alors de nouveaux charmes frappent ses regards : les vêtements légers de la Nymphe flottaient au gré des vents ; Zéphyr agitait mollement sa chevelure déployée, et tout dans sa fuite ajoutait encore à sa beauté. Le jeune dieu renonce à faire entendre des plaintes désormais frivoles : l’Amour lui-même l’excite sur les traces de Daphné ; il les suit d’un pas plus rapide. Ainsi qu’un chien gaulois, apercevant un lièvre dans la plaine, s’élance rapidement après sa proie dont la crainte hâte les pieds légers ; il s’attache à ses pas ; il croit déjà la tenir, et, le cou tendu, allongé, semble mordre sa trace; le timide animal, incertain s’il est pris, évite les morsures de son ennemi, et il échappe à la dent déjà prête à le saisir : tels sont Apollon et Daphné, animés dans leur course rapide, l’un par l’espérance, et l’autre par la crainte. Le dieu paraît voler, soutenu sur les ailes de l’Amour; il poursuit la nymphe sans relâche ; il est déjà prêt à la saisir ; déjà son haleine brûlante agite ses cheveux flottants… 4)Ovide, Métamorphoses, Livre I, 525 sqq.

Tels sont les vivants sur les murs de l’estude de Philippe de Lévis : « animés dans leur course rapide, l’un par l’espérance, et l’autre par la crainte » ; l’un « s’attache aux pas de l’autre, il croit déjà le tenir, et, le cou tendu, allongé semble mordre sa trace » ; l’autre, « incertain s’il est pris, évite les morsures de son ennemi, et il échappe », croit-il, « à la dent déjà prête à le saisir… ». La course se déroule sous l’oeil impassible des déesses, sous le regard bizarrement mélancolique de Méduse.

A cette vision panique du monde répond sans doute, dans le cadre de l’estude de Camon, l’antique ataraxie du sage, qui a ici tout loisir d’assister en stoïque au spectacle des épreuves dont la vie frappe inlassablement les mortels, de considérer les grandes batailles de la guerre qui se livrent, bien rangées, dans les plaines ; qui a tout loisir surtout d’atteindre aux régions sereines, templa serena d’où l’on peut, d’un regard en surplomb, considérer – alios passimque errare atque viam palantes quaerere vitae 5)Lucrèce, De rerum natura, II, 9-10 – l’erre des autres qui cherchent au hasard le chemin de la vie.

O miseras hominum mentes, o pectora caeca ! qualibus in tenebris vitae quantisque periclis degitur hoc aevi quodcumquest !6)Ibidem, II, 15-16 dit ici Lucrèce, que je reprends plus haut de façon libre, et que Philippe de Lévis, homme lettré, connaissait forcément. O misérables esprits des hommes, ô coeurs aveugles ! Dans quelles ténèbres de la vie et dans quels périls, s'épuise leur laps de temps, quel qu'il soit !

Ajoutant ici à la conférence de Marc Salvan Guillotin, imprudemment peut-être je m’attarde dans cet article sur les impressions toutes personnelles que m’ont inspirées les peintures murales aujourd’hui conservées à Camon, dans l’estude de Philippe de Lévis. Au lecteur maintenant d’aller voir et de s’exposer en chair, en os, en vif, à la puissance mystérieuse des images. Le vif, pour croître, a besoin de silence. Je clos donc logiquement cet article. Je retourne au silence de ma propre estude, – la commune, l’ordinaire, celle de tout un chacun.

A lire aussi :
Ariegenews : Animation du Pays des Pyrénées Cathares autour des peintures de Philippe de Lévis

Notes   [ + ]

1. Ovide, Métamorphoses, I, 543 sqq.
2. Gratien Leblanc, « Le labyrinthe de la cathédrale de Mirepoix », in Mémoires de la Société Archéologique du Midi de la France, tome XXXVI, pp. 57-58
3. Cf. La dormeuse blogue : Labyrinthe (suite)…
4. Ovide, Métamorphoses, Livre I, 525 sqq.
5. Lucrèce, De rerum natura, II, 9-10
6. Ibidem, II, 15-16
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9 réponses à Une soirée d’art et d’histoire à Camon

  1. Martine Rouche dit :

    Par où commencer ?
    Ton compte-rendu est beau, profond et lui aussi un peu mélancolique. L’atmosphère nocturne de l’abbaye se prêtait à ces réflexions. Je me lance dans quelques remarques sans ordre : la très intéressante étude de Marc Salvan-Guillotin aura déjà fait disparaître deux erreurs : non, cette pièce n’était pas un oratoire mais une « estude », et non, les peintures ne représentent pas les fables d’Esope mais les quatre grandes déesses antiques, Minerve, Junon, Diane, et probablement Vénus, entièrement disparue à ce jour. Bien que M. Huillet, maire de Camon, soit sceptique sur le résultat du discours pour vaincre ces erreurs si volontiers reprises … Un peu comme l’opinion courante selon laquelle la nef de l’église cathédrale de Mirepoix serait la plus large de France, voire d’Europe, bref, du monde occidental …
    Les illustrations que nous a montrées Marc Salvan-Guillotin pour préciser les inspirations italiennes étaient très parlantes, ainsi que celles découvrant plusieurs types de « studiolo », ou « cabinet de curiosité ». En revanche, et très imprudemment aussi peut-être, je ne crois pas que cette minuscule « estude » ait pu contenir des meubles-vitrines présentant ces objets dits « de curiosité », à destination du plaisir personnel de leur propriétaire, mais aussi de celui d’éventuels visiteurs à même de les apprécier. Comme je me suis permis de le dire à Marc Salvan-Guillotin, la superficie étroite de la pièce semble rendre cette éventualité difficile à envisager.
    Les inventaires des biens de Philippe de Lévis, que ce soit celui du palais épiscopal ou celui de Mazerettes (je n’en connais pas de Camon) ne mentionnent rien de l’ordre des objets précieux destinés à être présentés dans un tel cadre. Des objets précieux pour le culte, oui, et en grand nombre et de grande valeur, mais des « curios », comme disent les Anglais, non. Des objets précieux dans l’absolu, oui, également, si l’on parle de tapisseries, d’étoffes, de livres et de vaisselle. Les archives conservent la commande de Philippe de Lévis d’un drap d’or, réalisé pour lui à Paris. On sait qu’il aimait à s’entourer de confort et de luxe, et avait passé de grandes commandes de tapisseries de Flandres, tant pour la cathédrale que pour le palais épiscopal, celui de Mazerettes et le prieuré de Camon. On en connaît la nature (des « verdures », dans des tons de « vert d’herbe », selon le texte), le nombre, les dimensions. On sait qu’il y avait un jeu de tapisseries d’hiver et un jeu de tapisseries d’été pour la chambre de réception du palais épiscopal de Mirepoix, celle-ci jouxtant une « estude » à peine plus grande que celle de Camon, et donnant accès à un « cabinet à trompe » à ce jour disparu. Imprudemment peut-être, une fois encore, je ne serais pas étonnée qu’il y eût sur les tapisseries de la chambre les travaux d’Hercule, le mythe d’Hercule étant à la Renaissance un avatar du parcours christique.
    Tu évoques les deux facettes de la personnalité de Philippe de Lévis, le prince et l’évêque. Je me demande si ces deux facettes ne sont pas en réalité les deux frères, tellement liés. Le grand diplomate Jean V serait le prince, Philippe serait l’évêque. Cela soutiendrait l’hypothèse de cette attitude de réflexion sur le monde et ses violences, du fond d’une « estude » protégée, gardée, même. N’oublions pas que leurs détracteurs les surnommaient « l’aspic » (Philippe) et « le basilic » (Jean). L’étymologie éclaire suffisamment « le basilic », peut-être le goût connu de Philippe de Lévis pour la musique justifie-t-il « l’aspic » ?
    Marc Salvan-Guillotin a insisté sur les grands centres artistiques, soulignant la distance entre eux et Mirepoix ou Camon. Certes, Philippe de Lévis avait fait ses études à Toulouse et Paris, certes il avait des relations à la Prévôté de Toulouse, mais ne peut-on imaginer que les voyages de son frère aussi bien vers Lyon que vers l’Espagne, lui aient permis de connaître des artistes et artisans autres que locaux, de leur passer commande ou de les faire venir ? Cette hypothèse semble admise pour ce qui est du pavement de la chapelle Sainte-Agathe, sans oublier les extraordinaires panneaux de chêne sculpté à « ymaiges de saincts et sainctes levés » qui couvraient les murs de cette même chapelle ainsi que ceux de la galerie de réception du palais épiscopal. Ces boiseries ont été étudiées de façon détaillée par Charles Tracy avec l’aide de Bruno Tollon, et on y trouve là encore le double registre de l’inspiration religieuse (saints et saintes) et des grands mythes antiques (Sybilles et travaux d’Hercule). Sans oublier le goût de Philippe de Lévis pour les livres, comme les antiphonaires et graduels qu’il fit réaliser et richement enluminer, sans oublier non plus le petit Carnet de Villard de Honnecourt, qui contient en ses pages un portrait d’évêque mais aussi des figures mythologiques, et dont je me plais à croire que Philippe de Lévis avait un exemplaire …

    J’aurais encore bien des choses à dire, mais, suivant ton exemple, je retourne au silence et à mon « estude » …

  2. Martine Rouche dit :

    Je ne résiste pas au plaisir de partager le texte qui suit, qui concerne la vie à Camon, copié à la main par l’abbé Lafuste sur un certain document A197, sans précision. Je l’ai recopié aux archives épiscopales de Pamiers ; ce document n’est pas coté.

     » Devoirs de l’hortelain (13 août 1377)
    1. Pendant le Carême, l’hortelain donnera à l’abbé, aux moines et aux hôtes, les dimanches des épinards bleux ; deux autres jours, des épinards et des choux moitié de chacun ; les deux autres jours, des épinards avec des poireaux, ou d’autres légumes s’il n’y en a pas de ceux-là au jardin.
    2. de Pâques à Saint-Jean-Baptiste, les dimanches, mardis et jeudis, du persil ; les lundi [sic], mercredi, vendredi et samedi, et même les mardi et jeudi s’ils sont jours de jeûne, des épinards, ou s’ils ne sont pas encore bons, des choux en feuilles.
    3. De Saint-Jean-Baptiste à Saint-Michel, des choux blancs, ou s’il n’y en a pas, sans qu’il y ait de faute de l’hortelain, des choux rouges per simam collecta ; et 2 fois par semaine du persil, quand le couvent mange à l’infirmerie.
    4. De Saint-Michel à la Toussaint, des choux blancs, ou à défaut de choux blancs, des choux rouges simam.
    5. De la Toussaint au premier dimanche de Carême, choux rouges per simam.
    6. Le jour de Ste Marie-Madeleine et tous les dimanches en fêtes suivants jusqu’à la mi-septembre, des citrouilles.
    7. Au commencement de Mai et tout l’été, des laitues.
    8. Depuis la vigile des SS. Pierre-et-Paul jusqu’à la récolte des oignons, des oignons en quantité suffisante à l’abbé, 4 oignons au prieur claustral et à l’hebdomadier de la grand’messe, 3 à ceux qui auront chanté l’évangile et l’épître, 2 à chaque moine et 1 aux chapelains, bénéficiers du monastère, tous les jours.
    9. Depuis la même fête, oignons pour faire le potage, tous les mercredis, vendredis et samedis et jours de jeûne jusqu’à ce qu’ils soient arrachés.
    10. De l’ail tendre pendant un mois seulement mais non pas pour le potage.
    11. Tous les dimanches et fêtes depuis la Toussaint jusqu’à la Septuagésime, excepté les dimanches de l’Avent, où les religieux ne peuvent pas manger de viande, des poireaux.
    12. Des poireaux ou des oignons pour assaisonner les légumes tous les jours de l’Avent et du Carême, si les religieux mangent des légumes.
    13. Il devra semer des fèves en quantité suffisante, et dès qu’elles seront bonnes à manger, servir des fèves tendres chaque mercredi, vendredi et samedi et autres jours d’abstinence, jusqu’à l’époque où on les arrachera.
    14. Il devra donner des fruits du jardin et n’en vendre qu’à qui de droit sous le cens de XVIII s.t.. payables le 1er jour du Carême.
    15. Il devra payer au couvent, au jour de la translation de St Benoît, X s.t. de cens.  »
    __________________________________________________________________________

    Supra, il était question de  » verdures  » …

  3. martine taminh dit :

    bonjour Krysia,
    je viens de passer un délicieux moment en ta compagnie, merci
    et aussi martine R. qui n’est pas non plus « en peine ».
    On peut imaginer une (des) sortie(s) quand viendra le printemps, il faisait 4°C, ce matin. Et phuong aurait son carnet de dessins

  4. Martine Rouche dit :

    Pardon de venir encore prendre la parole dans l’espace des réponses de ton blog …
    La photo-titre m’encourage à souligner l’importance de ces panneaux indicateurs des  » chemins de grande communication « . Il y en a même un, sur la façade d’une maison d’Escosse, qui est classé à l’inventaire du patrimoine.
    Ces panneaux sont des plaques de fonte de fer moulée, fondue, peinte en bleu, de format rectangulaire horizontal. Les panneaux sont généralement encastrés dans la façade d’une maison, maintenus par des tenons fichés horizontalement ou, comme à Camon, fixés par quatre crochets. Les dimensions sont : 75 cm x 35 cm sur 1 cm.
    L’inscription est fondue sur la plaque, puis peinte en blanc. Outre les indications toponymiques et les distances, le panneau montre la direction à prendre par de jolies flèches empennées …
    Selon la fiche pour le panneau d’Escosse, la fonderie d’où proviennent ces plaques est inconnue.La date de fabrication (ou de pose ? ) serait 1892.
    Pour ceux qui aiment  » la carte et le territoire  » …

  5. Martine Rouche dit :

    Pour les lecteurs de ce blog avides de précision : je copie ci-après le texte manuscrit, non coté, des AE de Pamiers, que l’abbé Lafuste avait copié lui-même sur un document dont il ne donne pas la source précise, concernant le drap d’or mentionné dans le premier comment :
    1523, 6 mars. Quittance de Noël du Val, chanoine de la Sainte-Chapelle à Paris pour le drap d’or envoyé à Philippe de Lévis.
    Je, Noël du Val, chanoine de la saincte chapelle royal à Paris, congnois et confesse avoir eu et receu de Reverend père en Dieu monseigneur l’evesque de Mirepoix la somme de cinq cens livres tournois pour le drap d’or que j’avois envoié a mondit Seigneur et ce par les mains de maistre Jean Beguin secretaire dudit Seigneur de laquelle somme de V cens livres tournois je quitte ledit Seigneur et m’en tiens contant et bien paié.
    Tesmoing mon signe manuel cy mys le VIe jour de mars l’an mil Vc vingt trois, devant Pasques.
    N.du Val
    (orthographe et ponctuation fidèles au manuscrit)

    Selon Murielle Gaude-Ferragu, dans son livre  » D’or et de cendres : la mort et les funérailles des princes dans le royaume de France au Bas Moyen Âge « , Presses Universitaires du Septentrion, 2005, et selon Michel Pastoureau, dans son article  » Les couleurs de la mort « , 1995, le drap d’or ne doit pas précisément évoquer le luxe et la couleur tels que nous les entendons actuellement, mais la matière et la destination : les princes ou grands personnages n’étaient pas enterrés dans des cercueils de bois mais, visage découvert, dans des draps de fil d’or parfois rebrodé de fils cramoisis, afin d’accélérer le processus naturel qui les transformerait en  » squelettes blancs  » et laisserait d’eux une noble image de leur fin terrestre.
    Je n’ai pas trouvé de membre important de la famille de Lévis dont on ait pu anticiper la fin, Philippe de Lévis lui-même était encore très jeune, je n’ai donc pas de précision sur le pourquoi de cette commande dont l’évêque de Mirepoix reçoit quittance en mars 1523,  » devant Pasques,  » fête de la Résurrection du Christ …

  6. La dormeuse dit :

    Je retranscris ici pour information le message que Marc Salvan-Guillotin m’adresse, suite à la publication de l’article ci-dessus :
    « Bonjour
    Je vous remercie amplement de l’attention que vous avez apportée à la conférence que j’ai présentée à Camon vendredi 12 novembre. A la lecture de votre texte, je constate néamoins des ajouts qui ne figuraient pas dans mon intervention, et qui en modifient quelque peu le contenu… et le propos. J’aurais apprécié, et apprécierais, que vous distinguiez mieux mes propos à l’aide de guillemets par exemple. Sachant que votre blog est susceptible d’être consulté par tout un chacun, je trouverais particulièrement ennuyeux que mes paroles soient déformées sans ma permission. Cordialement »
    Marc Salvan-Guillotin

    Je retranscris également ma réponse :
    « Bonsoir,
    Je vous remercie, à mon tour, de m’avoir communiqué vos observations. Vous auriez pu d’ailleurs les formuler en commentaire directement sur le blog. Je n’en aurais été nullement fâchée.
    Je pensais que nos deux propos se distinguaient suffisamment l’un de l’autre. J’avais sans doute tort. Notez cependant que je n’ai pas écrit, à proprement parler, « un article sur votre conférence à Camon », mais, comme l’indique le titre « Une soirée d’art et d’histoire à Camon », un article d’ambiance, assorti d’une part de réflexion personnelle, réflexion à propos de laquelle je note que je m’y avance de façon « peut-être imprudente ». Je ne suis pas journaliste au demeurant, astreinte au strict compte-rendu, mais écrivain d’humeur.
    Je vais consulter mes notes afin d’y retrouver éventuellement ce que j’ai pu noter verbatim. Auquel cas, j’ajouterai des guillemets. J’observe cependant que je ne puis empêcher ma pensée de courir cependant que j’écoute une conférence, par là de se tresser avec la parole de l’intervenant. C’est là une disposition de ma nature que je n’ai guère le loisir de modifier et que je n’ai pas vraiment le désir de contrer. Les ajouts que vous semblez regretter constituent aussi fruit ou rançon 🙂 dans le cas d’une conférence comme la vôtre, que tous, nous avons trouvée particulièrement stimulante, et admirée.

    Cordialement »
    Christine Belcikowski

  7. La dormeuse dit :

    Retranscription de la suite de l’échange engagé ci-dessus :

    « Chère Madame
    Merci pour votre réponse rapide. A la lecture de votre message, et suite à une semaine chargée, je prends quelques instants pour relire le texte figurant sur votre blog, et vous fais parvenir en document joint mes réflexions telles qu’elles me sont apparues lorsque j’ai consulté votre « mot d’humeur ». Vous devez comprendre qu’en figurant sur internet, ce texte est lisible par tout le monde, notamment par des collègues ou des étudiants, qui seraient surpris, en croyant consulter une retranscription de mes paroles, de lire des éléments que je n’avalise pas. Des éléments de mon analyse manquent, et je trouve qu’il est dommage de fournir au lecteur une version biaisée. Le but de cette intervention était de faire un point sur l’iconographie des peintures, ceci à la demande de la Mairie et du Pays d’Art et d’Histoire. Leur propos était de me faire porter un nouveau regard, scientifique sur l’ensemble, afin que mon analyse puisse être réutilisée par les conférenciers locaux. En consultant votre blog, ces derniers, ainsi que les chercheurs futurs, disposeront d’une version inexacte de cette enquête. En omettant par exemple l’une des deux hypothèses que j’ai formulées quant à l’iconographie de la scène figurant au-dessus de la porte du cabinet, vous donnez l’impression que je n’ai évoqué que le mythe de Daphné, ce qui est inexact. Mon propos n’est pas tant de critiquer votre démarche, et je suis d’ailleurs entièrement satisfait de constater l’intérêt que vous avez porté aux peintures et à ma conférence. Mais au nom de l’honnêteté intellectuelle, je considère qu’il faut fournir une version vérifiée par l’auteur, afin que le public ne dispose pas d’éléments approximatifs, démarche qui est celle de touts les académies ou sociétés savantes. A votre lecture, l’on pourra en outre croire à un travail de collaboration, ce qui n’est pas le cas. En espérant que vous voudrez bien tenir compte de ma démarche, je vous remercierais vivement de revoir ce texte, dont je constate par ailleurs la haute valeur littéraire.
    Cordialement »
    Marc Salvan-Guillotin

  8. La dormeuse dit :

    Cher Monsieur,
    Je n’ai reçu de personne mission de rapporter in extenso la teneur d’aucune conférence. Je ne suis donc pas le prestataire de service du Pays d’Art et d’Histoire, ni de la mairie de Camon, ni de personne d’ailleurs. Si vous souhaitez une retranscription complète de vos paroles sur le Web, publiez vous-même votre conférence sur ce support, ou confiez-en la publication à une personne agréée pour cette tâche.

    Je ne vois pas à quel titre quiconque devrait me prescrire ce que je dois écrire sur mon blog. Je rapporte ce qui m’intéresse et je développe les réflexions de mon choix. J’ai reproduit vos messages à la suite de l’article que vous critiquez. Les lecteurs sont ainsi informés de notre débat. Le droit de parole est sauf.
    Brisons-là maintenant.
    Christine Belcikowski

  9. La dormeuse dit :

    Message de M. Salvan Guillotin, reçu tout à l’heure :

    « Chère Madame
    Merci pour votre réaction. En regardant à nouveau votre blog, je constate aussi que s’y trouve une photo de moi, prise au cours de la conférence. Sans vouloir paraître trop directif, je me vois également dans l’obligation de vous rappeller que le droit à l’image existe….et que je ne me souviens pas vous avoir autorisée à la publier.
    Cordialement »
    Marc Salvan-Guillotin

    Note de la Dormeuse :
    Je prie mes lecteurs de constater que, conformément au droit invoqué, j’ai supprimé dans l’article ci-dessus les deux photos de M. Salvan-Guillotin.
    N’oubliez pas de vider le cache de votre navigateur, qui aurait pu garder trace de ces deux photos.
    Christine Belcikowski

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