En 1791, en Ariège, on se traitait communément de cacaracà

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Le 12 juillet 1790, l’Assemblée constituante vote la Constitution civile du clergé. Le 24 août 1790, Louis XVI promulgue le décret correspondant.

Les évêques désormais sont élus par l’assemblée des électeurs du département, et les curés par celle des électeurs du district. Assignés au statut d’officiers civils, évêques et curés doivent prêter le serment solennel « d’être fidèles à la nation, à la loi et au roi et de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée Nationale et acceptée par le roi ». Les fonctions de chanoine, prébendier ou chapelain sont supprimées ; seule subsiste celle de vicaire.

A partir du 26 novembre, les évêques et les prêtres doivent prêter serment. Les prestations de serment commencent à Paris. Elles se poursuivent dans les provinces à partir du 7 janvier 1791. Elles ont lieu le dimanche et durent jusqu’à la fin du mois de février 1791. Quatre évêques 1Charles Maurice de Talleyrand-Périgord, évêque d’Autun ; Étienne Charles de Loménie de Brienne, archevêque de Sens ; Louis de Jarente de Sénas d’Orgeval, évêque d’Orléans ; Charles de La Font de Savine, évêque de Viviers. seulement et la moitié des prêtres prêtent serment, parmi lesquels à Mirepoix, le 23 janvier 1791, le curé Jean Pierre Mailhol et deux vicaires, dont Pierre Soulié 2Cf. Christine Belcikowski, Pour une généalogie de Frédéric Soulié., grand-oncle du futur Frédéric Soulié. Nombre des prêtres assermentés se rétracteront par la suite. Le pape Pie VI les y encourage dans deux brefs, déclarant ici qu’il tient les élections épiscopales et paroissiales pour nulles, et les consécrations d’évêques pour sacrilèges. Bien que frappés d’interdiction sur le sol français, ces brefs circulent largement sous le manteau.

La mise en oeuvre de la Constitution civile du clergé, à partir du printemps 1791, suscite en Ariège des troubles nombreux. Prêtres constitutionnels, dits « assermentés », « jureurs » ou « intrus », et prêtres réfractaires, dits « insermentés », se disputent l’usage des églises. Partisans des uns et fidèles des autres s’affrontent.

Le 29 novembre 1791, l’Assemblée décrète que « le serment civique sera exigé dans le délai de huit jours. Ceux qui refuseront seront tenus pour suspects de révolte et recommandés à la surveillance des autorités. S’ils se trouvent dans une commune où il survient des troubles religieux, le directoire du département pourra les éloigner de leur domicile ordinaire. S’ils désobéissent, ils seront emprisonnés pour un an au plus ; s’ils provoquent à la désobéissance, pour deux ans. La Commune où la force armée sera obligée d’intervenir, en supportera les frais. Les églises ne serviront qu’au culte salarié de l’État ; celles qui n’y seront pas nécessaires pourront être achetées pour un autre culte, mais non pour ceux qui refusent le serment. Les municipalités enverront aux départements, et ceux-ci à l’Assemblée, la liste des prêtres qui ont juré et de ceux qui ont refusé le serment, avec des observations sur leur coalition entre eux et avec les émigrés, afin que l’Assemblée avise aux moyens d’extirper la rébellion ». La Convention instaurera en la matière une politique bien pire…

Je transcris et annote ici un extrait de l’Histoire de la Révolution dans le département de l’Ariège. 1789-1795, maître ouvrage de G. Arnaud 3G. Arnaud, Histoire de la Révolution dans le département de l’Ariège. 1789-1795, p. 225 sqq., Privat, 1904..

« L’ordre était troublé partout. « Le mal est tel, disait une municipalité, qu’une étincelle peut produire un incendie affreux. »

Ce fut au point que, si nous en croyons le procureur de la commune de Mirepoix, les réfractaires avaient décidé de faire assassiner l’évêque constitutionnel 4Bernard Font, curé de Serres, nommé évêque de Pamiers le 15 mai 1791, en remplacement de Monseigneur d’Agoult, qui a refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé. et le coup aurait réussi, si on n’avait saisi à la poste une lettre « qui annonçait cet horrible complot…, ce qui dérouta les assassins 5Mirepoix, 11 juillet 1791. »

A Pamiers, on faisait alternativement la chasse aux prêtres réfractaires et aux prêtres constitutionnels, on commettait des abominations à l’église du Camp, on portait des charognes dans l’église des Carmes, on se traitait communément « de gusard 6Gusard, en occitan : fripon. et de jean foutre, de pouf 7Pouf, en occitan : enflure. Cf. Robert Geuljans, Dictionnaire étymologique de la langue d’oc. et de cacaracà » 8Cacaracà, en occitan : cocorico ; coq ; coquelicot ; mauvais terrain où il ne pousse que des coquelicots ; ornement de tête en forme de crête. 9Arch. du chanoine Ferran..

On insultait surtout les vicaires èpiscopaux : Lemercier, Bonhomme, Marquié, Soulié, Landry, Gouzy, Bonenfant et un peu plus tard Lakanal 10Oratorien, natif de Serres, Joseph Lacanal est alors grand vicaire de Bernard Font, son parent. Il deviendra député de la Convention, régicide. Issu d’une famille royaliste, il a modifié l’orthographe de son nom afin de marquer sa différence. 11Arch. du chanoine Ferran.

Les réfractaires avaient loué l’église des Carmes et quand un d’eux célébrait la messe, des personnes de tout âge et de tout sexe parcouraient les rues, arrêtaient les passants et leur disaient : « N’allez pas à la paroisse, à la messe du prêtre assermenté, vous seriez damnés ; venez aux Carmes, vous entendrez la bonne messe et vous serez sauvés. »

Le 14 août, le vicaire épiscopal, Bonhomme, chanta les vêpres dans cette église des Carmes, en présence de la garde nationale et des patriotes. A la sortie, ils furent traités de schismatiques ; les réfractaires, à leur tour, vinrent chanter les vêpres, après avoir « réhabilité » l’église profanée. Mais les patriotes les avaient suivis et un tumulte indiscriptible se produisit. Deux officiers municipaux, ne pouvant rétablir l’ordre, firent évacuer l’église. Le lendemain, elle fut fermée par la municipalité. […].

Le directoire de département chargea Baillé 12Jean Antoine Barthélémy Baillé, notaire, oncle du futur Frédéric Soulié)., procureur syndic du district de Mirepoix, de faire une enquête. Les contre-révolutionnaires le comblèrent de fêtes et il donna tort à la municipalité. Sur l’avis conforme du district, le directoire de département, vu la déclaration des droits de l’homme, ordonna la réouverture de l’église des Carmes. La municipalité de Pamiers refusa d’obéir. « Eh quoi ! s’écria-t- elle, lorsque tous les départements proscrivent cette race de réfractaires, qu’ils les chassent des villes, bourgs, villages même où ils peuvent avoir quelque habitude, quand ils ordonnent que toutes leurs églises soient fermées, lorsque l’Assemblée nationale elle-même, convaincue que c’est d’eux seuls que viennent tous les troubles, a énoncé son voeu de répudiation contre eux et s’apprête à lancer ses foudres, la ville de Pamiers, selon le sieur Baillé, sera la seule où ils mettront l’ordre et la paix ?… »

En même temps, la Société des Amis de la Constitution 13Club des patriotes. et l’Etat-Major de la garde nationale demandaient au directoire de département de rapporter son arrêté. Le directoire ne tint aucun compte de cette pétition, qu’il trouva illégale, il annula la délibération de la commune de Pamiers et se plaignit au ministre Delessart de ce que ses arrêtés n’étaient pas exécutés. Le 27 août, renversant les rôles, il défendait à Bonhomme et à tous autres conformistes de troubler, avec ou sans armes, les réfractaires dans l’exercice de leur culte. Le 16 septembre, un nouvel arrêté ordonnait la réouverture immédiate de l’église des Carmes. Le 29, le directoire écrivait à Delessart : « Ce ne sont point les non-conformistes qui troublent l’ordre public à Pamiers ; en tout, cette municipalité méconnaît l’autorité du département et se fait un jeu de ses arrêtés. »

Vadier prit la défense de la municipalité ; il écrivait le 6 septembre : « Je vais faire tous mes efforts auprès des comités d’abord et ensuite à l’Assemblée, s’il est possible, pour vous rendre la paix et la tranquillité. Je ne suis pas du tout étonné des manoeuvres des réfractaires, non plus que de la protection scandaleuse que leur accorde le directoire… »

Le jour ou l’évêque constitutionnel visita Mirepoix 14Premiers jours de juin 1791., Durand, curé de Saint-Aulin, rencontrait l’officier municipal Malroc 15Guillaume Dominique Malroc, ex-seigneur de Lafage, maire de Mirepoix en 1791-1792. et échangeait avec lui les paroles suivantes, consignées le jour même sur le registre des délibérations de la commune de Mirepoix :

Durand. — Où est cet homme ?
Malroc. — Qu’entendez-vous par cet homme ?
Durand. — Cet évêque, ce corps sans âme ?
Malroc. — Où avez-vous trouvé que ce soit un corps sans âme ?
Durand. — Dans ma théologie.
Malroc (avec douceur). — Votre théologie ne peut être différente de la véritable.
Durand (avec colère). — Oui, c’est un corps sans âme, tous les prêtres qu’il fera seront sans qualité et nuls. 16Mirepoix, 6 juin 1791.

Le curé de l’annexe de Mazerette disait en chaire que tous nos descendants seront damnés, que l’Assemblée nationale était composée de protestants, que les messes des prêtres jureurs étaient nulles, que le véritable évêque était l’ancien, que le nouveau était un corps sans âme et que lui serait toujours le véritable curé.

Fossat, curé de Lescousse, refusa de publier en chaire la constitution civile du clergé ; il disait qu’il fallait noyer tous ceux qui parlent du serment, que tous les fidèles des prêtres assermentés étaient damnés ; il fulminait contre la garde nationale, contre les députés « qui sont, disait-il, des voleurs, des monstres et des charlatans. » Il ajoutait « qu’il ne fallait pas reconnaître le nouvel évêque – il ne faut écouter qu’un prêtre approuvé par l’évêque de Rieux 17Pierre Joseph de Lastic Lescure, qui, chassé par la pression populaire, se réfugie en mai 191 à Saint-Gaudens, chez Monseigneur d’Osmond, évêque de Saint-Bertrand de Comminges, puis gagne l’Espagne en 1792. – ni les curés qui seraient nommés, en ce que l’évêque et les curés étaient des calvinistes, des luthériens et des schismatiques et qu’ils ressemblaient à Rosselloly, ministre des protestants. » 18Arch. nat. D XXIX. 2. doss. 15.

Il ne faudrait pas croire qu’il n’y eût, parmi les réfractaires, que des prédicateurs furibonds, comme le curé Fossat. On entendit quelquefois des prédications plus dignes d’une chaire chrétienne. Le 24 juin, un prêtre de Mirepoix 19Jean Pierre Mailhol prêchait sur ce texte : Petrus dixit : tu es Christus filius Dei vivi… et ego dico tibi : quia tu es Petrus et super hanc petram aedificabo ecclesiam meam. Il oppose la foi naïve de Pierre, instruit par Dieu, à la foi raisonneuse des prêtres constitutionnels (Sermet, Fauchet, etc.). Mais il déclare que « les assermentés ne sont pas sortis de la barque mystique de Pierre », et il conclut son prêche en ces termes : « De plus, comme l’a dit Saint-Augustin, il n’y a jamais de raison suffisante de rompre l’unité de l’Eglise. » 20Mirepoix, 23 janvier 1791.

Les régentes de Mirepoix, les frères de la doctrine chrétienne, le chapelain des Pénitents bleus, l’aumônier de l’hôpital et les chanoines refusèrent de prêter le serment. Le 26 juin, la municipalité décida que si les chanoines, ex-prébendiers, ne prêtaient pas le serment le jour même, ils seraient privés de leur traitement et devraient quitter la ville dans les 24 heures. Elle fit saisir à la poste les brochures suivantes, adressées au curé Viviés : Prône d’un curé sur le serment civique exigé des évêques, des curés etc ; Adresse du clergé de Rennes à son évêque ou adhésion à l’exposé des principes par les évêques, membres de l’Assemblée nationale ; Apologie du clergé de France ou commentaire raisonné sur l’instruction pastorale de l’Assemblée nationale, concernant l’organisation civile du clergé.

On avait également saisi à la poste, quelque temps auparavant, une lettre adressée à l’abbé Sérié, qui venait de rétracter son serment. Elle contenait le passage suivant, dans lequel le procureur de la commune vit des allusions au complot formé contre l’évêque : « Je sais que l’évêque constitutionnel du département s’est présenté à Mirepoix et qu’il y a été reçu avec distinction, ce triomphe ne durera pas longtemps, le Seigneur ne permettra pas que les vrais ministres soient plus longtemps outragés, bafoués, méprisés, persécutés : il n’y a plus d’église ouverte pour nous, mais ne nous décourageons pas, prenons patience et ne cessons de prier… Soyons fermes et inébranlables, estote fortes in fide, et espérons que des jours plus sereins succéderont à cet orage. » L’auteur de cette lettre, un nommé Martin, se trouvait en ce moment à Mirepoix ; la municipalité le fit arrêter.

Malgré la vigilance de la municipalité, les prêtres constitutionnels de Mirepoix étaient sans cesse menacés et insultés. A l’église même, des enfants de 12 à 13 ans enlevaient les cierges quand ils allaient dire la messe ; le vide se faisait autour d’eux ; les non-conformistes administraient les sacrements ; leurs affidés parcouraient les rues, la nuit, avec des flambeaux, poussaient des cris et manifestaient devant la porte des prêtres constitutionnels et des patriotes. 21Mirepoix, juillet, août, septembre 1791.

Voici le commentaire du procureur de la commune : « Le triomphe de l’évêque constitutionnel ne durera pas longtemps, le Seigneur ne permettra pas, etc., ne peut s’entendre qu’en un sens très criminel ; Martin, lorsqu’il écrivit cette lettre, savait que le roi allait être enlevé et qu’aussitôt, il rétracterait la sanction par lui donnée à la constitution civile du clergé ; Martin savait que l’évêque qui avait joui du triomphe, serait bientôt immolé à la rage des fanatiques coalisés dans la ville de Pamiers pour ôter la vie au digne pasteur constitutionnel, comme il fût arrivé si une lettre qui annonçait cet horrible complot n’eût heureusement été arrêtée au bureau de poste, ce qui dérouta les assassins fanatisés. » 22Mirepoix, 11 juillet 1791.

References   [ + ]

1. Charles Maurice de Talleyrand-Périgord, évêque d’Autun ; Étienne Charles de Loménie de Brienne, archevêque de Sens ; Louis de Jarente de Sénas d’Orgeval, évêque d’Orléans ; Charles de La Font de Savine, évêque de Viviers.
2. Cf. Christine Belcikowski, Pour une généalogie de Frédéric Soulié.
3. G. Arnaud, Histoire de la Révolution dans le département de l’Ariège. 1789-1795, p. 225 sqq., Privat, 1904.
4. Bernard Font, curé de Serres, nommé évêque de Pamiers le 15 mai 1791, en remplacement de Monseigneur d’Agoult, qui a refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé.
5. Mirepoix, 11 juillet 1791
6. Gusard, en occitan : fripon.
7. Pouf, en occitan : enflure. Cf. Robert Geuljans, Dictionnaire étymologique de la langue d’oc.
8. Cacaracà, en occitan : cocorico ; coq ; coquelicot ; mauvais terrain où il ne pousse que des coquelicots ; ornement de tête en forme de crête.
9, 11. Arch. du chanoine Ferran.
10. Oratorien, natif de Serres, Joseph Lacanal est alors grand vicaire de Bernard Font, son parent. Il deviendra député de la Convention, régicide. Issu d’une famille royaliste, il a modifié l’orthographe de son nom afin de marquer sa différence.
12. Jean Antoine Barthélémy Baillé, notaire, oncle du futur Frédéric Soulié).
13. Club des patriotes.
14. Premiers jours de juin 1791.
15. Guillaume Dominique Malroc, ex-seigneur de Lafage, maire de Mirepoix en 1791-1792.
16. Mirepoix, 6 juin 1791.
17. Pierre Joseph de Lastic Lescure, qui, chassé par la pression populaire, se réfugie en mai 191 à Saint-Gaudens, chez Monseigneur d’Osmond, évêque de Saint-Bertrand de Comminges, puis gagne l’Espagne en 1792.
18. Arch. nat. D XXIX. 2. doss. 15.
19. Jean Pierre Mailhol
20. Mirepoix, 23 janvier 1791.
21. Mirepoix, juillet, août, septembre 1791.
22. Mirepoix, 11 juillet 1791.

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  • Gironce at 11 h 45 min

    Voila ce qui arrive quand on fait de l’abus de pouvoir. L’orgueil, de quelque côté qu’il se manifeste, donne toujours le même résultat: on finit par s’entre tuer.

    Magnifique compte-rendu de la Dormeuse !