Le 7 janvier 1681, en l’église Saint Etienne de Toulouse, Diègue Lopes, soldat espagnol du royaume de Portugal…

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Diègue Lopes, soldat espagnol du royaume de Portugal, juif de religion, ayant quitté avec le congé du seigneur Ylasse, capitaine espagnol, les troupes d’Espagne, aurait contracté mariage avec Marie Petit, de la ville de Cambrai en Flandres, qui faisait profession de la religion catholique apostolique et romaine, veuve du seigneur du Pont, soldat espagnol, devant le vénérable chantre et curé de la citadelle de Ganarbona (?), après leur avoir obtenu la dispense des 3 ans du vicaire général des armées du roi d’Espagne le septième janvier 1681, depuis quel temps le dit Lopes, étant divinement inspiré de quitter la religion des perfides juifs, ses ancêtres, quoique il eût reçu la circoncision, a désiré d’embrasser la religion de Jésus Christ et de demander le sacré baptême.

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Messire Jacques de Maran, grand archidiacre, vicaire général de monseigneur l’archevêque et professeur royal en droit civil et canon, lequel, après une mûre délibération et examen de sa capacité et vocation à notre religion, lui a accordé la dite grâce après l’avoir disposé à la contrition de ses péchés et a réservé ces cérémonies et sacrées onctions jusqu’à la fête de Saint Martin prochain ; et ensuite, après avoir absous la dite de Petit des censures qu’elle avait encourues par illicite cohabitation avec son prétendu mari, les a validement dispensés des bans de leur mariage et a renouvelé en sa présence leur mutuel consentement, le tout en présence de maître Guillaume Pradelle, prêtre et vicaire de Saint Etienne et de moi Joseph de Vic, aussi vicaire soussignés avec le dit Messire Jacques de Maran, qui lui a cependant imposé en lui donnant le eau salutaire du baptême le nom de Jacques, et soussigné Joseph de Vic vicaire général, Pradelle, [Illisible].

Source : Archives dép. de la Haute-Garonne. Paroisse Saint Etienne. 12 septembre 1680-8 février 1684. Vue 25/77. Merci à Claudine L’Hôte-Azéma qui m’a signalé l’existence de l’acte reproduit ci-dessus.

Commentaire

1. Pourquoi Diègue Lopes demande-t-il le baptême ?

Sans dénier qu’il ait pu « désirer d’embrasser la religion de Jésus Christ et de demander le sacré baptême » en vertu d’une « inspiration divine », on notera que Diègue Lopes a encore d’autres raisons de se convertir.

A nouveau chassés de France en 1615, les Juifs ne disposent plus en France que de quelques places, dans lesquelles ils jouissent de lettres de libéralité : Avignon et le comtat venaissin, Bordeaux, Metz. Ailleurs, même si Marie de Médecis avait pour médecin Elie de Montalto (1567-1616), marrane, ou « nouveau catholique », originaire du Portugal, qui, bien qu’initialement baptisé, pratiquait ouvertement sa religion judaïque, la France ne compte pratiquement plus de Juifs. On leur fait, in absentia une réputation diabolique. D’aucuns leur prêtent des empoisonnements de puits, sabbats ou autres pratiques de magie. On les tient surtout pour fauteurs de la mort du Christ, et à ce titre pour « perfides », ou traîtres à la cause de la Révélation.

Cambrai en Flandres, d’où vient probablement Diègue Lopes, s’est donnée en 1596 aux Espagnols. A partir de 1635, une partie des troupes du roi d’Espagne s’y trouve massée afin de lutter contre les assauts de l’armée du roi de France, qui a déclaré la guerre à l’Espagne et qui centre cette guerre sur le Cambrésis. C’est pourquoi Diègue Lopes se trouve à Cambrai, où, compte tenu des moeurs tolérantes inspirées là des Pays-Bas, il a pu y « cohabiter » quelque temps avec Marie Petit et y contracter possiblement mariage, après avoir « obtenu la dispense des 3 ans du vicaire général des armées du roi d’Espagne ». L’histoire de ce mariage toutefois reste confuse.

Or, après l’annexion de Cambrai par la France en 1678, Diègue Lopes tombe désormais sous le coup de l’édit d’expulsion qui vise depuis 1615 ses coreligionnaires français. Il ne peut plus en outre « cohabiter » à Cambrai, ni ailleurs en France, sans poursuites avec Marie Petit, qui fait « profession de la religion catholique apostolique et romaine ». Il doit donc demander le baptême pour retourner avec sa troupe en Espagne, où il risque toutefois, faute de baptême, les mêmes poursuites.

La lecture des registres paroissiaux montre qu’à la fin du XVIIe siècle, le cas Diègue Lopes est rare, car, depuis le XVIe siècle, les Juifs restés en France sont marranes, i. e., bien que certains d’entre eux continuent de pratiquer leur religion en secret, officiellement convertis au catholicisme et soucieux de faire baptiser leurs enfants. A partir du XVIIIe siècle en revanche, les mêmes marranes reviendront progressivement à leur religion d’origine, et, à partir de 1740, ils cesseront de faire baptiser leurs enfants.

2. Pourquoi Diègue Lopes demande-t-il le baptême à Toulouse ?

En 1678, suite à l’annexion du Cambrésis par la France, les troupes espagnoles naguère massées à Cambrai retournent à petite vitesse en Espagne. Diègue Lopes a pu choisir de séjourner un temps à Toulouse, où une crypto-communauté de marranes vit dans le quartier Saint-Etienne. « Toulouse abritait au XVIe siècle une filière organisée pour l’évasion des marranes vers Livourne : aide apportée au fugitifs, possibilités de travail que les plus riches fournissent aux moins favorisés » 1Elie Szapiro, Monique Lise Cohen, Pierre Léoutre. Histoire des communautés juives de Toulouse des origines jusqu’au IIIe millénaire. Éditions BOD, 2013.. Informé de cette tradition d’entraide, Diègue Lopes a pu compter sur l’accueil et le soutien des marranes de Toulouse. On ne sait pas ce qu’il est devenu ensuite.

Quant à la crypto-communauté des marranes de Toulouse, elle s’évaporera en 1685, à l’annonce du procès intenté par le Parlement à l’encontre de quelques trop riches marchands « portugais », dénoncés pour pratiques judaïques secrètes. Les prévenus seront condamnés à être brûlés, tandis que leurs biens seront confisqués. La condamnation sera exécutée en 1686 par contumace. Prévenus à la veille du procès par des amis qu’ils avaient au Parlement, les prévenus avaient illico gagné Londres ou Amsterdam 2Cf. La dormeuse blogue 3 : Hypothèses sur la vie et l’histoire d’Abraham Louis, marchand colporteur, membre du Comité de surveillance du canton de Mirepoix de 1793 à 1795 – Première partie ; Fragments d’enquête sur la généalogie d’Abraham Louis et de son gendre Benjamin Alvares.

3. Qui est Jacques de Maran, archidiacre de l’église Saint-Etienne et vicaire général de Toulouse, qui accorde en 1681 la grâce du baptême à Diègue Lopes ?

Neveu de Guillaume de Maran, professeur de droit canon et de droit civil à la Faculté de droit de l’Université de Toulouse, professeur de droit lui-même à la dite Université, le chanoine Jacques de Maran était présent le 25 décembre 1675, en tant qu’archidiacre de l’église Saint-Etienne et vicaire général de Toulouse, à la lecture du testament de Gabriel de Ciron dans la maison de ce dernier, rue Pargaminières.

« Grand réformateur de la vie religieuse et sociale au XVIIe siècle », proche de Saint Vincent de Paul, Gabriel de Ciron a créé en 1653 l’œoeuvre des Nouveaux convertis et des Nouvelles converties de Toulouse, destinée à procurer une instruction catholique convenable, aux enfants nés dans le protestantisme. Il a encouragé en 1662 la création de la Congrégation des Filles de l’Enfance par Madame de Mondonville, dont il était le conseiller spirituel. Il a dirigé également l’oeuvre des Dames du Saint-Sacrement. Ces activités lui ont valu une forte hostilité des Jésuites. A noter que bien qu’il possédât dans sa bibliothèque des ouvrages jansénistes, Gabriel de Ciron s’est montré un ferme partisan de la signature du Formulaire, qui condamne les Cinq Propositions attribuées à Jansénius.

On en déduira qu’en tant que proche de Gabriel de Ciran, Jacques de Maran appartenait à « un tiers-parti qui se trouvait alors un peu partout en France, spirituellement attaché à Saint Augustin, et soucieux d’éviter les excès tant des Molinistes que des Jansénistes » 3Cf. Marguerite-Marie Shibano. La bibliothèque de Gabriel de Ciron et le problème janséniste. Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, année 1981, volume 93, numéro 93-152, pp. 201-208., sachant qu’en particulier aux yeux des Jansénistes, le Molinisme passait au XVIIe siècle pour un laxisme, en tout cas pour système de morale ou une attitude pratique tendant à adoucir la rigueur des lois ou des règlements.

Homme de la Contre-Réforme, persuadé de ce que tout homme est libre de faire le bien et par là d’obtenir son Salut, soucieux de gagner toute âme à la doctrine catholique du Salut, Jacques de Maran accepte pour cette raison, en 1681, de baptiser le juif Diègue Lopes. Il y voit sans doute l’occasion de faire un exemple, à destination de la « nation », comme on disait alors, d’où provient Diègue Lopes.

Il se trouve aussi que Marie de Maran, soeur de Guillaume de Maran, doyen de la faculté de droit, oncle de Jacques de Maran, avait épousé en 1588 Francisco Sanchez, médecin juif venu du Portugal, installé à Toulouse, « où il avait succédé en 1581 à Augier Ferrier comme médecin de l’Hôtel-Dieu » 4Elie Szapiro, Monique Lise Cohen, Pierre Léoutre. Histoire des communautés juives de Toulouse des origines jusqu’au IIIe millénaire.. Il se peut donc qu’en vertu d’une certaine fidélité à sa parentèle, Jacques de Maran ait eu à coeur de consacrer le mariage du juif Diègue Lopes avec la catholique Marie Petit.

4. Pourquoi, en 1680, Jacques de Maran a-t-il réservé ces cérémonies et sacrées onctions [baptême et mariage] jusqu’à la fête de Saint Martin prochain ?

Associée à l’arrivée du froid, la fête de « Saint Martin d’hiver » se célèbre, d’après le calendrier traditionnel, le 11 novembre. Dans le cadre de la préparation au baptême et au mariage, Jacques de Maran inflige à Diègue Lopes et à Marie Petit une sorte d’épreuve probatoire, à savoir l’attente du baptême et du mariage, et censément aussi l’abstinence sexuelle, jusqu’à « la Saint Martin prochain », d’où par voie de conséquence, puisque pendant l’Avent, sous l’Ancien Régime, on ne se marie pas, une attente qui se prolongera jusqu’au 7 janvier de l’année suivante, soit l’année 1681. L’attente devra aider ici à la « contrition ». Le baptême et le mariage célébrés le 7 janvier 1681 marquent ainsi pour Diègue Lopes et l’entrée dans une nouvelle année et l’entrée dans la communauté des Chrétiens, d’où, au moins en principe, le possible d’une nouvelle existence, dont malheureusement on ignore tout.

S’il y a eu acte de « contrition », voire épreuve de l’abstinence, nous ne savons rien de la conversion de Diègue Lopes quant au fond. C’est, à vrai dire, un secret qui regarde l’intéressé.

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References   [ + ]

1. Elie Szapiro, Monique Lise Cohen, Pierre Léoutre. Histoire des communautés juives de Toulouse des origines jusqu’au IIIe millénaire. Éditions BOD, 2013.
2. Cf. La dormeuse blogue 3 : Hypothèses sur la vie et l’histoire d’Abraham Louis, marchand colporteur, membre du Comité de surveillance du canton de Mirepoix de 1793 à 1795 – Première partie ; Fragments d’enquête sur la généalogie d’Abraham Louis et de son gendre Benjamin Alvares
3. Cf. Marguerite-Marie Shibano. La bibliothèque de Gabriel de Ciron et le problème janséniste. Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, année 1981, volume 93, numéro 93-152, pp. 201-208.
4. Elie Szapiro, Monique Lise Cohen, Pierre Léoutre. Histoire des communautés juives de Toulouse des origines jusqu’au IIIe millénaire.

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  • Anne-Marie dambies at 7 h 52 min

    Passionnant !!