Mirepoix. Une histoire d’eau. Crues, fossés, canal de Mossun et douves

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Ci-dessus : Raynié aîné. Mirepoix. Guide pittoresque du voyageur France. 1838.

1. Crue de 1289 et destruction du Mirepoix I

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Ci-dessus : Nicolas Poussin. Le Déluge. 1660-1664.

L’édification du Mirepoix que nous connaissons est secondaire à une catastrophe hydrologique. Il y a eu, comme on sait, un premier Mirepoix, situé au pied du château, sur la rive droite de l’Hers. Celui-ci, dont le cours a beaucoup varié au fil des âges, s’écoulait au XIIIe siècle du côté sud de sa vallée. Le 16 juin 1289, renforcée par la vidange soudaine d’un lac naturel, situé sur le cours du Blau, dans la cuvette de Puivert (Aude), la crue de l’Hers emporte ce premier Mirepoix au point que la ville se trouve rayée de la carte. Seul subsiste le château, suspendu à flanc de colline au-dessus de ce que l’on nomme aujourd’hui encore le « camp del morts ».

2. Construction du Mirepoix II. Creusement de fossés dédiés à l’écoulement des eaux pluviales

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Ci-dessus : Joseph Anton Koch. Paysage avec le sacrifice de Noé. 1813.

Guy III de Lévis invite alors les survivants de la catastrophe à bâtir une ville neuve. Il offre pour ce faire un terrain propice, sorte de terrasse naturelle (308 m d’altitude à l’actuelle station Avia) située sur la rive gauche de l’Hers (276 m d’altitude). C’est là que s’édifie alors, en forme de bastide, le second Mirepoix, celui que nous connaissons.

Dans l’aménagement de cette nouvelle ville, on prévoit, entre autres, le creusement de fossés, ou « caves », destinés à l’écoulement des eaux pluviales. Le 18 avril 1304, après discussion entre les consuls et les représentants du seigneur, on décide que la largeur des fossés sera de six brasses… », « in eundo circumcirca dictam villam, videlicet pro cavis sex brachias in amplo » 1Félix Pasquier. Cartulaire de Mirepoix, tome II, p. 56., soit 10,78 mètres 21 brasse ≈ 1 canne. Sur la valeur de la brasse, cf. U. Vitry. Recherches sur l’ancienne mesure toulousaine appelée brassa. Mémoires de l’Académie royale des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse. Troisième série. Tome III, p. 336 sqq. Imprimerie de Jean Matthieu Douladoure. Toulouse. 1847.. Et on ordonne aussi que la rue intérieure, contiguë aux dits fossés et autres lieux de la ville confrontant ces fossés, et maintenue libre de chaque côté de ces derniers, soit d’une largeur de 5 brasses, soit environ 9 mètres : « quod via interiore, contigua dicesi cavie et localibus ville confrontantibus dicasi cavie, via predica in medio libere sit perpetuo et manent quinque brachiarum et perticarum predictarum in amplitudine » 3Félix Pasquier. Cartulaire de Mirepoix. Tome II, p. 57..

De ces fossés dédiés à partir de 1289 à l’écoulement des eaux pluviales reste au moins, dans le compoix de 1766, l’appellation « rue des vieilles caves », assignée à la partie sud de la promenade du Jeu du mail, laquelle donne en 1766 sur la rue du Cimetière à droite (aujourd’hui avenue Victor Hugo), sur partie de « l’ancien fossé » en face (aujourd’hui promenade des Soupirs), et sur l’ancien chemin de Mirepoix à La Bastide à gauche (aujourd’hui avenue Charles de Gaulle).

3. Crues ultérieures

Mirepoix, quoi qu’il en soit, n’en avait pas fini avec les crues désastreuses. Durant l’automne de 1653, une autre crue emporte sur la rive gauche de l’Hers l’église Saint Michel, le cimetière attenant, et l’ensemble des maisons situées alentour de cette église, au-delà du pont de Raillette. Le 3 janvier 1655, les consuls de Mirepoix sollicitent un emprunt de 600 livres auprès de la Cour des Aides « afin de remettre la rivière de l’Hers en son lit et prévenir de nouvelles inondations. Il est à craindre en effet que, comme elle a emporté le cimetière de l’église Saint Michel qui estoit au bout, elle ne se jette bientôt dans le canal du moulin et emporte partie du faubourg qui est contigu… » 4F° 94 v°. 1 B 39. Enregistrement par la cour des aides. 1292-1666.

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Ci-dessus : 87 dessins à la mine de plomb représentant des paysages, des monuments, des scènes de la vie pyrénéenne réalisés d’après nature par Antoine Ignace Melling. Tome 2. Vue 34. Circa 1820.
L’Hers coule, au temps de Melling, sous les sept arches du pont. Notez la hauteur de l’eau. Elle avoisine le sommet des piles.

Certes moins catastrophiques que les plus anciennes, de nouvelles crues, dont celle du 23 juin 1875, qui atteint au pont de l’Hers la côte de 4,45 m, et maints autres crues encore se sont produites au cours du XXème siècle et du XXIe siècle commençant. Ce phénomène a inspiré dans la toponymie de Mirepoix, au gré des divagations de l’Hers, des noms de quartiers tels que Bellemayre (lieu d’où l’on voit la mare (latin) ou la mareia (occitan), la marée), la Marinade (la mare située au pied de Bellemayre), et le Mayrial. De nos jours, l’Hers s’écoule et creuse son lit du côté nord de sa vallée, de telle sorte qu’en 2009, les habitants des lotissements construits sur la rive gauche, au pied du château, se sont émus du risque d’une possible réplique de l’inondation de 1289 et l’ont fait savoir aux autorités 5Cf. La Dépêche. 02/02/2009. Urbanisme Mirepoix : le plan de prévention provoque la colère. Risque inondation et glissements de terrain. L’enquête de l’État ne fait pas l’unanimité..

4. Remparts et douves

En 1362, menés par un certain Jean Petit, les routiers, mercenaires échappés au contrôle des chefs de la Guerre de Cent Ans, attaquent Mirepoix. Ils pillent et incendient une bonne partie de la ville. Terrorisés, les habitants des quartiers périphériques migrent vers d’autres contrées. En 1364, suite à cet épisode désastreux, la ville entreprend de se confiner à l’intérieur de remparts, construits au bord intérieur des fossés principaux. On néglige ensuite d’entretenir ces défenses pour discuter plutôt, entre seigneur et consuls, de la nécessité de construire sur l’Hers un pont de bois, de facture solide, et pour disputer la question épineuse de savoir qui paiera.

Un demi-siècle plus tard, menés cette fois par Rodrigue de Villandrando, les routiers menacent à nouveau la contrée. Félix Pasquier rapporte à ce propos, par deux fois, les mesures prises alors par les autorités de Mirepoix.

« En 1417, la crainte d’une nouvelle invasion des routiers fit ajourner les travaux du pont. On alla au plus pressé ; on se hâta de remettre en état de défense les remparts et les fossés, dans lesquels le ruisseau du Countirou fut déversé. L’acte fut approuvé le 12 septembre 1417 par Roger Bernard II. » 6Félix Pasquier. Cartulaire de Mirepoix. Tome I, p. 78.

« En 1417, on redouta une reprise des hostilités, et, pour se mettre à l’abri des incursions dont on avait eu trop à souffrir depuis plus d’un demi-siècle, on résolut de réparer les remparts et de détourner dans les fossés le ruisseau du Countirou et d’y établir des viviers » 7Ibidem, p. 141.. La pêche, dans ces viviers, fut déclaré libre pour les habitants de Mirepoix. « En 1273, Gui III avait déclaré que la pêche était libre et que même des viviers ou réservoirs pourraient être établis, pourvu que les levées des moulins n’eussent pas à en souffrir ; il n’y avait d’exception que pour les viviers construits hors des cours d’eaux et ceux appartenant exclusivement au seigneur. De plus, en ville, celui-ci s’était réservé les abords du pont, aussi loin que, placé dessus ou dessous, un pécheur pourrait avec sécurité jeter et ramener un engin appelé pigasse. Défense, par ailleurs, fut faite aux habitants de pêcher dans la partie des fossés où se déversait le Countirou, près du moulin de l’évêque : la contravention était punie d’une amende de 20 sous, moitié applicable aux travaux de défense, moitié au seigneur. Quand il y avait lieu, en cet endroit, de procéder à la pêche, un agent devait être présent aux opérations : les dix plus beaux poissons étaient réservés au seigneur » 8Ibid. p. 149..

« Item disen losditz habitans deldit Mirapeys que plus elhs son usatz et acostumatz et son en possession et saysina, per lodit temps dessus dit et specifficat, tant per els que per los predecessors, de pescar et de fer pescar per totas ribieras, que son et an acostumat estre de la terra et senhoria deldit Mirapeys […] ; exceptât à las devesas 9Devesa, ou devèze : pâturage en défens, prairie réservée, jachère, friche. del pont del Ers, tant que dura dessus et deius lodit pont lo treyt de hun pigasso 10Pigasso, ou pinasse : filet., tant que hun homelo pot treyre en sus et ius, aussi ben los vivies ho pesquies de vostra senhoria, et ses dampnificar per viugar vostras payssieyras, ses aver ho demandar autra licencia à negun. » 11Félix Pasquier. Cartulaire de Mirepoix. Tome II, p. 244.

5. Le Countirou

Né aux environs de Tabre (altitude min. 427 m – max. 641 m), long de 15 km, le ruisseau du Countirou traverse la commune d’Aigues-Vives et débouche dans l’Hers près de Mirepoix, qu’il longe en fin de course sur son flanc Est. Son bassin versant est aujourd’hui de 34 km² à Mirepoix.

6. Emplacement de la prise d’eau de 1417 sur le Countirou et création du canal d’amenée, dit « canal de Mossun »

Il semble que le « canal de Mossun » mentionné dans le compoix de 1666 corresponde au canal d’amenée dont Roger Bernard II a autorisé la création en 1417. La lecture du compoix de 1666 donne à penser par déduction à partir des « confronts » que la prise d’eau se faisait à partir de 1417 sur le Countirou au-delà de l’extrémité Sud de ce que l’on nommera au XVIIe siècle la rue des Vieilles Caves, c’est-à-dire à l’arrière de l’actuel magasin Super U. La lecture du plan aquarellé qui accompagne le compoix de 1766 permet de vérifier par l’image les déductions opérées à partir des confronts de 1666.

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Ci-dessus : compoix de 1766, extrait du plan 19 : « moulon appelé le Bascou, planel de Brau, font de Plennefage et Countirou ».

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Ci-dessus : compoix de 1766, extrait du plan 19 : « moulon appelé le Bascou, planel de Brau, font de Plennefage et Countirou ».

On ne sait pas ensuite à quel endroit « l’ancien canal », ou le « canal de Mossun », venait déboucher au pied des remparts, dans les fossés de 1417. On sait seulement qu’à l’endroit dit « du Sautadou », le franchissement de ce canal nécessitait un « saut », donc l’usage d’une passerelle, ou d’un gué 12Cf. Christine Belcikowski. A Mirepoix, le Sautadou, qu’ès aquò ?.

Où le « Sautadou » se situait-il ? On voit sur le plan du compoix de 1766 que la rue du Sautadou (aujourd’hui rue Carnot) croise en son milieu la rue du Cimetière (aujourd’hui partie de l’avenue Victor Hugo), rue ainsi dénommée depuis qu’en 1664, dans l’espace compris entre ladite rue et la rue des Vieilles Caves, Dame Anne d’Escala a financé l’édification de l’église de Notre Dame et Saint Michel et l’aménagement du cimetière attenant 13Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – Histoire et archéologie de l’église de l’Immaculée Conception de Notre Dame et de Saint Michel. afin de compenser la disparition de l’église et du cimetière Saint Michel, emportés au bord de l’Hers par la crue de l’automne 1653 (cf. supra).

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Ci-dessus : compoix de 1666. Détail du plan établi par Alaim Marmion.

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Alain Marmion, qui a schématisé d’après le compoix de 1666 un plan de la bastide du XVIIe siècle 14http://aline.marmion.free.fr/releves/moulons_11_satadou.pdf., montre que le « canal de Mossun » rejoignait le Sautadou via un canal ménagé en biais au travers de l’espace occupé à partir de 1664 par l’église Notre Dame et Saint Michel et par le cimetière attenant (lesquels, rappelons‑le, n’existaient pas en 1417)), et en 1666 par Jean Mongé aussi.

La lecture du compoix de 1666 fournit les indications suivantes :

Jean Mongé, lot n° 128 : « tient autre maison en plancher al Sautadou sue à las Caves vieilles et au Cimetière ; y a un jardin et une vigne et un patu 15Patu, occitan : cour couverte, appentis.. Confronte d’auta Las Caves vieilles, rue entre deux ; cers le Cimetière ; Charles Benet et lui [illisible] pour le jardin, canal dit Sautadou entre deux et la rue ; midi les Caves vieilles, rue entre deux ; aquilon Jean Arnaud, chirurgien. Contient la maison dix cannes un quart, estimée passe faible, patu dix cannes faible, vigne une sestérée trois quart… ».

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Il faudrait mener des fouilles sur le terrain pour vérifier s’il reste entre les Caves vieilles et le Sautadou les traces du passage du « canal de Mossun ».

7. Débouché de l’eau des douves dans l’Hers

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Entre 1680 et le deuxième quart du XVIIIe siècle, les fossés qui s’ouvraient jadis au pied des remparts de Mirepoix ont été comblés et remplacés par des promenades, bordées de part et d’autre de deux rangées d’ormeaux. Il s’agit, comme on peut le voir sur le plan 3 du compoix de 1766, de la promenade d’Amont à l’Est, de la promenade de la Roque au Sud, de la promenade d’Aval à l’Ouest, et de la promenade Saint Antoine au Nord. Ces promenades aujourd’hui sont devenues des cours : cours Louis Pons-Tande à l’Est, cours du Docteur Chabaud au Sud, cours du Maréchal de Mirepoix à l’Ouest, cours du Colonel Petitpied au Nord. Il faut se figurer, lorsqu’on déambule sur ces cours, qu’avant 1680 c’étaient là des douves, que ces douves avaient abrité au XVe et au XVIe siècle des viviers, puis qu’à force de subir des rejets d’immondices, ces mêmes douves s’étaient transformées en cloaque.

Il faut par ailleurs, lorsqu’on tente de se figurer le circuit de ces anciennes douves à partir de l’aspect actuel des cours, prendre garde au fait qu’à Mirepoix, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, la découpe de l’espace urbain a changé. Le cours du Colonel Petitpied débouche aujourd’hui, côté Est, sur l’avenue Victor Hugo, qui aboutit elle-même au pont sur l’Hers. L’ancienne promenade Saint Antoine, ancêtre du cours du Colonel Petitpied, ne bénéficiait pas du même débouché, puisqu’elle présentait dans sa connexion avec la promenade d’Amont un angle fermé. L’eau des douves ne pouvait donc s’écouler de ce côté-ci.

L’eau des douves empruntait pour s’écouler la pente qui, via ce qui deviendra plus tard la promenade d’Aval, puis le cours du Maréchal de Mirepoix, aboutissait alors à « l’ancien molin pholon » 16« Ancien molin pholon » (foulon) mentionné dans le compoix de 1666. Cf. n° 9466 (fin du volume) : « canal du vieux molin comblé »., avant de gagner l’Hers à travers prés et jardins par le même chemin que l’actuel Béal. Cette eau trouvait là sans doute la dénivellation de 6 mètres environ dont elle avait besoin pour achever dans l’Hers sa course initiale.

Après le comblement des fossés, initié, comme dit plus haut, à partir de 1680, Mirepoix usera désormais de l’eau du Béal pour nourrir des activités manufacturières de plus en plus importantes. Mais il s’agit là d’une autre histoire d’eau dont je parlerai dans un article à venir.

A suivre : Mirepoix. Une histoire d’eau. Le Béal…

References   [ + ]

1. Félix Pasquier. Cartulaire de Mirepoix, tome II, p. 56.
2. 1 brasse ≈ 1 canne. Sur la valeur de la brasse, cf. U. Vitry. Recherches sur l’ancienne mesure toulousaine appelée brassa. Mémoires de l’Académie royale des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse. Troisième série. Tome III, p. 336 sqq. Imprimerie de Jean Matthieu Douladoure. Toulouse. 1847.
3. Félix Pasquier. Cartulaire de Mirepoix. Tome II, p. 57.
4. F° 94 v°. 1 B 39. Enregistrement par la cour des aides. 1292-1666.
5. Cf. La Dépêche. 02/02/2009. Urbanisme Mirepoix : le plan de prévention provoque la colère. Risque inondation et glissements de terrain. L’enquête de l’État ne fait pas l’unanimité.
6. Félix Pasquier. Cartulaire de Mirepoix. Tome I, p. 78.
7. Ibidem, p. 141.
8. Ibid. p. 149.
9. Devesa, ou devèze : pâturage en défens, prairie réservée, jachère, friche.
10. Pigasso, ou pinasse : filet.
11. Félix Pasquier. Cartulaire de Mirepoix. Tome II, p. 244.
12. Cf. Christine Belcikowski. A Mirepoix, le Sautadou, qu’ès aquò ?
13. Cf. La dormeuse blogue 3 : A Mirepoix – Histoire et archéologie de l’église de l’Immaculée Conception de Notre Dame et de Saint Michel.
14. http://aline.marmion.free.fr/releves/moulons_11_satadou.pdf.
15. Patu, occitan : cour couverte, appentis.
16. « Ancien molin pholon » (foulon) mentionné dans le compoix de 1666. Cf. n° 9466 (fin du volume) : « canal du vieux molin comblé ».

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