Rôles des pierreries, perles, argenterie, monnaies, trouvées dans le château de Mirepoix en 1664

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Ci-dessus : vue actuelle du château de Mirepoix, dit château de Terride.

Dans la nuit du 3 au 4 novembre 1642, François de Béon, seigneur de la Bastide de Cazaux, assisté d’une bande de complices, s’introduit dans le château de Mirepoix, enlève Agnès et Hippolyte de Bertrandy, les deux filles de Jean de Lévis Lomagne, seigneur de Roquefort et Tourtrol, baron de Terride, et de Louise de Bertrandy. Il emporte par la même occasion or, argent, pierreries et autres objets, d’une valeur globale de plus de 22 000 livres. Les serrures n’ont pas été fracturées.

Dans la nuit du 2 au 3 février 1643, François de Béon et sa bande s’introduisent dans une maison de Mirepoix et emportent or, argent et pierreries qui ont échappé au vol de novembre 1642 et que Jean de Lévis Lomagne et Louise de Bertrandy ont fait transporter là, afin de les soustraire à d’autres alarmes. Parmi les bijoux volés en novembre 1642, puis en février 1643, figurent une partie des bijoux de feue Catherine Ursule de Lomagne, mère de Jean de Lévis Lomagne, épouse de feu Jean VI de Lévis, ancien seigneur de Mirepoix.

A la fin du mois de mai 1658, au lendemain de la mort de Louise de Bertrandy, François de Béon et ses gens se rendent maîtres du château de Mirepoix. François de Béon, Agnès et Hippolyte de Bertrandy, y mènent bamboche et pillage jusqu’au 24 avril 1660, date à laquelle ils s’en trouvent délogés, suite à un ordre de prise de corps obtenu du tribunal par Gaston Jean Baptiste Ier de Lévis, seigneur de Mirepoix, petit-neveu de Jean de Lévis Lomagne.

Le 16 février 1664, dans le cadre du procès intenté par Jean de Lévis Lomagne, âgé alors de quatre-vingt-seize ans, à l’encontre de François de Béon et d’Agnès et Hippolyte de Bertrandy, le Parlement de Rennes refuse d’instruire la requête du demandeur, tant que celui-ci n’aura pas été déchargé de sa condamnation à la peine capitale, condamnation prononcée en 1654 suite à la mort de Benjamin de Lévis Léran, seigneur de Montmaur, de Leuc, et de Bouscaut, assassiné le 8 juin 1653 à Mirepoix, sur la rive gauche de l’Hers, par Jean Claude de Lévis Léran et Gaston de Lévis Léran, ses cousins.

Le 22 avril 1664, le Conseil du roi décharge Jean de Lévis Lomagne de toute responsabilité dans la mort de Benjamin de Lévis Léran.

Le 23 avril 1664, au château de Mirepoix, en présence de Maître Jean Cathala et de Maître Jean Rouger, notaires royaux, ainsi que des Sieurs Etienne Jalabert, Jean Alizet, François Granier, Anthoine Jourgeais et Jean Genson, tous bourgeois de Mirepoix, Jean de Lévis Lomagne rédige son dernier testament, dans lequel il déshérite Agnès et Hippolyte de Bertrandy, ses filles naturelles. Il meurt le lendemain, 24 avril 1664. 1Pour plus de détails concernant les faits rapportés ci-dessus, cf. Christine Belcikowski. La trace du serpent. Au château de Mirepoix. Editions L’Harmattan. 2014.

Le 13 juin 1664, le duc Gaston Jean Baptiste de Roquelaure, frère de Louise de Roquelaure, ancienne régente de Mirepoix, rétrocède à Gaston Jean Baptiste Ier de Lévis 2Gaston Jean Baptiste de Lévis Ier, fils aîné d’Alexandre de Lévis et de Louise de Roquelaure., seigneur de Mirepoix, le château de Terride, dont la propriété lui a été octroyée par le Roi après l’assassinat de Benjamin de Lévis Léran et la condamnation à mort de Jean de Lévis Lomagne. Mais, entre le 24 avril et 13 juin, François de Béon, Agnés de Bertrandy et sa soeur Hippolyte, ont fait apposer des scellés sur les meubles du dit château. Gaston Jean Baptiste Ier de Lévis fait alors garder le château par des gens armés.

Le 16 mai 1664, François de Béon, Agnés et Hippolyte de Bertrandy signifient au tribunal leur opposition aux mesures prévues par le testament de Jean de Lévis Lomagne.

Le 13 août 1664, Gaston Jean Baptiste Ier de Lévis obtient du Parlement de Rennes l’autorisation de faire lever par le juge royal de Limoux les scellés apposés sur les meubles du château de Terride à la demande de François de Béon et des soeurs Bertrandy ; puis de faire procéder par Bernard Bories, conseiller, juge et viguier en la sénéchaussée du Lauraguais, à l’inventaire des biens et effets laissés par Jean de Lévis Lomagne, son grand oncle.

Du 8 octobre au 3 novembre 1664, au château de Mirepoix, Bernard Bories procède à l’inventaire en question 3Archives dép. de l’Ariège. Fonds Lévis. Jean VI. 46 J 249. A 261. Liasse A 20. Nº 15..

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Ci-dessus : « collationné sur l’original le dix novembre 1664… »

L’inventaire des pierreries, perles, argenterie, trouvées en 1664 au château de Mirepoix fait l’objet d’une copie, datée du dix novembre 1664, conservée dans le fond Lévis Mirepoix aux Archives départementales de l’Ariège. Je tire de ce document les données rassemblées ci-dessous.

1. Rôle des bijoux et des pierres

Le lecteur d’aujourd’hui pensera qu’en 1664, après deux vols d’importance, il se trouvait encore au château de Mirepoix abondance d’or, argent, pierreries et autres objets. Mais, sachant que, dans la nuit du 3 au 4 novembre 1642, François de Béon en emportait déjà pour une valeur globale de plus de 22 000 livres ; que, dans la nuit du 2 février 1643, ce premier vol se trouvait suivi d’un second vol d’importance, dont celui d’une bonne partie des bijoux familiaux de Catherine Ursule de Lomagne ; que, de mai 1658 à avril 1660, François de Béon et les soeurs Bertrandy ont pu continuer librement à puiser dans le trésor de Jean de Lévis Lomagne ; ce même lecteur devra constater qu’en 1664, le trésor en question a largement fondu, puisque Maître Bories attribue à la collection de bijoux de Jean de Lévis Lomagne une valeur provisoire de 2700 livres seulement.

On trouve dans cette collection :

« Une chaîne faite en ordre, trois chaînettes avec trente botons 4Botons : boutons. mailles de blanc 5Maille de blanc : monnaie d’argent, d’une valeur de 12 deniers, initialement frappée sous Charles IV.
7 chatons 6Chaton : partie de la bague dans laquelle la pierre est enchâssée.
12 chatons
1 carat d’agate pour bracelet
1 bague avec un gros diamant
1 rose 7Rose : pierre dont la taille présente une partie supérieure facettée et une partie inférieure plate ; par métonymie, le diamant ainsi taillé.
5 chatons
1 baguier de cuir où il y a 9 bagues avec sept roses et deux gros diamants
12 cordes de perles
1 longue corde de 118 perles grosses
5 chatons avec un diamant
1 baguier de cuir rouge avec 9 bagues ; les deux avec diamant en [illisible] ; une en croix avec 5 diamants ; les six restantes avec rose de diamant, où il manque 2 diamants
12 cordes perles grandes, où il y a 1860 perles grandes
918 perles grosses, baragnes 8Baragne, variante de brehaigne, bregno : vieux, usé, vilain.
7 saphirs
8 calmilions 9Calmilion : caméléon. Se dit d’une gemme qui change de couleur selon la lumière à laquelle elle se trouve exposée ». de rubis
6 tables de rubis 10Table, en joaillerie : facette large posée sur la couronne d’une pierre précieuse taillée..

Maître Bories ne mentionne pas la valeur de chacune des pièces listées ci-dessus. Son estimation finale intéresse seulement les pièces suivantes :

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Ci-dessus : concernant le rôle des bijoux de Jean Lévis Lomagne, vue de l’estimation provisoirement opérée par Maître Bories : « les deux baguiers de cuir rouge où il y a neuf bagues… un cordon de perles… douze chatons… une ceinture et le reste… deux bagues, l’une en rose et l’autre à facettes. »

Restait-il là quelque chose des bijoux que Catherine Ursule de Lomagne avait hérités d’Antoine de Lomagne, son père, vicomte de Gimoes et de Terride, seigneur de Bourret, gouverneur et lieutenant général en Béarn ; bijoux qu’elle avait légués avec le château de Mirepoix, dit de Terride, à Jean de Lévis, son fils cadet, à charge pour lui qu’il portât désormais le nom de Lévis Lomagne ; et bijoux auxquels Jean de Lévis, devenu Jean de Lévis Lomagne est demeuré jusqu’à sa mort si fortement attaché ?

Cet attachement de Jean de Lévis Lomagne aux bijoux hérités de Catherine Ursule de Lomagne éclaire en tout cas d’un jour complexe la passion que le baron de Terride semble avoir nourrie, toute sa vie durant, pour les pierres. Certes, Jean de Lévis Lomagne tenait là son fonds de trésorerie.Ce fonds lui a d’ailleurs cruellement manqué à partir du moment où il a commencé d’être volé de ses pierres. Mais il semble aussi qu’il aimait le chatoiement des gemmes et des perles, qu’il s’en est approprié certaines par prise de guerre, qu’il a eu par la suite coutume de mander des hommes à lui pour en négocier l’achat jusqu’au-delà des frontières, et que ce genre de mission a pu lui valoir d’aventure certains désagréments.

A la suite de l’inventaire reproduit ci-dessus, Maître Bories consigne sans autre commentaire le texte d’un billet non signé, daté du 7 mars 1726 :

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Ci-dessus : « J’ai donné charge à Antoine Plazoles d’aller aux frontières d’Espagne pour arrêter le fils de Maurice dit Mamons Campredon et la Rousilière de la religion prétendue réformée qui sont allés en Espagne. Contre le fermier du roi, fait le 7 mars 1626. »

L’affaire, faute de précisions, demeure pour nous diablement obscure. Le « contre le fermier du roi » semble la situer toutefois dans le cadre d’une opération dont les intermédiaires auraient tenté de contrevenir à certains droits joints à la Ferme des aides, tels que poinçons et marques diverses. On n’en saura malheureusement pas plus ici.

Après avoir procédé à l’estimation des bijoux, Maître Bories détaille la nature et les qualités des pierres qui figurent dans la collection de Jean de Lévis Lomagne. Sa description intéresse les pierres précieuses ou fines, à l’exception des diamants.

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Ci-dessus : « Onyx, nacre, améthystes, turquoises, cornalines, émeraudes, saphirs, jacinthes, grenats, héliotropes, lapis, rubis, opales, topazes, agathes, tourmalines… »

2. Rôle de l’argenterie

l’inventaire des bijoux et des gemmes, Maître Bories passe à celui de l’argenterie. Il précise pour certains des objets leur poids de marc 11Marc : usitée entre autres dans l’argenterie, ancienne unité de masse, valant huit onces ou une demi-livre, soit 244,75 grammes actuels. et pour certains d’entre eux leur capacité en uchaux 12Uchau : mesure de capacité, subdivision du pot ou de la pinte. 1 uchau : quart d’un pot ; moitié d’une pinte., puis se contente de lister les autres.

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Ci-dessus : liste des pièces d’argenterie estimées en poids de marc.

Liste complète des pièces d’argenterie inventoriées :

« Cuiller ; vase ciselé ; vase gravé ; bassin ; vinaigrette ; écuelle ; sucrière ; aiguière (4 marcs) ; aiguière (3 marcs) ; salières ; navette 13Navette : petit récipient allongé, en forme de nef. ; tasse à dragées ; 6 coupes avec le couvercle, en or façonné ; calice avec la patène, doré et ciselé ; cuvette ; coupe avec son couvercle, dorée et ciselée ; 2 chandeliers à pointe ; 2 esparsoirs 14Esparsoir : aspersoir, goupillon. ; 1 encensoir ; 1 réchaud ; 1 croix ; 2 burettes avec couvercles ciselés ; 1 bénitier ; 1 sabot 15Sabot : boîte sans couvercle rappelant la forme d’un sabot. vieux sans couvercle, retiré ; 1 réchaud 16Réchaud : cassolette. découvert ; 2 chandeliers à pointe, ciselés, dorés ; 5 chandeliers d’argent planes ; 22 plats ; 6 plats et une assiette ; 1 casier à burettes et 1 patène ; 2 chandeliers ; 1 reliquaire. »

L’inventaire fait ressortir le caractère disparate de cette argenterie. Couverts et nombre d’autres pièces de la table manquent. Certaines des pièces qui subsistent sont qualifiées de « vieilles », « défoncées », ou « retirées » (rebutées). Les voleurs se sont sans doute emparés des pièces les plus belles. Le matériel de la chapelle les a, d’évidence, moins intéressés.

3. Rôle des monnaies

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L’inventaire des monnaies fait l’objet d’un autre rôle encore, « collationné sur l’original par moi, Maître Rouger, le dix novembre 1664… » Il s’agit probablement ici de Jean Rouger (1626-1694), notaire de Mirepoix, fondateur d’une lignée notariale bien connue de l’histoire locale.

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Le total du numéraire dont Jean de Lévis Lomagne disposait à l’heure de sa mort s’élèvait à 579 livres 161 sols.

Maître Bories produit ensuite une liste complète des types de monnaie conservés par Jean de Lévis Lomagne. L’impression, là encore, est celle de l’hétéroclite.

Types de monnaie inventoriés :

Denier ; double tournois 17Double tournois : monnaie d’une valeur de deux deniers tournois, frappée de Philippe le Bel à Louis XIV. ; écu 18Ecu : créée en 1263, pièce d’or d’une valeur de trois livres tournois, ainsi appelée parce que le roi y était représenté tenant un écu. ; double hongre 19Double hongre : double frappé en Hongrie, à Cremnitz, xxx ; ducat 20Ducat : monnaie d’or frappée à Venise, Florence, ou en Espagne. ; double ducat, dit ducat d’Espagne ; ducat de Lorraine 21Ducat de Lorraine : ducat frappé au XVIe siècle dans le duché de Lorraine. ; Henri 22Henri : écu frappé sous le règne d’Henri III. ; pistole 23Pistole : monnaie d’or valant deux écus, d’abord frappée en Espagne au XVIe siècle, puis un peu partout en Europe. ; pistole d’Espagne ; pistole de Milan ; portugaise 24Portugais : frappées au Portugal, grosse pièce d’or qui avait cours en France sous le règne de Louis XIII. ; portugaise de Milan ; angelot 25Angelot : émise en France sous Philippe de Valois et ses successeurs, monnaie le plus souvent d’or, à l’effigie de l’archange saint Michel, avec une épée dans la main droite, un écu de fleur de lys dans la main gauche, et un serpent sous les pieds. ; angelot à la nef ; mouton à la rose 26Mouton : créé par Louis IX, autre nom de l’agnel, monnaie d’or frappée d’un agneau. ; nobles à la rose 27Noble : monnaie que les rois d’Angleterre firent frapper en France en 1418. ; Saint Etienne à l’empire 28Saint Etienne : florin de Metz (XVIe siècle), frappé au chef de Saint Etienne.  ; seintomer 29Seintomer : monnaie frappée par Philippe Auguste, « étant tuteur de son fils, seigneur de diverses villes du nord de la France, dont Saint-Omer. ; Jean d’or 30Jean d’or : monnaie frappée sous le règne de Jean le Bon (1350-1364)  ; pièces d’or de Turquie dites sequins ; milliard 31Milliard : monnaie inconnue des livres de numismatique, y compris du Dictionnaire de numismatique de l’abbé Migne (Dictionnaire de numismatique. Tome 32 de la Nouvelle Encyclopédie de l’Abbé Migne. 1852). S’agit-il d’une pièce de mille liards ? ou s’agit-il seulement de la maille, qui valait un demi-denier ?.

Nombre des pièces listées ci-dessus proviennent sans doute des campagnes militaires de Jean de Lévis Lomagne. Né en 1568, Jean de Lévis Lomagne a longtemps guerroyé en effet en Lorraine, Savoie, Espagne, au service d’Henri IV, avant de se retirer, peu après la mort de Catherine Ursule de Lomagne († 1616), sa mère, au château de Mirepoix. Il avait alors quarante-huit ans. Il vivrait désormais des droits qu’il tenait dans ses seigneuries de Roquefort et de Tourtrol, ainsi que du produit de ses métairies de Besset, Coutens, Plavilla.

La médiocrité de son trésor monétaire – valeur : 579 livres 161 sols – aurait de quoi étonner, si l’on ne savait pas, d’abord qu’il était volé depuis toujours par Antoine Barrau, son domestique préféré et son intendant aussi ; ensuite, qu’il a été volé plus largement encore, en 1642-1643, puis de mai 1658 à avril 1660, par François de Béon et par Agnès et Hippolyte de Bertrandy, ses filles ; enfin, qu’il a dû engloutir de grosses sommes dans les poursuites intentées par ses soins à l’encontre du trio Béon-Bertrandy. L’inventaire opéré par Maître Bories au château de Mirepoix se montre d’autant plus décevant que, bien que Catherine Ursule de Lomagne, sa mère, lui eût légué ce château, Jean de Lévis Lomagne, en raison du conflit de succession survenu à la mort de Jean VI, son père, ne possédait pas le dit château, mais en exerçait seulement la jouissance par effet de substitution.

Au rôle des monnaies laissées par Jean de Lévis Lomagne, Maître Bories adjoint une quittance, trouvée sans doute dans le même coffre. Dépourvue de signature, la quittance en question se trouve datée de mai 1619.

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« Je soussignée confesse avoir reçu de Monsieur de Terride la somme de seize cents livres que feu Monsieur de Cironis, mon mari, lui avait prêtée sur deux chaînes d’or du point de huit marcs moins cinq onces par [illisible] par année, le neuvième juin 1614, lesquelles chaînes je lui ai vendues et promet le faire, lui quitte de la somme de seize cents livres. En foi de quoi ait écrit par le présent reçu, à Toulouse, le seizième mai 1619. »

Cironis est le nom d’un puissante famille de magistrats toulousains, anoblie au titre du capitoulat. S’agit-il ici d’Antoine Cironis, docteur et avocat en la cour, substitut du procureur général du roi, et de Marie de Lauthier, son épouse ?

En 1614, Jean de Lévis Lomagne a pu avoir besoin de seize cents livres pour armer son régiment, comme le roi l’y obligeait. Mais les « chaînes d’or du point de huit marcs » dont parle Madame de Cironis ne figurent pas dans l’inventaire opéré en 1664 par Maître Bories. Jean de Lévis Lomagne les aurait-il à nouveau engagées par la suite ? A moins qu’avec la complicité de Barrau, François de Béon ainsi qu’Agnès et Hippolyte de Bertrandy, de mai 1658 à avril 1660 coutumiers du fait, ne l’eussent fait pour lui ? Auquel cas, semblablement coutumiers du fait, ils eussent pu aussi fabriquer la lettre de Madame de Cironis, ou alors la réclamer de sa complaisance, afin de justifier la disparition des deux chaînes. Il se trouve que François de Béon jouissait de liens de parenté fort étroits parmi les magistrats de Toulouse…

Conclusion

Jean de Lévis Lomagne, à sa mort, laisse tout de même plusieurs biens fonds, qu’on trouve mentionnés dans son testament : terres à Coutens, Besset, Tourtrol, léguées à Barrau, son domestique intendant et à Calver, autre domestique ; deux métairies au lieu de Plavila, l’une appelée des Brugues et l’autre d’Escabasse, léguées toutes deux à Pierre de Lauden, sieur de Gatignes ; diverses terres ou bois à Villeneuve et à Montferrier, léguées à Jean Antoine de Lévis, Sieur de la Baraque.

Voici les legs en question :

  • 200 livres au chapitre de la cathédrale de Mirepoix
  • 600 livres au couvent des Cordeliers
  • 200 livres au couvent des Trinitaires
  • 100 livres à la chapelle des Pénitents bleus
  • 100 livres à l’hôpital de Mirepoix
  • 100 livres « pour marier deux pauvres filles »
  • 3000 livres « à son filleul, fils de Monseigneur le vicomte de Léran
  • 3000 livres « à Madame la vicomtesse de Lavelanet 32Marguerite de Lévis, fille de Jean de Lévis Mirepoix et de Catherine de Caulet ; épouse de Louis de Fumel., sa nièce, fille du feu Messire Jean de Levis, baron de Mirepoix
  • 3000 livres « à Mme de Chalabre 33Gabrielle de Lévis, fille de Gabriel de Lévis Léran et de Catherine de Lévis Mirepoix, soeur de Jean de Lévis Lomagne ; épouse de Jean Pierre Ier de Bruyères, baron de Chalabre., son autre nièce, veuve de Monsieur le baron de Chalabre »
  • 10 livres à chacun des « enfants de Monsieur le baron de Caucalières 34Monsieur le baron de Caucalières : Jean Jacques de Pins de la Garde de Caucalières, marié à Claude de Lévis, fille de Gabriel de Lévis Léran et de Catherine de Lévis Mirepoix, soeur de Jean de Lévis Lomagne.
  • 10 000 livres à « Monsieur de Limbrassac 35Salomon de Lévis, seigneur de Limbrassac et de Queille, baron d’Ajac, fils de Gabriel de Lévis Léran et de Catherine de Lévis Mirepoix., son neveu »
  • 4400 livres « au Sieur Paul de Martimor 36Paul de Martimor, avocat et conseiller de Jean de Lévis Lomagne dans le procès que celui-ci entretient avec François de Béon et Agnès et Hippolyte de Bertrandy., fils de M. Pierre, contrôleur des tailles au diocèse de Mirepoix. En premier lieu, la somme de trois mil deux cents livres & que ledit Mr Pierre de Martimor lui doit par obligation receue par main publique les an & iour y convenus ; et en second & dernier lieu la somme de mil deux cents livres que ledit Sieur Pierre de Martimor lui doibt par autre contrat d’obligation en cede volante du 15e iuin mil six cent soixante deux, que ledit seigneur veut & entend lui estre délivrée Immediatement apres son décès pour s’en faire payer a ses plaisirs & volontés avec tous les arrerages des dits fruits de la dite somme de mil deux cents livres que lui peuvent estre légitimement deues »
  • 2000 livres à Barrau, son domestique et intendant
  • 1500 livres à Fourtassy, autre domestique
  • 1000 livres à Calvet, autre domestique
  • 150 livres à Gabriel Senière, autre domestique
  • 500 livres à Jean Cabanier, valet de chambre, plus « tout le blé qui se trouvera lui être dû de l’afferme du moulin de Besset et de Plavila, distraits trois setiers que le meunier en baillera, savoir à Jean Gay, son cocher, autres trois setiers au boulanger qui sert présentement au château, et pareille quantité de trois setiers à Jean Esteve, Plasoles et Satger, ses laquais, et à Paule Arnaude, sa chambrière six setiers »
  • 300 livres à la même Paule Arnaude
  • « plus lègue et donne au père du susdit Jean Cabanier, son valet de chambre, tout ce qu’il lui doit par son livre de raison, promesses ou obligations »
  • 500 livres à Agnès de Bertrandy et 500 livres à Hippolyte de Bertrandy, lesquelles sommes ne pourront être payées que lors que les procès quelles ont avec lui seront finis et consommés. »

Total : 27 950 livres au moins !

Mais d’où Gaston Jean Baptiste Ier de Lévis, petit-neveu et exécuteur testamentaire de Jean de Lévis Lomagne pourra-t-il bien tirer les valeurs nécessaires à la mise en oeuvre des legs listés ci-dessus ? Et si le vieux seigneur a pu compter sur les dites valeurs pour financer de tels legs, où ces valeurs-là sont-elles passées ?

Sachant que dans la nuit du 3 au 4 novembre 1642, François de Béon ainsi qu’Agnès et Hippolyte de Bertrandy ont emporté du château de Mirepoix or, argent, pierreries et autres objets, d’une valeur globale de plus de 22 000 livres, et que dans la nuit du 2 au 3 février 1643, ils ont encore emporté or, argent et pierreries cachés dans une maison de Mirepoix, on sait à peu près où ces fameuses valeurs sont passées. On devine qu’en multipliant les legs à la hauteur d’environ 27 950 livres, Jean de Lévis Lomagne s’est vengé de François de Béon et d’Agnès et d’Hippolyte de Bertrandy à la hauteur des vols de 1642-1643. Dans la distribution de ses biens, il a raisonné, semble-t-il, de la façon suivante : 22 000 livres de biens volés + autres biens volés + 2700 livres de bijoux (estimés par Maître Bories) + argenterie (inventoriée par Maître Bories) + 579 livres 161 sols de monnaies (inventoriées par Maître Bories) = 25 279 livres au moins.

Le compte y est, ou quasi : vol d’une valeur globale de plus de 22 000 livres en 1642 + vol de 1643 (l’estimation manque) 
≅  legs de 26 950 livres (27 650 livres – 1000 livres léguées de façon conditionnelle et délibéremment offensante à Agnès et Hippolyte de Bertrandy) !

Geste ultime de Jean de Lévis Lomagne, ce calcul qui le venge de tant d’années de défaites financières, et de défaites intimes sans doute aussi, est d’une ironie formidable. Il signe à sa manière, toute paradoxale, le grand seigneur.

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Ci-dessus : au château de Mirepoix, dit château de Terride, vestiges des rinceaux de la chapelle dont quelques objets liturgiques figuraient en manière de reliques parmi les pièces d’argenterie conservées par Jean de Lomagne.

References   [ + ]

1. Pour plus de détails concernant les faits rapportés ci-dessus, cf. Christine Belcikowski. La trace du serpent. Au château de Mirepoix. Editions L’Harmattan. 2014.
2. Gaston Jean Baptiste de Lévis Ier, fils aîné d’Alexandre de Lévis et de Louise de Roquelaure.
3. Archives dép. de l’Ariège. Fonds Lévis. Jean VI. 46 J 249. A 261. Liasse A 20. Nº 15.
4. Botons : boutons.
5. Maille de blanc : monnaie d’argent, d’une valeur de 12 deniers, initialement frappée sous Charles IV.
6. Chaton : partie de la bague dans laquelle la pierre est enchâssée.
7. Rose : pierre dont la taille présente une partie supérieure facettée et une partie inférieure plate ; par métonymie, le diamant ainsi taillé.
8. Baragne, variante de brehaigne, bregno : vieux, usé, vilain.
9. Calmilion : caméléon. Se dit d’une gemme qui change de couleur selon la lumière à laquelle elle se trouve exposée ».
10. Table, en joaillerie : facette large posée sur la couronne d’une pierre précieuse taillée.
11. Marc : usitée entre autres dans l’argenterie, ancienne unité de masse, valant huit onces ou une demi-livre, soit 244,75 grammes actuels.
12. Uchau : mesure de capacité, subdivision du pot ou de la pinte. 1 uchau : quart d’un pot ; moitié d’une pinte.
13. Navette : petit récipient allongé, en forme de nef.
14. Esparsoir : aspersoir, goupillon.
15. Sabot : boîte sans couvercle rappelant la forme d’un sabot.
16. Réchaud : cassolette.
17. Double tournois : monnaie d’une valeur de deux deniers tournois, frappée de Philippe le Bel à Louis XIV.
18. Ecu : créée en 1263, pièce d’or d’une valeur de trois livres tournois, ainsi appelée parce que le roi y était représenté tenant un écu.
19. Double hongre : double frappé en Hongrie, à Cremnitz, xxx
20. Ducat : monnaie d’or frappée à Venise, Florence, ou en Espagne.
21. Ducat de Lorraine : ducat frappé au XVIe siècle dans le duché de Lorraine.
22. Henri : écu frappé sous le règne d’Henri III.
23. Pistole : monnaie d’or valant deux écus, d’abord frappée en Espagne au XVIe siècle, puis un peu partout en Europe.
24. Portugais : frappées au Portugal, grosse pièce d’or qui avait cours en France sous le règne de Louis XIII.
25. Angelot : émise en France sous Philippe de Valois et ses successeurs, monnaie le plus souvent d’or, à l’effigie de l’archange saint Michel, avec une épée dans la main droite, un écu de fleur de lys dans la main gauche, et un serpent sous les pieds.
26. Mouton : créé par Louis IX, autre nom de l’agnel, monnaie d’or frappée d’un agneau.
27. Noble : monnaie que les rois d’Angleterre firent frapper en France en 1418.
28. Saint Etienne : florin de Metz (XVIe siècle), frappé au chef de Saint Etienne.
29. Seintomer : monnaie frappée par Philippe Auguste, « étant tuteur de son fils, seigneur de diverses villes du nord de la France, dont Saint-Omer.
30. Jean d’or : monnaie frappée sous le règne de Jean le Bon (1350-1364)
31. Milliard : monnaie inconnue des livres de numismatique, y compris du Dictionnaire de numismatique de l’abbé Migne (Dictionnaire de numismatique. Tome 32 de la Nouvelle Encyclopédie de l’Abbé Migne. 1852). S’agit-il d’une pièce de mille liards ? ou s’agit-il seulement de la maille, qui valait un demi-denier ?
32. Marguerite de Lévis, fille de Jean de Lévis Mirepoix et de Catherine de Caulet ; épouse de Louis de Fumel.
33. Gabrielle de Lévis, fille de Gabriel de Lévis Léran et de Catherine de Lévis Mirepoix, soeur de Jean de Lévis Lomagne ; épouse de Jean Pierre Ier de Bruyères, baron de Chalabre.
34. Monsieur le baron de Caucalières : Jean Jacques de Pins de la Garde de Caucalières, marié à Claude de Lévis, fille de Gabriel de Lévis Léran et de Catherine de Lévis Mirepoix, soeur de Jean de Lévis Lomagne.
35. Salomon de Lévis, seigneur de Limbrassac et de Queille, baron d’Ajac, fils de Gabriel de Lévis Léran et de Catherine de Lévis Mirepoix.
36. Paul de Martimor, avocat et conseiller de Jean de Lévis Lomagne dans le procès que celui-ci entretient avec François de Béon et Agnès et Hippolyte de Bertrandy.

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