A propos de la Charbonnerie à Pamiers

pomies1822

 

Ci-dessus : portrait du sergent-major Jean Joseph Pomiès, ou Pommier, né à Pamiers le 22 prairial an IV (10 juin 1796), guillotiné à La Rochelle le 21 septembre 1822.

Rapport de Félix Pasquier concernant la communication de de M. Morère auprès de Société ariégeoise des sciences, lettres et arts 11912 (vol. 13)-1913, p. 392 et 398.

« M. Morère 2Philippe Morère (1870-1926), professeur d’histoire au lycée de Foix, secrétaire général de la société ariégeoise des sciences, lettres et arts fait part des surprises que lui réservent ses recherches concernant certaines périodes de l’histoire du département de l’Ariège au XIXe siècle.

Sous la Restauration, il existait à Pamiers une vente de carbonari dont l’activité était signalée par le Préfet 3Pierre Joseph Vialètes de Mortarieu, nommé le 13 juillet 1819 préfet de l’Ariège, admis à la retraite en 1830. au Ministre de l’Intérieur 4Joseph Jérôme, comte Siméon, ministre de l’Intérieur et président de la commission de l’Instruction publique de février 1820 à décembre 1821. : ce fut surtout pendant la guerre d’Espagne (1822-1825) que cette ramification des loges centrales fît sentir son influence à Pamiers.

Delprat, ancien capitaine en retraite est surveillé comme un des partisans les plus ardents ; Pomiès 5Jean Joseph Pomiès (graphie de l’acte de naissance) ou Pommier, né à Pamiers le 22 prairial an IV (10 juin 1796, initialement apprenti bourrelier., originaire de Pamiers, sergent au 45e de ligne, vient passer un congé dans sa ville natale ; il noue des relations avec Delprat, que le Préfet soupçonne d’avoir séduit le sous-officier et de l’avoir entraîné dans les complots contre la monarchie. Pomiès fit partie du groupe connu sous le nom des quatre sergents de La Rochelle 6Convaincus de complot carbonariste, Jean-François Bories, 26 ans, Jean-Joseph Pommier, 25 ans, Marius Raoulx, 24 ans, et Charles Goubin, 20 ans, tous sergents du 45e régiment d’infanterie basé en 1821 à Paris, sont guillotinés le 21 septembre 1822 à La Rochelle, où, par mesure de précaution, leur régiment a été transféré en janvier 1822. A l’initiative de La Fayette, qui est l’un des chefs occultes de la Charbonnerie, on résout alors de leur élever par souscription un monument au lieu de leur sépulture. Le monument sera élevé dans le cimetière du Montparnasse. Il se trouve placé sur un monticule et se compose d’une colonne brisée, sur laquelle sont inscrits les noms des quatre sergents de La Rochelle et la date de leur mort. parce qu’ils furent exécutés dans cette ville.

M. Morère donne quelques explications complémentaires sur les menées de la loge des Carbonari existant à Pamiers sous la Restauration ; il est curieux de constater qu’elle tenait ses séances dans une maison appartenant à Vadier 7Il ne s’agit pas de la maison natale de Vadier, situé à Pamiers rue des Nobles (aujourd’hui n° 22 rue Charles de Gaule), mais de la maison que Madame Vadier mère a acheté ensuite, toujours à Pamiers, rue Boulbonne. Cette maison a été récemment démolie pour la rénovation du Pont-Neuf. Ne pourrait-on pas en déduire que les Carbonari étaient en relations avec le vieux conventionnel, qui était exilé à Bruxelles en sa qualité de régicide. C’est une supposition qu’un concours de circonstances rend vraisemblable, surtout quand on sait que Delprat, le directeur de la poste, appartenait à l’association et qu’il était administrateur des biens de Vadier. »

Je me suis renseignée sur l’ex-capitaine Delplat 8Cf. Archives nat., Base Lénore, cote : LH/721/2 ; notice n° L0721002..

Il s’agit de François Joseph Paul Delprat, né en 1771, marié à Jeanne Ferran, fils d’Antoine Delprat et de Magdeleine Destrem, mort à Toulouse en 1827.

Carrière militaire : engagé volontaire en 1792 dans le 7e bataillon de la Haute-Garonne ; amalgamé en 1794 dans la 27e brigade légère ; passé en 1799 à la 14e brigade de ligne ; caporal en mars 1799 ; sergent en septembre 1799 ; passé en 1803 au 21e Léger ; sergent major en mai 1803 ; adjudant sous-officier en janvier 1806 ; sous-lieutenant en juillet 1806 ; capitaine en juillet 1811 ; passé au 3e Léger en août 1814.

24 années de service, 16 campagnes, 2 blessures : 1793, an I, an II, Pyrénées orientales ; an IV, an V, an VI, an VII, armée d’Italie ; an XIV et 1806, côtes d’océan ; 1807-1808, grande armée, blessé à la cuisse gauche le 14 juin 1807 à la bataille de Friedland ; 1809-1813, Espagne, Portugal, blessé au bras gauche le 16 janvier 1809 à la Corogne (Espagne) ; 1814, Pyrénées.

Nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1807, François Joseph Paul Delprat est admis à la retraite en 1816 et bénéficie à ce titre d’une pension de 1200 francs. Il se trouve signalé la même année en tant qu’homme de confiance de Vadier, alors en fuite. Il signe cependant le serment de fidélité au roi en 1817. Il devient ensuite directeur de la poste des lettres à Pamiers.

J. Gros détaille dans un article de la Revue des Pyrénées le rôle qui fut celui du capitaine Delprat en 1816, lors de la fuite de Vadier, recherché comme régicide, d’où réfugié en Belgique.

Le 7 février 1816, au matin, le gendarme chargé de signifier à Vadier la décision prise à son égard ne trouva à Peyroutet 9Marc Guillaume Alexis Vadier demeurait au château de Peyroutet, ancien prieuré dépendant de l’évêché de Pamiers. Situé sur le territoire de la commune de Montaud, resté inchangé depuis le départ de Vadier, le domaine comprend une maison de maître avec une partie habitation, le pigeonnier et les communs ; la maison du régisseur ; un four en maçonnerie, un parc planté au 18e siècle. Le bâtiment principal se compose d’un rez-de-chaussée réservé aux cuisines et pièces de service, un étage avec salon et pièces principales, un dernier niveau mansardé regroupant les chambres. Les pièces conservent aujourd’hui encore leurs papiers peints, boiseries et ferronneries d’époque. que sa servante, qui lui désigna le capitaine en demi-solde Delprat comme étant l’homme de confiance du conventionnel. Delprat déclara que Vadier était parti pour Paris cinq jours auparavant !

Le préfet se dit que si Vadier n’est pas rentré dans l’Ariège, il pourrait fort bien ne pas en être sorti. En mars 1816, pour en avoir le coeur net, il ordonne aux brigades de gendarmerie de Pamiers et de Saverdun d’opérer une visite domiciliaire à Peyroutet. On ne trouve que Delprat, qui communique au lieutenant de gendarmerie une lettre de Vadier annonçant qu’il est arrivé à Mons le 21 février avec sa femme et sa fille. Cette lettre, qui porte le timbre de Mons, est écrite de sa propre main, ainsi que le constate le sous-préfet en comparant l’écriture et celle d’autres lettres de Vadier. Le sous-préfet, qui était décidé à établir les gendarmes dans la partie du bâtiment appelée maison du maître avec ordre de ne laisser entrer personne, afin de prendre Vadier par la famine, fait cesser les recherches.

La lettre de Vadier est remise au préfet, qui n’est encore qu’à moitié rassuré. Pour plus de précautions, il demande à Delprat, qui a tout intérêt à obéir pour éviter de nouvelles perquisitions, de produire des attestations émanant des autorités de la résidence de Vadier. En outre, il demande au ministre de la police comment l’ex-conventionnel a pu, malgré la décision prise par les ministres des quatre cours alliées, être autorisé à se rendre à Mons. Cette question embarrassante ne paraît pas avoir reçu de réponse.

Par contre, Edmond Du Pré, maire de Mons, envoie une déclaration attestant que Vadier est arrivé le 21 février dans cette ville, où il a résidé depuis sans interruption. Le préfet put alors respirer à l’aise.

La haine contre Vadier n’était pas encore assouvie. A la fin de mai 1816, le sous-préfet chargea la garde nationale de Montaut, commandée par un nommé Tisseyre, de se rendre à Peyroutet pour désarmer le capitaine Delprat. Ce dernier fut invectivé avec violence, et on maltraita les paysans attachés au domaine. Le préfet estima qu’on avait dépassé la mesure. — Une pareille conduite, écrivait-il, ne se justifie pas, « quelque coupables que soient le sieur Vadier et ses adhérents » 10J. Gros, « Les conventionnels régicides de l’Ariège en 1816 » in Revue des Pyrénées, tome XIX, pp. 103-105, Privat, 1907.

De la collusion entre François Joseph Paul Delprat et Marc Guillaume Alexis Vadier, puis entre François Joseph Paul Delprat et Jean Joseph Pomiès, il ressort que la Charbonnerie s’inscrit dans le sillage de la Révolution, qu’elle tente d’en relancer l’oeuvre, et pourquoi pas de l’achever, par des moyens qui ne sont plus dans les années 1820 ceux de la terreur, mais ceux de l’entrisme et du complot.

La mouvance carbonariste appaméenne m’intéresse, car elle éclaire de façon jusqu’ici inexplorée le carbonarisme bien connu de Frédéric Soulié.

En 1820, étudiant en lettres et en droit, Frédéric Soulié loge à l’hôtel de la Chartreuse, situé à l’extrémité du Luxembourg, au bout du jardin botanique. Son ami Jules Janin le sait carbonaro : « Il [Frédéric Soulié] mena, dans les écoles de la Restauration, une jeunesse politique; il conspirait, le malheureux ! » 11Jules Janin, Histoire de la littérature dramatique, tome 5, p. 21 sqq., édition Michel Lévy frères, Paris, 1853-1858.. Le 45e régiment d’infanterie se trouve basé rue de la Montagne Sainte-Geneviève. Frédéric Soulié y a des amis carbonari, dont possiblement Jean Joseph Pomiès, Ariégeois comme lui.

A la fin de l’année universitaire 1820-1821, avec d’autres camarades Frédéric Soulié se voit expulsé de l’École de droit, pour avoir signé des pétitions libérales et pris une part active à la révolte contre le doyen. Signalés comme carbonari, Frédéric Soulié et ses camarades devront s’inscrire à l’Ecole de Rennes et y achèveront leur droit « comme des forçats, sous la surveillance de la police ». Avant la rentrée de 1820 à Rennes, Frédéric Soulié juge prudent de se mettre au vert en Ariège. Il se peut qu’il y retrouve Jean Joseph Pomiès, et plus encore qu’il y rencontre François Joseph Paul Delprat.

Espagne, Italie, Espagne et Portugal derechef, François Joseph Paul Delprat, Bertrand Clauzel ; Norbert Baillé, oncle maternel de Frédéric Soulié, mort d’une blessure à la jambe, le 29 novembre 1810, à l’hôpital de Santarem, en Portugal ; François Melchior Soulié, père de Frédéric Soulié, tous ont partagé les mêmes campagnes. Tous Jacobins de coeur, tous Ariégeois, tous « pays », ils se connaissent forcément. En 1820, je doute que le Frédéric Soulié de vingt ans ait manqué de rencontrer l’ex-capitaine François Joseph Paul Delprat, « pays » de son père, « pays » de son oncle maternel, « pays » de son « oncle » Bertrand Clauzel. Je doute qu’il ait manqué de discuter avec eux de la situation présente, des idéaux de la République et de ce que la Restauration en a fait.

En découvrant que Pamiers a été un foyer de carbonarisme, je mesure combien le carbonarisme de Frédéric Soulié doit à l’Ariège, cependant qu’il passe pour fruit de la grande histoire parisienne seulement.

References   [ + ]

1. 1912 (vol. 13)-1913, p. 392 et 398.
2. Philippe Morère (1870-1926), professeur d’histoire au lycée de Foix, secrétaire général de la société ariégeoise des sciences, lettres et arts
3. Pierre Joseph Vialètes de Mortarieu, nommé le 13 juillet 1819 préfet de l’Ariège, admis à la retraite en 1830.
4. Joseph Jérôme, comte Siméon, ministre de l’Intérieur et président de la commission de l’Instruction publique de février 1820 à décembre 1821.
5. Jean Joseph Pomiès (graphie de l’acte de naissance) ou Pommier, né à Pamiers le 22 prairial an IV (10 juin 1796, initialement apprenti bourrelier.
6. Convaincus de complot carbonariste, Jean-François Bories, 26 ans, Jean-Joseph Pommier, 25 ans, Marius Raoulx, 24 ans, et Charles Goubin, 20 ans, tous sergents du 45e régiment d’infanterie basé en 1821 à Paris, sont guillotinés le 21 septembre 1822 à La Rochelle, où, par mesure de précaution, leur régiment a été transféré en janvier 1822. A l’initiative de La Fayette, qui est l’un des chefs occultes de la Charbonnerie, on résout alors de leur élever par souscription un monument au lieu de leur sépulture. Le monument sera élevé dans le cimetière du Montparnasse. Il se trouve placé sur un monticule et se compose d’une colonne brisée, sur laquelle sont inscrits les noms des quatre sergents de La Rochelle et la date de leur mort.
7. Il ne s’agit pas de la maison natale de Vadier, situé à Pamiers rue des Nobles (aujourd’hui n° 22 rue Charles de Gaule), mais de la maison que Madame Vadier mère a acheté ensuite, toujours à Pamiers, rue Boulbonne. Cette maison a été récemment démolie pour la rénovation du Pont-Neuf.
8. Cf. Archives nat., Base Lénore, cote : LH/721/2 ; notice n° L0721002.
9. Marc Guillaume Alexis Vadier demeurait au château de Peyroutet, ancien prieuré dépendant de l’évêché de Pamiers. Situé sur le territoire de la commune de Montaud, resté inchangé depuis le départ de Vadier, le domaine comprend une maison de maître avec une partie habitation, le pigeonnier et les communs ; la maison du régisseur ; un four en maçonnerie, un parc planté au 18e siècle. Le bâtiment principal se compose d’un rez-de-chaussée réservé aux cuisines et pièces de service, un étage avec salon et pièces principales, un dernier niveau mansardé regroupant les chambres. Les pièces conservent aujourd’hui encore leurs papiers peints, boiseries et ferronneries d’époque.
10. J. Gros, « Les conventionnels régicides de l’Ariège en 1816 » in Revue des Pyrénées, tome XIX, pp. 103-105, Privat, 1907.
11. Jules Janin, Histoire de la littérature dramatique, tome 5, p. 21 sqq., édition Michel Lévy frères, Paris, 1853-1858.

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