A propos de l’ancien Séminaire de Mirepoix

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Ci-dessus : portrait de Louis Hercule de Lévis Ventadour, évêque de Mirepoix de 1655 à 1679.

Instruit par l’exemple d’Anne de Lévis Ventadour, son père, qui a, dans le cadre des guerres de religion, mené bataille toute sa vie durant contre les ligueurs, Louis Hercule de Lévis Ventadour, nommé en 1655 évêque de Mirepoix, entend fournir à la défense de la vraie foi les moyens de s’exercer autrement, sur un autre terrain. Il s’inquiète en outre de savoir la jeunesse de Mirepoix « fort mal instruite » par les soins des seuls Trinitaires. Le 17 juin 1661, il obtint du roi Louis XIV des lettres patentes lui donnant pouvoir « d’ériger dans sa ville épiscopale un séminaire et d’unir entre autres choses les revenus du collège de Mirepoix pour servir à l’instruction des prêtres du corps dudit séminaire, à la charge que lesdits prêtres seront obligés d’instruire la jeunesse de la ville aux lettres et bonnes moeurs, ainsi que pouvaient le faire les régents ci-devant ». Il fait construire par suite, rue de la porte del Rumat (aujourd’hui rue des Pénitents Blancs), un séminaire diocésain, et, déchargeant les Trinitaires de leur ancienne fonction de maîtres d’école, il assigne aux prêtres de ce nouveau séminaire, qui ont déjà fait leurs études de philosophie et de théologie à Toulouse ou ailleurs, le soin de remplacer leurs prédécesseurs déficients 1Cf. Joseph Laurent Olive, Mirepoix en Languedoc et sa seigneurie, p. 130, Imprimerie du Champ de Mars, Saverdun, 1985.. Il fonde dans le même temps la chapelle des Pénitents Blancs, sise face au séminaire, dans la même rue.

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Ci-dessus : Pierre de la Brouë, évêque de Mirepoix de 1679 à 1720.

Louis Hercule de Lévis Ventadour meurt en 1679. En 1682, Pierre de la Brouë, son successeur, transfére le séminaire diocésain à Mazères. Au séminaire de Mirepoix, les prêtres sont remplacés alors dans leur fonction d’enseignement par les Frères des Ecoles chrétiennes, du nom de la congrégation fondée en 1680 par Jean Baptiste de la Salle. Il s’agit d’une congrégation laïque masculine. Les Frères ne sont pas prêtres, mais demeurent assujettis aux voeux traditionnels de pauvreté, chasteté, obéissance. Ils portent une soutane noire non boutonnée, munie d’un large rabat blanc. Le séminaire de Mirepoix accueille au XVIIIe siècle trois Frères, dit-on, assistés de maîtres de latinité recrutés dans la société civile ou encore dans le milieu des prêtres, dont à partir de 1755 Jean Soulié, ancien clerc tonsuré, ou à partir de 1770 Pierre Soulié, prêtre et prébendier du chapitre, puis vicaire de la cathédrale, par ailleurs frère de Jean Soulié. On reconnaîtra en la personne de ces derniers deux oncles paternels du futur Frédéric Soulié 2Cf. Christine Belcikowski : Pour une généalogie de Frédéric Soulié ; A Mirepoix, l’ancienne maison de Jean Soulié, l’un des oncles de l’écrivain Frédéric Soulié ; A Mirepoix, l’ancienne maison de l’Abbé Pierre Soulié, prêtre constitutionnel, l’un des oncles de Frédéric Soulié.. Très appréciés des Mirapiciens, les Frères seront chassés du séminaire en 1792 ; leur congrégation sera dissoute ; le séminaire, vendu au titre des biens nationaux.

1. Localisation du Séminaire de Mirepoix d’après le compoix de 1666

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Ci-dessus : localisation initiale du séminaire, d’après le schéma emprunté au site Marmion.info 3Cf. Marmion.info/Relevés/Mirepoix. Compoix du 17ème. 1666. CC13/Plan terrier du centre ville/moulons_4_cambajou_et_paraulettes..

Le Séminaire de Mirepoix figure sous ce nom, page 127, dans le compoix de 1666. Constitué alors des parcelles n° 1293, 1294, 1295, il se situe dans le pâté de maisons délimité à l’est (d’auta) par la rue Cambajou (aujourd’hui rue Frédéric Soulié) ; au sud (midy) par la rue du coin de Cambajou (aujourd’hui rue du Gouverneur Laprade) ; à l’ouest (cers) par la rue du faubourg d’Amont (aujourd’hui avenue Victor Hugo) ; au nord (aquilon, ou acquilon) par la rue de la porte del Rumat (aujourd’hui rue des Pénitents blancs). A noter que le rédacteur du compoix, Jean Escarguel, arpenteur et féodiste venu de Limoux, néglige souvent de distinguer rue de Cambajou et rue du coin de Cambajou, et parle souvent de la rue du Rumat en lieu et place de la rue de la porte del Rumat.

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Ci-dessus : extrait du compoix mirapicien de 1666, p. 127.

1666. N° 1293. « Le séminaire de Mirepoix tient une maison en plancher au faubourg del Rumat ; y a un jardin ; confronte d’auta hoirs 4Hoirs : héritiers. François Merlane et Pierre Pons dict Lavander ; cers Bertrand Esteve ; midy Jean Lestrade, ou Lastrade, boulanger ; acquilon la rue ; contient vingt quatre cannes passe faible, jardin un rusquet demy, de compoix deux livres deux sols…

N° 1294. Plus tient une autre maison en plancher ; elle même y a un jardin ; confronte d’auta Jean Ricaud jeune et Jean Lestrade ; cers hoirs Jean Pons, Jean Vidalat, notaire, Me Jean Pauc, chanoine ; midy hoirs Samson Niort et la rue [du coin] de Cambajou ; acquilon la rue del Rumat ; contient vingt quatre cannes, estimée douze cannes passe faible, jardin deux rusquets bonnne ; le compoix en compris à l’article précédent.

N° 1295. Finalement un jardin au faubourg de la porte del Rumat ; confronte d’auta le séminaire ; cers Jean Lairou ; midy Jean Vidalat notaire ; et acquilon la rue ; contient deux rusquets bonne ; de compoix neuf sols quatre deniers. »

Total
Maisons : 48 cannes = 154,8432 m2.
Jardins : 5 rusquets = 275,625 m2.
Total général : 430,4682 m2.

On sait par le compoix de 1766 5Cf. Compoix de 1766, volume 1, pp. 3-6. que dans le compoix de 1666 déjà les surfaces sont calculées en mesures de Toulouse – canne, séterée, quarterée, rusquet – et alivrées conformément à ces dernières. L’alivrement varie encore en fonction d’une table relative à l’estimation des parcelles. Cette table « contient trois degrés d’estimation des champs, vignes, preds et autres terroir et taillable de la dite communauté », et encore des « maisons et jardins » : « scavoir bon, moyen et faible », lesquels pourront estre subdivisés jusqu’à trois par premier, deuxième et troisième de bon, de même du moyen, et pareillement du faible, ce qui sera rapporté dans le dit compoix sur les parcelles de chacun habitant ». La canne de Toulouse correspond à 3,2259 m3 ; la séterée à 1764 cannes = 5690,4876 m2 ; la quarterée à 441 cannes = 1422,6219 m2 ; le rusquet à 55,125 cannes = 177,8277 m2.

2. En 1677. Extension et construction des murailles du Séminaire

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Source : Archives dép. de l’Ariège. Notaire : Vidalat. Document 5E3661 (1677).

Le 26 avril 1777, chez Maître Vidalat, notaire royal et apostolique, Monseigneur de Lévis Ventadour achète à Demoiselle Izabeau Dupred, « veuve à Monsire Samson Niort, [de son] vivant collecteur ès tailles auprès du diocèse, habitante de la présente ville, mère, tutrice et légitime administratrice des personnes et des biens de ses enfants et dudit feu Niort », « une grange à la rue de Cambajou, dont il se veut servir pour l’enclos du séminaire qu’il a fondé en la dite ville, confrontant ladite grange du côté d’auta et d’aquilon le dit enclos du séminaire ; cers Monsire Pauc [illisible], chanoine ; midi la rue ». Monseigneur de Lévis Ventadour procède à cet achat « moyennant la somme de deux cent deux livres ».

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Source : Archives dép. de l’Ariège. Notaire : Vidalat. Document 5E3661 (1677).

Le 27 avril 1677, toujours chez Maître Vidalat, Monseigneur de Lévis Ventadour achète à Jean Lestrade, boulanger, pour la somme de 240 livres, « une grange à un plancher avec un petit jardin au derrière d’icelle, dans le faubourg dudit Mirepoix, à la rue de Cambajou (aujourd’hui rue du Gouverneur Laprade), confrontant d’auta Pierre Pons, tisserand, cers et aquilon l’enclos du séminaire que Mondit Seigneur a fondé ès la présente ville, et du midy ladite rue, … pour achever l’enclos de son séminaire. »

Le 10 mai 1677, Monseigneur de Lévis Ventadour signe une convention avec Pierre Alliot, maître maçon de Belpech, « pour la bastisse des murailles du séminaire ».

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Source : Archives dép. de l’Ariège. Notaire : Jean Vidalat. Document 5E3661 (1677).

Par cette convention du 10 mai 1677, Pierre Alliot « s’oblige de bastir toutes les murailles du séminaire fondé par Mondit Seigneur Louis Hercule de Lévis Ventadour audit Mirepoix, à pierre rassié 6Rassier : quartier de pierre qu’on emploie dans la construction des murs. et chaux, du dedans et du dehors, de la largeur, espaisseur et hauteur marquées dans le plan du séminaire dont il est instruit ; d’y poser toutes les pierres de taille, tant des portes, fenestres, ceintures que des cantons 7Cantons : coins ; de poser aussy les gons de toute les portes et fenestres en posant lesdites pierres ; de faire tous les échafauds qui seront nécessaires pour la dite bastisse ; et de payer tous les manouvriers dont il aura besoin ; et Mondit Seigneur lui faira rendre tous les matériaux à pied d’oeuvre et lui fournira tous les bois, clous ou chevilles pour lesdits échafauds s’il en a besoin ; ensemble les eschelles, gajards 8Gajards : brancards ? ou civières 9Civière : engin propre à transporter des fardeaux, qui a quatre bras et est porté par des hommes., semals 10Semals : comportes ou bennes, pailes, cordes et sceaux, dont il se servira avec mesnagerie et qu’il rendra après le travail ; et ce pour moyennant trente deux sols par canne carrée… »

3. Localisation du Séminaire d’après le Livre avec muances, charges et décharges de la fin du XVIIe siècle

Plus tard, le « Livre avec muances, charges et décharges » qui constitue entre 1666 et 1766 une version intermédiaire du compoix, fournit, hélas sans date, un nouveau point sur la situation du séminaire. L’achat des deux granges, celle de Jean Lestrade et celle des héritiers de Samson Niort, ne semble encore avoir été pris en compte. A moins qu’il n’ait été retardé, pour des raisons qu’on ignore.

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Source : Archives dép. de l’Ariège. Livre avec muances, charges et décharge. XVIIe-XVIIIe.

A une date non précisée. N° 1293. « Le Séminaire de Mirepoix tient une maison en plancher au faubourg de la porte del Rumat ; y a un jardin ; confronte d’auta hoirs François Merlane, une canne, et Pierre [ illisible] Baraudis ; cers Bernard Estève ; midy Jean Lestrade, boulanger ; aquilon la rue ; contient vingt quatre cannes [illisible], seize cannes faible, huit cannes passe faible, jardin un rusquet demy, de compoix deux livres deux sols…

N° 1294. Plus tient une autre maison en plancher elle messe ; y a un jardin ; confronte d’auta Jean Ricaud Jeune et Jean Lestrade ; cers hoirs Jean Pons, Jean Vidalat, notaire, et Me Jean Pauc, chanoine ; midy hoirs Samson Niort et la rue de Cambajou ; aquilon la rue del Rumat ; contient vingt quatre cannes estimée douze cannes faibles, douze cannes passe faible, jardin deux rusquets bonne, de compoix est compris cy dessus.

N° 1295. Finalement tient un jardin au faubourg de la porte del Rumat ; confronte d’auta Bernard Estève ; cers Jean Genson ; midy Jean Vidalat, notaire ; aquilon la rue ; contient deux rusquets bonne, de compoix cinq sols quatre deniers… »

Total
Maisons : 48 cannes = 154,8432 m2.
Jardins : 5 rusquets et demi = 303,1875 m2.
Total général : 458,0307 m2.

4. En 1766. Extension maximale du Séminaire

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Ci-dessus : extrait du plan 2 du compoix de 1766.

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Ci-dessus : extrait du compoix de 1766, volume 2, p. 217.

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Ci-dessus : extrait du plan 2 du compoix de 1766.

En 1766. Plan 2. N° 178. « Le séminaire du diocèse de Mirepoix, cent dix neuf cannes maison ou autres couverts, quarante neuf cannes cour ou ciel ouvert, et cent quatre vingt sept cannes jardin, à la rue des Pénitents blancs ; confronte d’auta héritiers Estienne Rouquette et héritiers Jean Villelizier [Virelizier] ; midy rue de Cambajou ; cers Me Vidalat et héritiers du Sr Antoine Vidalat ; midy et cers les dits héritiers dudit cers, Barthélémy Clauzel ; aquilon ladite rue des Pénitents blancs ; estimé deux cents livres de rente alivré sept livres treize sols quatre deniers… »

Total
Maisons et autres couverts : 119 cannes = 383,8821 m2.
Cour ou ciel ouvert : 49 cannes = 158,0691 m2.
Jardins : 187 cannes = 603,2433 m2.
Total général : 1.145,194 m2.

De la comparaison du compoix de 1766 avec celui de 1666 et celui des muances survenues entre temps, il ressort qu’en un siècle, la surface du Séminaire a plus que doublé. Ce développement a dû se produire sous l’épiscopat de Jean François Boyer ou, plus probablement encore, sous celui de Jean Baptiste de Champflour. Reste à poursuivre la lecture des archives des notaires pour mieux connaître les étapes d’un tel développement. La surface des jardins, en 1766, l’emporte largement sur celle des maisons. Il est vrai qu’il s’agit là maintenant d’une école, au sein de laquelle, conformément aux préceptes de Jean Baptiste de la Salle, la jeunesse a lieu tout à la fois de s’initier aux sciences de la nature et de se récréer dans le cadre de jardins qui, outre leur fonction éducative ou dérivative, fournissent en outre à la consommation des enseignants et des enseignés.

Hormis un pan de muraille rue des Pénitents blancs, et peut-être le puits – mais je n’ai pu le vérifier -, il ne reste plus rien aujourd’hui de l’ancien Séminaire de Mirepoix. Voici les maisons qui occupent l’emplacement du dit Séminaire rue des Pénitents blancs et rue du Gouverneur Laprade :

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Ci-dessus, de gauche à droite : la muraille commandée en mai 1677 et l’allure actuelle des deux anciennes maisons du Séminaire…

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Ci-dessus, de gauche à droite : l’ancienne maison de Jean Vidalat, les anciennes écuries de Jean Vidalat, et l’allure actuelle de l’ancienne grange de Jean Estrade, achetée par Monseigneur de Lévis Ventadour en avril 1677…

References   [ + ]

1. Cf. Joseph Laurent Olive, Mirepoix en Languedoc et sa seigneurie, p. 130, Imprimerie du Champ de Mars, Saverdun, 1985.
2. Cf. Christine Belcikowski : Pour une généalogie de Frédéric Soulié ; A Mirepoix, l’ancienne maison de Jean Soulié, l’un des oncles de l’écrivain Frédéric Soulié ; A Mirepoix, l’ancienne maison de l’Abbé Pierre Soulié, prêtre constitutionnel, l’un des oncles de Frédéric Soulié.
3. Cf. Marmion.info/Relevés/Mirepoix. Compoix du 17ème. 1666. CC13/Plan terrier du centre ville/moulons_4_cambajou_et_paraulettes.
4. Hoirs : héritiers.
5. Cf. Compoix de 1766, volume 1, pp. 3-6.
6. Rassier : quartier de pierre qu’on emploie dans la construction des murs.
7. Cantons : coins
8. Gajards : brancards ?
9. Civière : engin propre à transporter des fardeaux, qui a quatre bras et est porté par des hommes.
10. Semals : comportes ou bennes

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  • Gironce at 10 h 39 min

    Magnifique travail de recherche, toujours inégalé. Nous sommes fiers d’habiter dans la grange…