Labyrinthe…

Les touristes qui visitent Mirepoix s’enquièrent chaque fois du célèbre labyrinthe : "Where is the labyrinth of the Saint Maurice cathedral ?" A ceux qui m’arrêtent dans la rue, je ne puis faire qu’une réponse décevante : "Le labyrinthe se trouve dans la chapelle Sainte-Agathe, mais on ne peut pas le voir. La chapelle n’est pas accessible au public". Mis à jour dans les années 60 suite à l’enlèvement d’un plancher, le labyrinthe a été vu par quelques spécialistes et laissé en l’état depuis lors. La terrasse sur laquelle il repose présente une flèche inquiétante. Elle attend depuis 1967 d’être consolidée… Mangée aux vers, la balustrade qui borde la terrasse, menace de tomber dans la nef de la cathédrale. Elle attend depuis 1967 d’être consolidée… Les carreaux du pavement auquel appartient le labyrinthe sont recouverts d’un voile de calcaire. Ils attendent depuis 1967 d’être restaurés… Etc.

 

Dédiée à l’usage privé de Philippe de Lévis, évêque de Mirepoix de 1497 à 1537, maître d’oeuvre de la cathédrale et du palais épiscopal attenant à cette dernière, la chapelle Sainte Agathe donne sur la nef de la cathédrale, sur laquelle elle offre une vue plongeante, depuis une balustrade installée en surplomb. Monseigneur de Lévis empruntait pour se rendre dans cette chapelle un escalier de style Renaissance, situé dans le palais épiscopal. Il s’agit d’un étroit escalier de pierre, pourvu à chaque demi-étage d’un linteau et de chapiteaux, ornés, l’un comme les autres, de motifs sculptés.

 

 

Philippe de Lévis a introduit dans le Midi de la France le style Renaissance, en particulier les motifs de putti, enfants ailés, figurés de place en place dans l’escalier qui conduit à la chapelle Sainte Agathe, dans la chapelle même, et dans les salles voûtées situées au rez-de-chaussée du palais épiscopal.

 

 

Joufflu, vaguement faunesque, voici l’un des enfants ailés qui veillent sur l’escalier de Monseigneur de Lévis. Inspirés de l’antique, le traitement du visage et celui de la chevelure rompent avec la tradition médiévale. Ce putto se trouve sur le palier qui donne accès à la chapelle Sainte Agathe. C’est l’un des mieux conservés de l’ensemble des putti figurés dans l’escalier.

 

 

 

Autre putto, dont hélas ! la tête manque. Autre effet du retour à l’antique, le sexe du putto n’est pas caché.

 

 

Chapiteaux visibles au pied de l’escalier.

 

 

 

Chapiteaux situés sur les divers paliers intermédiaires.

 

 

Au centre, un chapiteau non-terminé ? endommagé ? volontairement masqué ? ; à droite, débris de sculpture abandonnés dans l’escalier.

 

 

 

Sur le plafond de chaque demi-étage, un linteau orné de médaillons sculptés de roses, de personnages ou d’animaux fantastiques.

 

 

L’accès à cet escalier se trouve condamné depuis des lustres. Dans ce lieu étroit, situé au Nord, l’humidité ronge la pierre. Les belles roses romaines, les fragiles figures fantastiques s’effritent …

 

 

Demi-étage aux murs lépreux ; un peu plus haut, la porte qui ouvre sur la chapelle Sainte Agathe

 

 

La porte a gonflé. On l’ouvre difficilement. Elle frotte le pavement du XVIème siècle. NB : La teinte rose des images résulte ici de la prise de vue sans flash.

 

 

A gauche de l’entrée, un bénitier creusé dans le mur. Autour du bénitier, on distingue un reste de décor peint. La chapelle est dépourvue d’éclairage. Une faible clarté tombe cependant des vitraux.

 

 

Vues de la chapelle depuis la porte d’entrée. Au fond, sous la statue de la Vierge, l’espace vide marque la place de l’autel. Celui-ci a été enlevé et réinstallé ailleurs dans la cathédrale. A droite, une piscine soutenue par un enfant ailé.

 

 

Vue de l’autel initialement installé dans la chapelle Sainte Agathe, aujourd’hui déplacé dans l’une des chapelles qui bordent la nef de la cathédrale.

 

 

Sur les murs de la chapelle, le blason de Philippe de Lévis est omniprésent. Les armes de ce dernier, comme celles de tous les seigneurs de Lévis, ont été martelées durant la Révolution.

 

 

 

 

 

Oublié par la Révolution, seul exemplaire non-martelé du blason de Philippe de Lévis, évêque de Mirepoix. On reconnaît la crosse épiscopale ainsi que les trois chevrons de la maison de Lévis Mirepoix 1)Le blason des Lévis Mirepoix est dit "d’or à trois chevrons de sable".

 

 

Au fond, à droite, la piscine, soutenue par un enfant ailé. Ordinairement placée à la gauche de l’autel, la piscine permettait au célébrant de faire ses ablutions après la communion. La piscine, ici, a-t-elle été déplacée ?

 

 

 

La chevelure du personnage ailé, là encore, est traitée à l’antique par juxtaposition de mèches savamment ordonnées. Le sourire et le regard, en revanche, ne sont pas ceux de la vénusté antique, mais, tels que se les représente l’inquiétude médiévale, ceux du messager de l’au-delà, sibyllin veilleur des fins dernières. Certes la nudité floride n’est ici plus de mise. L’ange porte chastement chemise. On ne sait s’il sourit ou s’il pleure.

 

 

De gauche à droite, vue du labyrinthe, sans flash, puis avec flash

 

 

 

Au centre du labyrinthe, un carreau sur lequel on déchiffre le mot "MINOTAURE".

 

 

De gauche à droite : Thésée contre le Minotaure, mosaïque romaine ; Thésée en armure pourfendant le Minotaure au centre du labyrinthe de Chartres, peinture du XVème siècle ; carreau central du labyrinthe de la chapelle Sainte Agathe : on distingue la lance de Thésée. NB : Cf. le commentaire ci-dessous qui, en réponse à la lecture de cet article, fait état d’autres éléments d’interprétation. Il ressort de ces derniers que ce que j’ai vu comme étant la lance de Thésée est en réalité la hampe de la bannière brandie par le Minotaure 2)relevé réalisé in situ, à la fin des années 60, par Gratien Leblanc, membre de la Société Archéologique du Midi. Repris et adapté de la tradition antique, le labyrinthe figure dans l’imagerie chrétienne le monde d’ici-bas, ses chemins de perdition, ses épreuves, dont l’épreuve essentielle, celle du combat livré par l’homme contre la bête qui sommeille en lui, contre la tentation du Mal, contre la Mort victrix.

 

 

Mais le labyrinthe figure aussi, dans une valence seconde que le nom du Minotaure oblitère, l’art de Dédale, celui des bâtisseurs, i. e. le triomphe de la géométrie sur le désordre de la nature, partant, la science de l’homme, reflet de l’entendement divin.

 

Les labyrinthes d’église ont inspiré toutes sortes de spéculations relatives à leur orientation et aux rapports de proportionnalité qu’ils entretiennent avec les dimensions du bâtiment au sein duquel ils s’inscrivent. Je me contenterai ici d’une remarque relative à l’orientation. Le labyrinthe de la chapelle Sainte Agathe est installé sur un axe Ouest-Est parallèle à celui de la nef de la cathédrale, axe matérialisé au sol par une ligne de carreaux qui se déroule depuis la porte d’entrée de la chapelle jusqu’au mur sur lequel s’élevait jadis l’autel. Le labyrinthe s’inscrit ainsi, sur le mode du passage obligé, dans la continuité du mouvement qui conduit le croyant, à contre-chemin du soleil terrestre, de la nuit vers le jour, du cauchemar de la fin annoncée vers l’aurore éternelle de la Jérusalem céleste.

 

 

Le pavement de la chapelle demeure difficile à photographier dans son ensemble. Le maigre jour que versent les vitraux éclaire seulement quelques zones de carreaux, de place en place. De gauche à droite : vue de la zone située dans l’axe du labyrinthe, photographiée sans flash ; vue d’une zone plongée dans l’ombre (flash) ; vue d’une zone initialement située sous l’autel disparu, dans l’axe d’un vitrail.

 

 

Mêmes vues, légèrement retouchée, afin de mieux faire paraître la géométrie du pavement. Cliquez sur les images pour les agrandir.

 

 

Vue de quelques carreaux, mieux conservés que d’autres ; à droite, le blason de la famille de Lévis Mirepoix, "d’or à trois chevrons de sable".

 

 

Autres carreaux bien conservés : fleurs, animaux fantastiques.

 

 

Seul de son espèce, miraculeusement conservé, le bel oiseau marche ainsi depuis des siècles dans ce fragile paysage de carreaux. Le temps passe, hélas ! et le paysage s’efface peu à peu.

 

Refermant la lourde porte de la chapelle, je suis redescendue au pied de l’escalier. Là, j’ai rencontré une plus petite porte, qui ne sert plus. Avant de retourner sur mes pas, j’ai regardé par le trou de la serrure et j’ai photographié ce que j’ai vu. Ce sont les ultimes images que je rapporte de ma visite…

 

 

A lire aussi :

Labyrinthe (suite)…
Villard de Honnecourt, le labyrinthe et l’évêque
Choses vues au Palais épiscopal de Mirepoix
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Notes   [ + ]

1. Le blason des Lévis Mirepoix est dit "d’or à trois chevrons de sable"
2. relevé réalisé in situ, à la fin des années 60, par Gratien Leblanc, membre de la Société Archéologique du Midi

2 réflexions sur « Labyrinthe… »

  1. Martine Rouche

    Magnifique ! Je vois que tu maîtrises à la perfection ton nouvel appareil photo ! Mon voeu : que de riches mécènes lisent ton post et soient saisis d’une ferme détermination à nous aider …

    Puis-je corriger un détail ?

    D’après le dessin de Gratien Leblanc, relevé lors de la redécouverte du pavement, le centaure tient une bannière dont on voit la hampe. Il n’a pas envisagé la lance de Thésée. Détail qui m’a longtemps intriguée : à Mirepoix, le centaure porte une bannière où l’on peut lire « MINOTAUR », à Lucques, le Minotaure est étiqueté « CENTAUR » … Je crois t’avoir dit qu’Annie Cazenave a écrit des textes fabuleux sur  » Images et imaginaire  » et elle règle la question d’assez admirable façon. Parmi d’autres questions ! (Il est possible qu’elle soit aussi au salon du livre …)

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