Compliment à faire par le 1er Consul de Mirepoix à Mgr l’archevêque de Toulouse qui doit être le 11 de ce mois au château de Lagarde

lagarde_compliment_1723_1

 

lagarde_compliment_1723_2

 

Source : archives privées.

On m’a communiqué dernièrement ce vieux papier sans date. Vu le caractère curieux du sujet, texte du « Compliment a faire par le 1er Consul de mirepoix a Mr Larcheveque de toulouse qui doit être le 11 de ce mois au Château de Lagarde », je me suis piquée d’arriver à déterminer de quand date le texte en question. J’ai procédé, à cette fin, par recoupements successifs.

1. Le texte fournit deux terminus post quem. « Louvrage de Limmortél Riquét Conduit à sa perfection » indique qu’on se situe après l’inauguration du Canal Royal en Languedoc, laquelle a eu lieu le 15 mai 1681. « Leloquence Chrétienne qui gémissoit Sur le tombeau de Bossuét abbandonne les mânes de grand homme » indique à son tour qu’on se situe après la mort de Jacques Bénigne Bossuet, survenue le 12 avril 1704. A noter qu’il s’agit là d’événements encore suffisamment proches pour qu’à Mirepoix comme à Lagarde, l’opinion publique s’en souvienne. On supposera donc à ce stade que le texte date du premier quart du XVIIIe siècle.

2. Durant le premier quart du XVIIIe siècle, trois archevêques se sont succédé à la tête de l’archevêché de Toulouse : Jean Baptiste Michel Colbert de Saint-Pouange, de 1693 à 1710 ; René François de Beauvau du Rivau, confirmé le 27 juillet 1713 à l’archevêché de Toulouse, en charge jusqu’en 1722-1723 ; Henri de Nesmond, promu archevêque de Toulouse en novembre 1719 en vue du transfert de René François de Beauvau du Rivau à l’archevêché de Narbonne, confirmé le 14 janvier 1722, installé le 27 juillet 1723, en charge jusqu’en 1727.

3. Le texte mentionne les « faveurs même récentes* que Vous recéves de La Cour » et précise à ce propos que « Mr Larcheveque Vient d’avoir une abbaÿe ».

On ne trouve nulle part que Jean Baptiste Michel Colbert de Saint-Pouange ait jamais reçu commende d’aucune abbaye.

En 1712, Henri de Nesmond reçoit en commende l’abbaye du Mas-Grenier (Tarn-et-Garonne) et il en prend possession le 9 décembre 1713 1A. Jouglar. Monographie de l’abbaye du Mas-Grenier, ou, De Saint-Pierre. Delboy, Libraire-Editeur. Toulouse. 1864.. Mais il est alors archevêque d’Albi.

En 1722, René François de Beauvau du Rivau reçoit en commende l’abbaye de Bonneval (Aveyron) 2Jean Louis Etienne Bousquet. Notice historique sur l’ancienne Abbaye de Notre-Dame de Bonneval : Aveyron., et le 17 octobre 1723, il prend possession de cette dernière. Il est alors, depuis le 27 juillet 1723, archevêque de Narbonne en poste.

Henri de Nesmond, gratifié d’une abbaye en 1712, ne peut pas être le visiteur archiépiscopal de Lagarde à cette date-là, puisqu’il sera nommé archevêque de Toulouse en 1719, confirmé en 1722, et qu’il ne prendra possession de sa charge que le 27 juillet 1723 seulement.

4. On constate qu’il subsiste une période de latence entre la nomination d’un archevêque et la confirmation de ce dernier, puis la prise de possession de la charge correspondante. Entre René François de Beauvau du Rivau et Henri de Nesmond, par effet de bord, les deux archiépiscopats se chevauchent. le gouvernement de Louis XV a tardé à avaliser cette transition. C’est sans doute dans ladite époque de transition, époque durant laquelle le précédent archevêque continue d’exercer sa charge comme à l’ordinaire, que René François de Beauvau du Rivau entreprend de se rendre à Lagarde.

beauvau

 

5. La lettre date donc probablement de 1722. Né le 2 décembre 1699, Gaston Pierre Charles de Lévis, fils du feu seigneur de Mirepoix, nanti jusqu’alors de plusieurs tuteurs, devenu majeur désormais, vient le 13 juillet 1722 de rendre hommage au roi de France, plus exactement au duc d’Orléans, régent du royaume. Il accéde ainsi au statut de seigneur en plein exercice. Il se rend ensuite à Mirepoix et à Lagarde.

gaston_pierre_levis

 

« Le Marquis de Mirepoix, qui a présenté, le 13 juillet 1722, une requête à la Cour des comptes, aides et finances de Montpellier pour être reçu à rendre hommage au roi Louis XV, est attendu le jeudi 30 de ce même mois à Mirepoix. Le premier consul est alors Louis Gibelot, docteur en médecine. Le conseil politique délibère ce qui suit en vue d’organiser la réception :

— Le maire et les consuls sont priés d’aller au devant du seigneur, qui doit partir de Castelnaudary jeudi prochain, et l’aller attendre ou prendre au lieu de Ribouisse, accompagnés de la plus grande partie des bourgeois de la ville, qui se procureront de convenance les meilleurs chevaux ou les mieux harnachés qu’ils pourront trouver.

— Le seigneur, arrivant ainsi dans sa ville, trouvera à l’entrée du faubourg une compagnie d’infanterie… composée des artisans les plus qualifiés de la ville… Au son des fifres et des tambours, ladite compagnie fera une décharge de mousqueterie aux approches du seigneur, qui rentrera ainsi dans sa ville par la porte du faubourg et sera ensuite conduit à la maison où il lui plaira de descendre… Et, s’il est nuit lors de cette arrivée, toute la ville sera illuminée par des chandelles que tous les habitants seont obligés de mettre à leurs fenêtres, et on allumera un feu de joie au milieu de la place… Et lorsque le dit seigneur sera arrivé dans son hôtel ou dans tout autre lieu qu’il lui plaira de descendre, M. le Maire, à la tête de la bourgeoisie et des autres habitants de la ville, prendra la parole et le complimentera ; et lorsqu’il plaira audit seigneur de se retirer à son château de Lagarde, il y sera accompagné par la même bourgeoisie et par la même compagnie d’infanterie. » 3Joseph Laurent Olive. Mirepoix en Languedoc et sa seigneurie. pp. 152-153. Imprimerie du Champ de Mars. Saverdun. 1985.

6. La visite de l’archevêque revêt à la suite d’un tel événement un caractère non seulement protocolaire, mais aussi fortement politique. On se souvient que l’affaire des honorifiques avait suscité avec l’évêché et l’archevêché un conflit des plus graves sous la régence de Louise de Roquelaure et jusque dans les années 1700. Monseigneur de Nogaret et Monseigneur de la Brouë s’y étaient usés, tandis que Monseigneur de Lévis Ventadour avait su négocier une sorte de trêve. Monseigneur de Beauvau se soucie donc de prévenir chez le nouveau seigneur la tentation de rallumer les feux de cette pénible affaire. Il entend probablement aussi s’enquérir des positions qui sont celles du jeune seigneur quand la défense de « La Réligion que Limpieté Poursuit Jusques Dans Son Sanctuaire », i.e. quant à la lutte contre les Protestants.

« Mr Larcheveque de toulouse doit être le 11 de ce mois au Château de Lagarde… » Sachant que « le Marquis de Mirepoix, qui a présenté, le 13 juillet 1722, une requête à la Cour des comptes, aides et finances de Montpellier pour être reçu à rendre hommage au roi Louis XV, est attendu le jeudi 30 de ce même mois à Mirepoix », on peut dater le papier reproduit ci-dessus des premiers jours du mois d’août 1722. En 1723, René François de Beauvau du Rivau prendra possession de l’archevêché de Narbonne, et Henri de Nesmond possession de l’archevêché de Toulouse. Gaston Pierre Charles de Lévis, quant lui, s’engage dans la belle carrière militaire et diplomatique qui plus tard le fera duc.

References   [ + ]

1. A. Jouglar. Monographie de l’abbaye du Mas-Grenier, ou, De Saint-Pierre. Delboy, Libraire-Editeur. Toulouse. 1864.
2. Jean Louis Etienne Bousquet. Notice historique sur l’ancienne Abbaye de Notre-Dame de Bonneval : Aveyron.
3. Joseph Laurent Olive. Mirepoix en Languedoc et sa seigneurie. pp. 152-153. Imprimerie du Champ de Mars. Saverdun. 1985.

Leave a Comment

  • Martine Rouche at 5 h 17 min

    C’est quand même fabuleux : à partir du  » 11 de ce mois « , de deux ou trois indices et de beaucoup de lecture et réflexion, tu arrives à la date du 11 août 1722 … C’est génial ! Et passionnant à lire !

  • Françoise Brown at 7 h 27 min

    Le « compliment » est remarquable et votre déduction aussi.