A propos de Jean Petit, chef de la bande de routiers qui saccagea Mirepoix en 1362-1363 – Suite

 

Ci-dessus : l’armée de Jean le Bon est taillée en pièce par les routiers à Brignais, en 1362.

Je reviens ici sur la question qui est au principe de ma recherche concernant l’identité du routier dit « Jean Petit », chef de la bande qui a saccagé Mirepoix dans les années 1360. Ma question est la suivante : d’où les chroniqueurs et autres historiens tiennent-ils que ce chef routier s’appelait Jean Petit ? La source manque. Faut-il croire que ce nom nous soit parvenu seulement par voie de tradition orale ? D’où vient qu’on ne le trouve mentionné pour la première fois qu’au XIXe, soit plus de quatre siècles plus tard, sous la plume de chroniqueurs et d’historiens dont aucun ne semble originaire du Languedoc ?

Ma quête se complique aujourd’hui d’autant qu’il y a eu peut-être et un Jean Petit et un Pierre Petit. Je l’ai lu en effet, sous la plume de Georges Savès, dans un numéro de la Revue de Comminges 1)Georges Savès, « Le trésor de Mirepoix », in Revue de Comminges, 1984/01 (T97,A1984)-1984/03. daté de 1984 :

Dans le département de l’Ariège, il fut découvert, il y a plusieurs années, un riche trésor de monnaies et d’argenterie. C’est dans Mirepoix même, en 1956, que la trouvaille fut mise au jour lors des travaux effectués pour la construction d’une station-service, non loin de la cathédrale, au bord de la route de Laroque-d’Olmes.

Les caches par leurs détenteurs de plusieurs trésors importants tels ceux de Grenade-sur-Garonne et de Mirepoix en Ariège ont été faites à l’approche des expéditions dévastatrices, soit du Prince-Noir, Edouard, fils d’Edouard III, soit des « Grandes Compagnies », sous la direction de Pierre Petit. Il semble évident que c’est ce routier qui incendia Mirepoix en 1362. Cette date coïncide avec la datation de la monnaie la plus récente trouvée dans le trésor de Mirepoix, un gros tournois de Jean le Bon, daté du 14-4-1361.

— On peut les [monnaies] dater grâce à la graphie de certaines lettres et notamment des L bouletés, comme ayant été frappés à partir de la fin du XIIIe siècle (règne de Philippe IV) et durant les deux tiers du XIVe siècle, le trésor de Mirepoix ayant été caché vers 1362, d’après la monnaie de Jean le Bon la plus tardive (14-4-1361) qui y fut trouvée. Cette date de 1362 coïncide d’ailleurs avec le passage des routiers de Jean et Pierre Petit dans cette région.

Damned ! Là non plus, concernant le nom de Jean Petit, ou de Jean et Pierre Petit, Georges Savès ne donne pas sa source.

Je ne désespère pas de trouver la source manquante. A cette fin, je continue d’explorer, chaque fois quil y est question de Mirepoix, les documents relatifs aux méfaits commis par les routiers en Languedoc, dans les années 1360. Concernant le saccage de Mirepoix et de son château par les routiers, ces documents montrent qu’il a commencé de s’opérer dès 1360, qu’il s’est poursuivi, par épisodes, jusqu’en septembre 1363 du fait des routiers, et jusqu’en 1387 du fait de la soldatesque du comte d’Armagnac, puis de celle du comte de Foix, puis celle de Jean de Lévis III lui-même ! De tels documents éclairent d’un jour consternant le rôle qu’ont joué dans cette affaire les dissensions familiales propres à la maison de Lévis, et la guerre qui oppose alors le comte de Foix au comte d’Armagnac. Ils donnent à mesurer le lot de souffrance et de misère qui a été, durant cette période noire, celui de la population mirapicienne, et plus généralement celui des paysans languedociens.

Quelques repères chronologiques :

  • Le 29 mai 1351, Jean de Lévis II donne à Roger Bernard, son fils aîné  la jouissance de la seigneurie de Mirepoix, se réservant la seigneurie de Lavelanet et quelques autres places.

  • Dans la guerre qui oppose le comte de Poitiers au comte de Foix, Jean de Lévis II s’est rangé dans le camp du comte de Foix. En avril 1360, le comte de Poitiers marche contre Jean de Lévis II et il prend possession de Mirepoix au nom du roi. Le 15 mai, il confie la garde des places à Roger Bernard de Lévis.

  • Le 8 mai 1360, le traité de Brétigny met fin à la captivité de Jean II le Bon qui était prisonnier des Anglais depuis la défaite de son armée à Poitiers en 1356.

  • Le 23 juillet 1361, à Clermont, Arnoul d’Audrehem, maréchal de France, négocie un accord avec Henri de Trastamare, fils bâtard d’Alphonse XI de Castille. Cet accord stipule que ledit comte de Trastamare entraînera les routiers en Espagne afin d’y combattre son demi-frère, Pierre Ier de Castille, dit le Cruel.

  • En 1362, Roger Bernard de Lévis Ier succède à Jean de Lévis II à la tête de la seigneurie de Mirepoix.

  • Le 6 avril 1362, l’armée du roi Jean le Bon est taillée en pièces par les Grandes Compagnies à Brignais.

  • En novembre 1362, les routiers se rendent maîtres de Mirepoix. Ils détruisent le couvent de Notre-Dame de Beaulieu, fondé par Constance de Foix, femme de Jean de Lévis I. La plus grande partie de la population s’enfuit en Catalogne.

  • En septembre 1363, le maréchal Arnould d’Audrehem, lieutenant général du roi en Languedoc, entreprend de libérer Mirepoix. Grâce à des renforts venus de Fanjeaux et de Narbonne, il reprend le château des Pujols, qui servait de refuge aux routiers. La garde de la forteresse est remise à Roger Bernard de Lévis.

  • En 1364, Charles V succède sur le trône de France à son père Jean II le Bon.

  • En 1375, le comte d’Armagnac occupe le château de Mirepoix.

  • En 1380, Gaston Phoebus s’empare de la seigneurie de Mirepoix. Jean de Lévis profite de la situation pour se livrer à des excès sur la personne et sur les biens de Roger Bernard de Lévis Ier, son père. Il s’empare de diverses localités.

  • En 1387, Jean de Lévis tente de se rendre maître du château de Mirepoix, après avoir ravagé les environs.

  • En 1395, Jean de Lévis III succède à Roger Bernard de Lévis Ier à la tête de la seigneurie de Mirepoix.

J’entreprends de publier à la suite de ce petit article un choix de documents que j’ai trouvé particulièrement éclairants. Cliquez sur les liens ci-dessous :

Siméon Olive – Dissensions entre Jean de Lévis II, seigneur de Mirepoix, et Roger Bernard de Lévis I, son fils aîné, à partir de 1351
Siméon Olive – Sous la seigneurie de Roger Bernard de Lévis I, suite de désastres à Mirepoix à partir de 1360
Félix Pasquier – Dissensions entre Roger Bernard de Lévis I, seigneur de Mirepoix, et Jean de Lévis III, son fils, à partir de 1375
Emile Molinier – En septembre 1363, le maréchal d’Audrehem mène une expédition contre les routiers qui occupent Mirepoix
Eugène Bonnemère – Le sort des paysans à l’époque de la prise de Mirepoix par les routiers

De quoi lire…

Notes   [ + ]

1. Georges Savès, « Le trésor de Mirepoix », in Revue de Comminges, 1984/01 (T97,A1984)-1984/03.

3 réflexions sur « A propos de Jean Petit, chef de la bande de routiers qui saccagea Mirepoix en 1362-1363 – Suite »

  1. Je connaissais une chanson sur l’air de La Trompusa, où il était question d’un » Jan Petit que dansa ». Mais je n’en sais pas plus.

  2. Je connais moi aussi cette chanson, « Joan Petit que danso per lo rei de Franço… ». Mais il semble que le Jean Petit dont elle parle soit, avec Lafourque et Brasc dit Lapaille, maçon, le meneur de la révolte des croquants qui, après avoir refusé l’impôt, battent les cavaliers du Roi à Villefranche de Rouergue le 2 juin 1643. Ce Jean Petit-là était chirurgien. Il est roué sur la place de Villefranche, le 8 octobre 1643, ainsi que Lafourque et Brasc. D’autres croquants sont pendus et étranglés, dont Andrieu, dit Lagrave (cordonnier) , Raymond Lapèze (journalier) et André Larivière (cardeur).

    La chanson raconte le supplice de la roue !

    Joan Petit que dança (2 còps)
    Per lo rei de França (2 còps)
    Amb lo pè, pè, pè
    Amb lo dit, dit, dit
    Per aquel dançava Joan Petit*.
    (*autra version
    « Atal dança Joan Petit »)

    Joan Petit que dança (2 còps)
    Per lo rei de França (2 còps)
    Amb lo pè, pè, pè
    Amb la camba, camba, camba
    Amb lo dit, dit, dit…

    Joan Petit que dança (2 còps)
    Per lo rei de França (2 còps)
    Amb lo pè
    Amb la camba
    Amb la cuèissa
    Amb lo dit…

    …Amb lo cuol…

    …Amb lo ventre, amb lo pitre, amb l’esquina,
    amb lo braç, amb lo coide, amb la man, amb
    lo còl, amb las gautas, amb la boca, amb lo
    nas, amb los uèlhs, amb lo cap…

  3. Savez-vous qu’on la chante encore, mais en français d’aujourd’hui, à la maternelle de ma petite-fille dans la région de Toulouse ?
    De toute évidence, l’origine a été oubliée…

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