Généalogies, généalogies…

Tes articles sont bien, mais quand il y a de la généalogie, des reproductions d’actes, je ne les lis pas, ça me rase, me disait, il y a peu, une amie plasticienne.

Tu donnes de plus en plus dans la généalogie, soupirait, il y a peu, un ami, membre de notre petite académie du Gai Saber.

Comme promis j’ai lu ce que vous m’avez envoyé, pas en totalité je le reconnais car je ne vois pas comment je pourrais aider en tant qu’éditeur à la diffusion de ce livre. En effet, le sujet est très étroit, sujet abordé sous l’angle de la généalogie, m’écrivait, il y a peu, un éditeur à qui j’ai envoyé Au-delà du fleuve. L’histoire d’Abraham Louis, texte de l’enquête consacrée à un personnage, dit « le Juif », qui, venant de Bordeaux, a été marchand à Mirepoix (Ariège) de 1792 à 1812, qui s’y est illustré par la vigueur de son engagement révolutionnaire, qui est retourné ensuite à Bordeaux, et dont la trajectoire de vie demeure finalement énigmatique à bien des égards.

Pourquoi tant de haine concernant ce que l’éditeur appelle « l’angle de la généalogie » ? Mue par l’esprit de contradiction, j’entends faire ici l’éloge de cet angle-là, lequel n’est pas, quoi qu’on en dise, un angle mort, mais, comme on le verra plus loin, non sans larmes, hélas, un angle bien vivant !

1. Je travaille de préférence sur l’histoire des inconnus, des obscurs, des oubliés de l’historiographie et de la mémoire collective. Les seules traces qui subsistent du passage terrestre de ces oubliés, ce sont, outre les maisons qu’ils ont habitées et qui subsistent encore dans le vieux Mirepoix, les registres paroissiaux ou civils, et eux seuls, qui nous les fournissent. Il en va ainsi de l’histoire de Jeanne Bec, de Magdeleine Taillefer, de Jérôme-Perline, Magdeleine et Marion Marty, de Marie Durand, de Marie Mouns, etc., pauvres oubliées que j’évoque au chapitre X dans Les chemins de Jean d’Abail ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française 1Christine Belcikowski. Les chemins de Jean d’Abail ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française. Chapitre X. Editions L’Harmattan. 2014.. Actes de baptême, mariage, décès, disent entre les lignes la misère sociale, et sans doute aussi la misère morale, que ces femmes endurée, et qui se perpétuait dans le petit peuple de Mirepoix, de génération en génération.

Magdeleine Taillefer par exemple, mariée à l’âge de 16 ans, mère de 10 enfants, meurt le 11 mai 1788 des suites de ses dernières couches (10 mars 1788), à l’âge de 36 ans. Native de Mirepoix, Magdeleine Taillefer est fille de brassier, tôt orpheline de ses deux parents. Elle épouse le 3 mai 1768 Guillaume Durand, brassier lui aussi, fils de brassier. Elle n’aura connu de la vie que les grossesses, les accouchements, la mort rapide de six sur dix des enfants qu’elle a mis au monde, et finalement la mort en couches.

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Archives dép. de l’Ariège. Mirepoix. Document 1NUM4/5MI665 (1779-1787). Vue 56-57.

Détail poignant, après avoir perdu en 1776 un fils âgé de cinq mois, par souci sans doute de conjurer le sort, Marie Bec choisit de prénommer son fils nouvellement né, Pierre Paul Marie Charlemagne. Né le 28 janvier 1780, Charlemagne meurt le 13 novembre 1780.

Le cas de Marie Sibra se révèle plus navrant encore. Fille d’un père infirme, dépourvue de métier, restée sans ressources après la mort de sa mère et de ses deux frères, l’un guillotiné, l’autre massacré sur les champs de bataille napoléoniens 2Cf. Christine Belcikowski. Dates de naissance de Jean Dabail et de sa fratrie. La fin de Jean Dabail., elle met au monde trois enfants de père inconnu, qui meurent chaque fois peu après leur naissance. Elle travaille en 1809 comme journalière. Elle n’a plus de maison.

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Archives dép. de l’Ariège. Mirepoix. Document 1NUM/4E2361 (1813-1824). Vue 100-101.

Marie Sibra meurt à l’hôpital le 6 février 1815, à l’âge de 36 ans. Seul survivant de cette famille ravagée, le père infirme meurt à l’hôpital, dans la salle des hommes, dite salle Saint Jean de Dieu, le 1er août 1819.

Je renvoie aux Chemins de Jean Dabail pour l’histoire de la pauvre Marion Marty, dite Marionnasse 3Christine Belcikowski. Les chemins de Jean d’Abail ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française. Chapitres XI et XII.. Le Mirepoix de Jean Dabail regorge de telles histoires. « Ne me secouez pas. je suis plein de larmes », dira Henri Calet, écrivain de la mouise, dans Peau d’ours, son dernier livre, publié chez Gallimard en 1958. Eh bien ! enquêter sur la généalogie de telle ou telle figure du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française, c’est secouer la généalogie plus générale des misères, et tenter par là de rendre à ceux que Victor Hugo nommera plus tard « les misérables », la seule chose qui au vrai leur appartienne : la dignité des larmes.

Je reprends ici ce que j’ai déjà dit dans Les chemins de Jean Dabail :

« Je trouve la généalogie passionnante quand elle me fournit le sésame dont j’ai besoin pour entrer dans la proximité d’inconnus qui sont aussi mes semblables et à qui j’ai envie de rendre l’hommage d’une pensée qui se souvienne d’eux, malgré l’oubli, et l’oubli de l’oubli. Ce n’est pas à l’histoire tout court, au fond, que je m’intéresse, mais à l’histoire des autres, hommes ou femmes, puissants ou misérables, quels qu’ils soient. »

2. Je reproduis souvent des actes tirés des registres paroissiaux ou civils, car, outre qu’ils ajoutent à la vertu de l’authentique le charme du foisonnement graphique, je trouve que, même s’ils peuvent paraître, à première lecture, difficiles à lire, ils parlent souvent plus haut en et plus fort que d’oiseux commentaires, menacés chaque fois de verser dans la psychologie de bazar.

Je reproduis par exemple, dans l’article intitulé Pierre François Brun, premier préfet de l’Ariège, d’abord l’acte de mariage de Pierre François Brun, le 22 juin 1791, avec Marie Larmand. Puis chacun des trois actes, qui mentionnent immédiatement et à la suite, sur la même page, le 23 décembre 1791, la sépulture de Marie Larmand, première épouse de Pierre François Brun, morte en couches la veille ; le 24 décembre 1791, le baptême de Marie Suzanne Louise Brun, fille première-née de Pierre François Brun ; le 26 décembre 1791, la sépulture de la fillette.

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Inutile d’épiloguer sur l’âge de Marie Larmand, la durée de son mariage, la date de Noël, l’affreuse succession des faits… La rédaction des actes, dans sa froide objectivité, est suffisamment cruelle.

Inutile d’épiloguer non plus sur la raison pour laquelle, après que Pierre François Brun a choisi 16 novembre 1795 de prénommer Caroline, « sa fille chérie », née de son second mariage avec Rose Sagnier, Timoléon Brun, fils aîné de Pierre François Brun, choisit le 14 juin 1819 de prénommer Caroline, sa propre fille, née de son mariage avec Marie Pauline Reynaud. L’incendie de la préfecture, entre temps, a ruiné la santé de la première Caroline. Douze ans après la mort de Marie Suzanne Louise Brun, fille première-née de Pierre François Brun, Caroline Brun, fille puînée, « fille chérie » de Pierre François Brun, âgée de huit ans lors de l’incendie, a commencé de sombrer dans le délabrement mental 4Christine Belcikowski. Pierre François Brun, premier préfet de l’Ariège.. Nous ne saurions rien de l’homme blessé qu’a dû être Pierre François Brun sous le masque du bon administrateur et l’habit chamarré du préfet impavide, sans le secours de la généalogie et des actes qui font foi de cette dernière.

3. J’en reviens maintenant au charme visuel que l’historien professionnel ou amateur peut trouver à la lecture des actes tirés des registres paroissiaux ou civils, ou plus généralement encore, à celle des archives d’antan. Le charme tient ici à la diversité des écritures, à leur pente, à leur rythme, à la singularité de l’image graphique qui en résulte. Il tient également aux renseignements que certaines écritures fournissent sur l’âge, la santé, l’humeur, le caractère, le statut social, ainsi que les préjugés ou les présupposés du scripteur. Tel curé crible sa page de taches ; à moins sur cette page, il n’ait, de colère, carrément renversé l’encrier. Tel autre, au contraire, s’applique et serre proprement ses lettres ; mais, l’âge venant, et la fatigue d’un long sacerdoce, son écriture verse sur une pente oblique, emportant la page toute entière dans une sorte de clinamen dérangeant. La plupart des curés, en vertu des présupposés qu’on devine, rédigent de façon plus soignée, et généralement dans une écriture plus grande, les actes relatifs aux baptêmes et mariages de la noblesse et de la bonne bourgeoisie. Ils réservent aux pauvres la rédaction bâclée et l’écriture désordonnée. La plupart de ces curés également rédigent en lettres plus petites et de façon plus brève, voire expéditive, les actes de décès. Comme si avec la mort, la personne du défunt cessait, aux yeux du monde et aux leurs, illico de mériter qu’on rappelle d’où elle venait, qui elle était.

4. J’en viens maintenant au service que rendent les reproductions d’actes tirés des registres paroissiaux ou civils, dans le cadre d’un article, sinon dense, du moins long. L’usage de ces reproductions aère l’article, elle en rythme le cours. Et, comme toutes autres images, les dites reproductions valent souvent mieux qu’un long discours. Certes le texte ainsi reproduit n’est pas toujours si facile à lire. Mais si l’on fait l’effort une première fois, puis d’autres fois encore, on forme son oeil, on s’accoutume à la diversité des écritures, aux fantaisies de l’orthographe, et même aux lacunes dues à la négligence du scripteur, ou causées encore par les vers et par les souris qui ont mangé le papier.

5. Je requiers donc ici la liberté de continuer à considérer les personnages de mes enquêtes, si nécessaire sous l’angle de la généalogie. Et je requiers donc aussi la liberté de continuer à émailler mes articles de reproductions de vieux papiers et autres archives, si nécessaires en termes de recherche, pour faire foi, comme il convient en matière d’histoire, et plus encore en partage des destinées.

References   [ + ]

1. Christine Belcikowski. Les chemins de Jean d’Abail ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française. Chapitre X. Editions L’Harmattan. 2014.
2. Cf. Christine Belcikowski. Dates de naissance de Jean Dabail et de sa fratrie. La fin de Jean Dabail.
3. Christine Belcikowski. Les chemins de Jean d’Abail ou la dissidence d’un fils du petit peuple de Mirepoix au temps de la Révolution française. Chapitres XI et XII.
4. Christine Belcikowski. Pierre François Brun, premier préfet de l’Ariège.

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  • Françoise Brown at 8 h 31 min

    Entièrement d’accord avec vous !

  • Hélène LACROIX at 8 h 45 min

    Tout à fait d’accord avec vous ! c’est par la généalogie que j’ai commencé à vous suivre et que je continue. Persistez dans ce travail de mémoire. Personne ne dira assez l’allégresse procurée par le déchiffrement d’un acte au bas duquel on trouve la signature (maladroite souvent) d’un de ses ancêtres.