Le centaure blessé et le minotaure

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Ci-dessus : Filippino Lippi, Le centaure blessé, seconde moitié du XVe siècle. Source : Musée Christ Church, Oxford.

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Ci-dessus : Maître de Memphis (actif à Florence à la fin du XVe siècle), Le centaure blessé (d’après Filippino Lippi). Source : Musée de Chambéry. Numéro d’inventaire : M.145.

« Le Pélion est une montagne de Grèce, exposée au souffle du midi : ses cimes sont vertes de pins, ses flancs sont le domaine des chênes. Chiron y vivait dans une vieille caverne de pierres.

Hercule était passé en visiteur, ses travaux en partie achevés ; il ne lui restait plus que les derniers à exécuter. Chiron l’accueille en hôte et s’enquiert de la raison de sa venue ; celui-ci vient porteur de la dépouille du lion de Némée. Achille, alors élève de Chiron, ne pouvait se retenir de toucher la peau de bête toute hérissée de poils.

Le vieux Chiron, lui, manipule les traits empoisonnés : une flèche tombe et se fiche accidentellement dans son pied gauche. Il pousse un gémissement et retire l’arme de sa chair. Il concocte des herbes cueillies sur les collines et tente divers traitements pour atténuer sa blessure.

Le poison dévorant l’emportait sur le remède ; l’infection avait pénétré jusqu’aux os, dans le corps tout entier. Le sang de l’hydre de Lerne mêlé au sang du Centaure ne laissait pas au remède le temps d’être efficace.

Achille, le visage inondé de larmes, se tenait là, comme devant son père. Sans cesse il caressait de ses mains affectueuses les mains de Chiron. Souvent il l’embrassait et lui répétait sur sa couche : « Vis, je t’en supplie, et ne m’abandonne pas, père bien-aimé !

Neuf jours avaient passé, quand, après sa mort, le très juste Chiron eut le corps entouré de deux cercles de sept étoiles. 1Adapté d’Ovide, Fastes, V, 379-418.

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Ci-dessus : carreau central du labyrinthe de Mirepoix. Cf. La dormeuse blogue : Labyrinthe… ; Labyrinthe (suite)… ; Villard de Honnecourt, le labyrinthe et l’évêque.

Je me suis intéressée ici au motif du centaure par esprit de comparaison avec celui du minotaure figuré au coeur du labyrinthe qui orne à Mirepoix le pavement de la chapelle privée de Philippe de Lévis. Il semble que la représentation du minotaure, telle que l’a voulue Monseigneur de Lévis, soit postérieure à celle du centaure blessé, peint par Filippino Lippi, et peut-être contemporaine de celle du même centaure blessé, peint par le maître de Memphis.

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Ci-dessus : Andrea Alciato, Emblematum libellus, chapitre XII, Minotaure, 1531.

Inspiré peut-être de l’Emblematum libellus (1531) d’Alciato, le minotaure de Mirepoix se distingue du centaure blessé par sa posture combattante, ainsi décrite par Gratien Leblanc :

« C’est un homme dessiné de trois-quarts qui se tourne vers la gauche ; ses pectoraux puissants s’affirment au-dessus des intercostaux bien mis en valeur. La tête, au cou de taureau et au front bombé, est tournée vers l’adversaire éventuel que fixe un morne regard mais que menacent deux petites cornes sombres nettement pointées vers lui. De ses bras robustes cet athlète vigoureux semble tenir fermement une lance qui porte bannière ; celle-ci épouse le contour du dernier cercle du labyrinthe et se déploie largement derrière sa tête ; et on y lit en lettres capitales : … INOTAVR… Nul doute sur l’identité du personnage : il s’agit bien du monstre né des amours contre nature de Pasiphaé, la femme de Minos, et du taureau envoyé par Poséidon, ce Minotaure que le roi de Crète fit enfermer dans le Labyrinthe, construit à cet effet par le fameux architecte Dédale. La partie inférieure, bien abîmée, est plus énigmatique : est-ce l’amorce d’un corps de taureau à la robe brune, planté au milieu d’une verte prairie et dont nous ne voyons plus que le bas du poitrail ? Dans ce cas, l’artiste aurait dessiné plutôt un centaure que le Minotaure qui avait le corps d’un homme et la tête d’un taureau. » 2Gratien Leblanc, « Le labyrinthe de la cathédrale de Mirepoix », in Mémoires de la Société Archéologique du Midi de la France, tome XXXVI, pp. 60-61.

Le centaure blessé de Filippino Lippi et du Maître de Memphis incarne, dans l’esprit du stoïcisme païen et plus tard moderne, la vertu du sage qui sait qu’il n’y a « pas de remède au temps » et qui rejoint après sa mort, au ciel empyrée, le grand Tout. Le minotaure de Mirepoix incarne, dans l’esprit du christianisme militant, la vertu du croyant qui oppose à la flèche du temps celle de l’attente tendue de la créature, laquelle vise chaque fois, dans une âme et dans un corps, le possible ou la promesse du salut éternel.

References   [ + ]

1. Adapté d’Ovide, Fastes, V, 379-418.
2. Gratien Leblanc, « Le labyrinthe de la cathédrale de Mirepoix », in Mémoires de la Société Archéologique du Midi de la France, tome XXXVI, pp. 60-61.

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  • georges at 18 h 59 min

    Filippino de Lévis ou Filippino Lippi ?

    • La dormeuse at 19 h 03 min

      Tu as raison, Georges ! Pardon du lapsus ?
      Je corrige.

  • Terry Macartney-Filgate at 0 h 50 min

    La Dormouse is the source of fascinating local history.