Petites vues perdues. Etoiles fixes

Ton corps de requin s’imagine à la dimension de l’océan
comme ton corps d’humain s’imagine à la dimension de la terre mère.
Cependant tu vagabondes à l’échelle des petites vues,
des impressions qui se perdent
dans la profondeur de l’espace,
et qui, ô surprise, surnagent
dans la profondeur du temps.

      Depuis le train qui roule en direction de la frontière allemande, au bord de la voie, un petit pré en pente, triangle vert circonscrit sur trois côtés par une forêt de sapins, noire, noire.
      Au-dessus du pré, un triangle de ciel, bleu vif.
                Personne. Le pré est vide, mais si vert.
                Point trace de chemin. Comment y accède-t-on ?

      Au bord de la voie verte, un jour de Noël, une ferme ruinée, derrière laquelle le soleil se couche. Le ciel flamboie par les fenêtres crevées.
      On dirait que la ferme brûle.
                Au vrai, cette ferme a brûlé au printemps suivant.
                A sa place aujourd’hui, un vilain hangar métallique.

      Depuis le pont qui enjambe le fleuve, une maison sise au bord de l’eau, toute seule, avec sa lessive qui claque au vent.
      Un ancien moulin ?
                Je me souviens d’un roman d’Agatha Christie qui s’appelait La maison du péril.
                Pourquoi ?

      Là-haut dans la montagne, sur le sentier des musiciens qui cheminaient vers le col pour aller jouer le samedi soir dans une autre vallée, une ancienne chapelle, transformée plus tard en auberge.
      On y dansait naguère.
                Il reste une fenêtre à colonnettes.
                On dit qu’une amoureuse s’est jetée là dans le puits.

      Là-bas au village, un vieux jardin, envahi de males herbes, en forme de triangle lui aussi.
      Le figuier y foisonne. La rose y grimpe, hardie, et croule sous le poids de sa liberté folle.
                Dans la vieille maison l’horloge, un jour, s’est tue.
                Personne, depuis lors, n’a su la remonter.

Impressions du passé, qui te restent au ciel de l’autre pensée, requine ou humaine, comme des étoiles fixes.

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