Mystères dans l’histoire de la famille de Béon Cazaux et dans celle de la commanderie de Plaigne

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Ci-dessus : circa 1950, ancienne commanderie de la famille Béon Cazaux à Plaigne, Aude.

En février 1693, Messire Pierre Hippolyte de Béon Cazaux 1Cf. Christine Belcikowski : Enquête sur la descendance de Jean de Lomagne et de Louise de Bertrandy ; La trace du serpent. Au château de Mirepoix. L’Harmattan. 2014., seigneur marquis du dit lieu, de Saint Paul de Jarrat, de la bastide Loubens et autres places, requiert qu’on fasse l’inventaire des actes conservés dans les archives du grand prieuré de Toulouse et dans l’armoire de la commanderie de Plaigne-Béon Cazaux, dont le commandeur en titre est alors, quoique mineur au regard des règlements de l’ordre de Malte, Francois Paul II de Béon Cazaux, son fils aîné, issu de son mariage avec Jeanne Dax de La Serpent.

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Il s’agit là d’une prise de possession administrative à laquelle Pierre Hippolyte de Béon Cazaux aspire depuis 1688 déjà, date de la mort de son oncle, François Paul I de Béon Cazaux (1610-1688), chevalier de l’ordre de Saint Jean de Jérusalem, commandeur de la Capelle Lieuvron et du temple de Bordeaux, grand prieur de Toulouse, qui à fondé la commanderie de Plaigne en 1685, qui a réservé l’administration de cette commanderie à la famille de Béon Cazaux, et plus spécialement la charge de premier commandeur à François Paul II de Béon Cazaux, son petit-neveu préféré. Dès 1688 en effet, en présence de Robin Barbentane, receveur du Grand-Prieuré, Pierre Hippolyte de Béon Cazaux a fait procéder à l’inventaire des meubles du château de Plaigne, qui abrite la commanderie, et il s’est chargé par la suite de l’administration du domaine, arguant de la minorité de François Paul II de Béon Cazaux, son fils aîné, désigné pour succéder à son grand-oncle bien-aimé, François Paul Ier de Béon Cazaux. Après la mort de Pierre Hippolyte de Béon Cazaux, datée du 27 février 1710, François Paul II de Béon Cazaux exercera effectivement la fonction de commandeur de Plaigne, jusqu’à sa mort, survenue le 16 juin 1716.

La requête en inventaire initiée par Pierre Hippolyte de Béon Cazaux en février 1693, constitue aujourd’hui une source précieuse concernant la dotation nécessaire à la fondation de la commanderie de Plaigne. La lecture de cet inventaire, disponible sur le site des Archives départementales de la Haute-Garonne, montre l’importance d’un bien dont la gestion suscite dans la famille un intérêt évident.

I. L’acte de fondation

Le 18 septembre 1685, à Toulouse, dans l’hôtel prieural de l’ordre de Saint Jean de Jérusalem, « par devant Louis Condamines, notaire royal, et témoins, fut présent Illustrissime Seigneur Messire François Paul de Béon de Massès Cazaux, chevalier de l’ordre, commandeur des Commanderies de la Capelle Lieuvron et du temple de Bordeaux et grand prieur de Toulouse, lequel en reconnaissance de la grâce que Dieu lui a faite de se trouver l’un des plus anciens Religieux de son ordre dans toute la Chrétienté, et d’être parvenus pour le jour d’hui à la soixante-quatorzième année de sa réception dans cette sainte et sacrée religion militante où il a tenu ses services tant en mer qu’en terre avec le plus de zèle et d’assiduité qu’il lui a été possible dans tous les emplois dont il a été honoré, et désirant que ceux de sa maison aient l’honneur de se perpétuer dans le dit ordre tandis qu’il y en aura de sa race qui en seront dignes et capables et qu’ils puissent plus commodément s’attacher à y continuer le même service au temps à venir, aurait fait dessein de fonder une commanderie jus patronat, tant pour lui que pour tous ceux qui sont à présent reçus et qui pourront l’être à l’avenir dans le dit ordre, descendant noblement et légitimement de nos armes et extraction de la maison de Béon Cazaux dont le dit seigneur grand Prieur est issu avec un adot et revenu convenable suivant et conformément aux articles qu’il avait fait dresser, lesquels par lui signés auraient été envoyés à Malte pour être présentés à son Eminence, Monseigneur le grand Maître et à son sacré conseil… »

Les textes relatifs à la fondation d’une commanderie jus-patronat précisent au XVIIe siècle les points suivants :

Article III. Le fondateur d’une commanderie de jus-patronat pourra étendre le droit de succession à toutes les branches de sa famille, en désignant l’ordre dans lequel elles pourront y prétendre ; il pourra en outre appeler deux autres familles, étrangères à la sienne, à succéder à la commanderie, mais celles-ci devront être désignées dans l’acte de fondation et faire les mêmes preuves de noblesse que la famille fondatrice.

Article IV. Dans aucun cas, le droit de succéder à la commanderie de jus-patronat ne pourra être transféré à une famille différente de celles désignées dans l’acte de fondation, et qui auront en conséquence fait leurs preuves de noblesse. Lorsque ces familles seront éteintes, la commanderie rentrera dans l’ordre des commanderies d’ancienneté.

Article V. Pour parvenir aux commanderies, les statuts de l’ordre exigent cinq années de résidence à Malte, où l’on n’est point reçu avant l’âge de quinze ans, et deux années de caravanes, qu’il n’est permis de commencer qu’à l’âge de vingt ans : de sorte qu’aucun chevalier ne pourra obtenir le rang et les privilèges de commandeur avant vingt-deux ans accomplis.

Dans l’acte de fondation de la commanderie, François Paul I de Béon stipule, quant à lui, que l’âge requis pour accéder au statut de commandeur est vingt-six ans.

II. La dotation

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François Paul I de Béon Cazaux assure à la commanderie de Plaigne, partant, à son petit-neveu, François Paul II de Béon Cazaux, la riche dotation suivante :

II. 1. La terre et la seigneurie de Plaigne, avec les métairies de Born et de Caudemique

« Ledit seigneur Prieur [François Paul I de Béon Cazaux], suivant ladite approbation, aurait fondé et fonde par les présentes la commanderie, pour la dotation et subsistance de laquelle il a donné et donne et unit à perpétuité à ladite commanderie la terre et seigneurie de Plagnes 2Plagnes : ancien nom de Plaigne., située dans les limites de son grand Prieuré de Tholose, province de Languedoc, comté de Lauragais, diocèse de Mirepoix, sénéchaussée de Limoux, consistant en toute justice, haute moyenne et basse et autres droits honorifiques biens nobles et ruraux, directes et métairies de Born et de Caudemique et dépendances d’icelle, jardin moulin, pigeonnier, vignes, prés, bois, terres cultes et incultes et généralement toutes les appartenances et dépendances, le tout acquis de Dame Anne de Plaignes, veuve de Messire Guy Dufour, comte de Pibrac, et de Messire Michel Dufour, comte du dit Piere (?), son fils, par contrat retenu par moi, notaire, le 24 mars 1683.

II. 2. La métairie de Capitani

Comme aussi a donné et donne… au seigneur de Cazaux, son neveu [François Paul II de Béon Cazaux, la métairie de Capitani 3Aujourd’hui Capitaine., sise et située dans la juridiction de Plaignes et de Vilautou… L’aurait acquise de Messire Jean François de Saint Jean, seigneur et baron de Fajac Massaguel et autres places, par contrat du 10 décembre 1684, avec toutes ses appartenances et dépendances, consistant la dite métairie, en droit de directe, moulin à vent noble, bâtiments, terres, prés et autres dépendances, en quoi qu’elles puissent consister, en la dite juridiction de Plaignes et de celle de Villautou.

II. 3. Diverses pièces de terre issues de la vente de la métairie de Rigaud

Les pièces de terre par le dit seigneur de Fajac réservées lors de la vente de la métairie de Rigaud, sans soi rien réserver du dit lieu pour lui acquise du dit seigneur de Cazaux son neveu, et tout ainsi que le dit seigneur de Cazaux l’avait acquise de Dame Louise de Nobles, veuve du sieur Pierre Daubergeon, seigneur de la Chevalinière, par contrat du 2 janvier dernier, reçu par Romieu, notaire, de Limoux.

« Et considérant le dit seigneur grand Prieur [François Paul I de Béon Cazaux] que les revenus des dits biens ne seraient pas suffisants pour la dotation et entretien de ladite commanderie, il y a voulu ajouter :

II. 4. Une rente annuelle et perpétuelle de 1800 livres

Il s’agit de laa rente annuelle et perpétuelle de 1800 livres qu’il possède et a acquise de la communauté de la ville d’Arles en Provence, pour la somme de 36.000 livres, par contrat passé par la dite communauté en sa faveur le 5 mai 1663. »

II. 5. Une autre rente de 500 livres

François Paul I de Béon Cazaux se dessaisit ici de « la rente de la somme de 500 livres, payable annuellement par les héritiers de Maître Antoine de Bernard de Pratz, avocat en parlement, et de Messire François de Bernard, trésorier de France en la généralité de Montauban, son fils, pour le capital de la somme de 10.000 livres. »

II. 6. La propriété d’une maison sise rue Saint Augustin à Malte

François Paul I de Béon Cazaux abandonne ici « la maison qu’il a et possède dans la ville cité Valette de Malte, rue Saint Augustin, par lui acquise de Messire frère Melchior de Barrast Culmine, chevalier dudit ordre, lequel l’avait acquise de Noble Claude de Barrast Culmine, son père, auquel elle avait été donnée par défunt Messire frère Melchior de Barrast Clumane, commandeur, quand vivait, de Castelsarrazin, lequel Melchior de Barrast Clumane l’avait achetée en 1644 à la signora Catherine Catavinuera. A noter que « le seigneur fondateur se réserve l’usage de cette maison durant les jours qui lui restent. »

II. 7. Une somme de 4000 livres

François Paul I de Béon Cazaux déclare ici qu’il a remis la somme de 4000 livres entre les mains de Me Jean Betboy, receveur des décimes au grand prieuré de Tholose, pour être la somme employée tant aux réparations qu’il convient de faire au château de la commanderie jus patronat qu’aux autres bâtiments dépendant d’icelle, ensemble pour les meubles nécessaires au château, ornements de la chapelle d’icelui, achat des bestiaux gros et menus nécessaires au labourage et culture des terres et bonifications d’icelui. »

Le total de la dotation se monte à 120.000 livres, dont 64000 livres : château, terre et seigneurie de Plaigne, métairies de Born de Caudemique, de Capitani et de Plaigne ; 36.000 livres en rentes ; la maison de Malte – non évaluée – ; 4000 livres pour l’état de la commanderie.

On saisit à la vue d’un tel total la raison pour laquelle Pierre Hippolyte de Béon a souhaité mettre la main sur la commanderie de Plaigne et favoriser l’accession de l’un ou l’autre de ses fils au commandement de cette dernière. Fils de militaire, militaire lui aussi, contraint de financer lui-même ses troupes, François de Béon Cazaux, père de Pierre Hippolyte de Béon Cazaux ne s’est pas trouvé en situation d’amasser fortune. D’où l’intérêt que Pierre Hippolyte de Béon Cazaux manifeste pour la commanderie de Plaigne et le soin qu’il prend de faire recevoir ses fils dans l’ordre de Malte. On ignore l’âge que pouvait avoir François Paul II de Béon Cazaux, son fils aîné, lorsqu’il est fait chevalier de Malte, en 1677. Joseph de Béon Cazaux, son second fils, né le 10 avril 1674, s’y trouve reçu, dit-on, à l’âge de huit ans ! en 1682 ; Bernard de Béon Casaux, son fils cadet, né le 26 mars 1681, à l’âge de douze ans, en 1693 4Cf. Catalogue des chevaliers Malte appelés succesivement chevaliers de l’ordre militaire et hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes & de Malte : 1099-1890 / publié par Louis de La Roque. – Paris : Alp. Desaide, 1891.. Il y a des passe-droits pour les neveux du grand prieur de Toulouse…

On ne sait pas en revanche pourquoi, après 1716, la succession de François Paul II de Béon Cazaux à la tête de la commanderie de Plaigne demeure obscure.

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Ci-dessus : vu en voiture, le château de Cazaux où Pierre Hippolyte de Béon est mort le 27 février 1710.

Pierre Hyppolite de Béon Cazaux meurt dans son château en 1710. Henri Joseph de Béon Cazaux est âgé alors de trente-six ans ; Bernard I de Béon Cazaux, de vingt-neuf ans. D’après Antoine du Bourg in Histoire du grand prieuré de Toulouse et des diverses possessions de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem dans le sud-ouest de la France 5Source : Antoine du Bourg (1838-1918). Histoire du grand prieuré de Toulouse et des diverses possessions de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem dans le sud-ouest de la France, avec les pièces justificatives et les catalogues des commandeurs, p. 163., Henri Joseph de Béon Cazaux ne sera commandeur de Plaigne qu’à partir de 1737. Il meurt le 7 septembre 1746 au château de la Serpent. Bernard I de Béon Cazaux, quant à lui, ne sera jamais commandeur de Plaigne, puisqu’il est devenu entre temps capitaine au régiment de la Reyne cavalerie et a épousé le 10 avril 1713 demoiselle Claire de Saint Jean de Thurin, fille de Jean Anne de Saint Jean de Thurin, seigneur de Hounoux. Mais il s’agit là sans doute d’une autre façon d’accommoder la fortune.

Qui a été commandeur de Plaigne entre 1716 et 1737 ? J’ai beau chercher, je ne trouve pas d’historien qui le dise. Conformément aux statuts de la fondation, la famille de Béon Cazaux a pu « appeler à succéder à la commanderie possiblement deux autres familles, étrangères à elle, ayant fait les mêmes preuves de noblesse ». Dans l’acte de fondation de la commanderie, François Paul I de Béon a désigné pour ce cas de figure, Alphonse de La Vergne de Tressan, fils de Marguerite Philiberte de Béon, soeur de Pierre Hippolyte de Béon Cazaux. On ignore toutefois la raison pour laquelle Henri Joseph de Béon Cazaux, qui ne s’est pas marié, n’a pu assumer la charge de commandeur de Plaigne qu’à partir de 1737. Il reste encore beaucoup de mystères à questionner dans l’histoire de la famille de Béon Cazaux et, par suite, dans celle de la commanderie de Plaigne.

References   [ + ]

1. Cf. Christine Belcikowski : Enquête sur la descendance de Jean de Lomagne et de Louise de Bertrandy ; La trace du serpent. Au château de Mirepoix. L’Harmattan. 2014.
2. Plagnes : ancien nom de Plaigne.
3. Aujourd’hui Capitaine.
4. Cf. Catalogue des chevaliers Malte appelés succesivement chevaliers de l’ordre militaire et hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes & de Malte : 1099-1890 / publié par Louis de La Roque. – Paris : Alp. Desaide, 1891.
5. Source : Antoine du Bourg (1838-1918). Histoire du grand prieuré de Toulouse et des diverses possessions de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem dans le sud-ouest de la France, avec les pièces justificatives et les catalogues des commandeurs, p. 163.

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  • Gironce at 9 h 34 min

    1685 plutôt que 1785, fondation de la commanderie de Plaigne.
    Je suppose que ledit château de Cazaux est celui de la Bastide d’En Richard ?

    • La dormeuse at 9 h 39 min

      Merci de m’avoir signalé le lapsus. Je viens de le corriger.
      Le château de Cazaux, c’est bien celui qui se trouve à Labastide-d’en-Richard.

  • Gironce at 21 h 22 min

    À la Bastide d’En Richard, j’ai vu l’église Ste Anne: un carnage! transformée en grange! L’indignité « monumentalisée. »

    • La dormeuse at 21 h 24 min

      Je l’ai vue aussi. C’est une propriété privée…