Un peu de philosophie. Quand Aristote bat le briquet de la fiction

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Ci-dessus : ruines d’une fontaine de l’ancienne Mégare grecque.

Sans doute la possibilité que le Vrai fût indépendant du Réel, et la recherche de la vérité, libre de toute obligation à l’endroit de ce dernier, a-t-elle été envisagée par Aristote, qui formule, dans la Métaphysique, ce propos désenchanté : « Car en ce qui concerne le Vrai, dans ce qu’il a d’ici et maintenant saisissable, si ceux-là même qui le recherchent et le préviennent avec le plus d’attention, nourrissent et développent de telles hypothèses, comment ne trouverait-on pas décourageante l’affaire de la philosophie » ? S’il s’avérait que ces derniers eussent raison, dit Aristote, songeant à Platon, Protagoras, et autres « amis des idées », c’est l’étude même de la physis qu’on doit tenir pour nulle et non avenue ». Auquel cas, conclut le Stagirite, l’affaire qui revient à la philosophie serait, par exemple, de « trancher si là-présentement nous sommes endormis, ou nous sommes éveillés » !

Contestant que la philosophie pût tenir du rêve éveillé, Aristote ne laisse pas de conjurer quelque effroi, comme en témoigne, dans le livre M de la Métaphysique, l’avertissement proféré à l’encontre de Platon et des siens : « Je tiens pour fiction – en grec plasma – ce qui, pour satisfaire à une hypothèse, viole la vérité ». Incriminant le bien-fondé de l’hypothèse du rêve éveillé, Aristote précise que, « affaire atopique et par là plasmatique », l’hypothèse en question tire son indifférente plasticité de son atopie initiale. Absoute de toute obligation à l’endroit de l’ici et du maintenant, l’hypothèse déploie sa trophicité sans limite, de telle sorte qu’elle passe la mesure de la réalité.

D’où, observe Aristote, le visage monstrueux que revêt la dite réalité, par exemple dans la doctrine non écrite de Platon 1Doctrine non écrite, mais professée oralement par Platon et rapportée par les disciples du maître. : « Si la Tétrade en soi est l’Idée d’un être, du cheval ou du blanc par exemple, et si la Dyade en soi est l’homme, l’homme devra être une partie du cheval » ; ou encore chez Eurytus de Tarente : « Eurytus, quant à lui, arrêtait un nombre pour chaque chose, par exemple tel nombre pour l’homme, tel autre pour le cheval, et, comme d’autres infèrent des nombres dans les figures du triangle et du carré, il traduisait en cailloux l’essence de tout être vivant ».

Aristote use du mot πλάσμα, plasma, ou fiction, pour désigner dans l’hypothèse numérologique, ou encore dans celle du rêve éveillé, ce qu’il tient pour pur jeu de langage : « c’est parler pour ne rien dire, ou faire des métaphores ». Cependant il s’accorde parfois, à fin de réfutation, le menu plaisir de formuler lui aussi des hypothèses « en l’air », des hypothèses pour rire, comme, par exemple, celle du philosophe qui fait route vers Mégare.

Un philosophe, qui s’est levé avant le jour, fait route sur la route de Mégare. La nuit ne s’est pas encore retirée dans ses cavernes profondes. Il se dit ami des idées, non point de la terre, ni de ces chemins trop terrestres qui semblent courir sous nos pieds et cependant ne bougent pas, de même que la flèche semble voler sur nos têtes et cependant demeure en repos. Tout mouvement, en effet, est mirage, songe le Mégarique, car un mouvement qui n’est pas achevé n’est pas encore commencé.

Pourquoi donc alors ce philosophe fait-il route vers Mégare, au lieu de rester tranquillement chez lui, se bornant à penser qu’il fait route ?

Pourquoi donc alors lorsque au point du jour il marche au devant d’un puits ou d’un précipice, ce philosophe ne se risque-t-il pas plus avant au lieu de se tenir sur ses gardes, comme s’il pensait que ce n’est finalement pas la même chose, les fortunes de la pensée et les infortunes des chemins terrestres ? Aristote, qui ne dédaigne pas l’ironie, remarque ici que les gens de Mégare se targuent d’être les inventeurs de la comédie.

Ailleurs, toujours à fin de réfutation, Aristote formule des hypothèses moins dérisoires, à propos par exemple du lieu des corps, que d’aucuns disent infini. Mais appliquant les dites hypothèses au cas de la motte de terre, il confère à ce cas une exemplarité surprenante, au point que, la surprise jouant ici à l’encontre de l’exemplarité, le cas de la motte de terre déborde le champ de l’exemplaire et déploie ce faisant quelque plasticité subreptice : « soit, par exemple, une motte de terre ; où sera-t-elle mue, où demeurera-t-elle en repos ? Car le lieu propre au corps, corps en quoi consiste cette dernière, est infini. Elle l’occuperait donc tout entier ? Mais comment ? Quel serait, dans ce cas, son repos, et son mouvement ? Demeurera-t-elle partout en repos ? Elle n’encourra donc pas d’être mue ! »

L’histoire de la motte de terre et celle de l’homme qui fait route vers Mégare, montrent semblablement que chez Aristote le processus de la réfutation peut avoir parfois quelque chose de discrètement plasmatique. Aristote cependant mène ce processus conformément aux règles du genre. Soumettant l’hypothèse adverse à l’épreuve des questions, il laisse la dite hypothèse s’invalider d’elle‑même. Le tour faussement dubitatif, ou interro-négatif, des questions rend au demeurant prévisible la ruine de l’hypothèse. Mais, retardant cette dernière, le jeu des questions qui s’entrecroisent ménage une sorte de vue oblique sur une autre scène, sise en arrière-plan de la réfutation, scène sur laquelle se déploierait, de façon limbique, quelque minuscule fiction. Minuscule ? Dans l’intime de la lecture, qui sait ? Mais le rideau tombe aussi vite qu’il s’est levé.

Abandonnant le Mégarique au bord du précipice, et la motte de terre à son lieu propre, Aristote passe de la réfutation à la démonstration, exercice à l’issue duquel le Vrai, dans ce qu’il a d’ici et maintenant saisissable, se laisse formuler sur le mode aporétique dans le cadre du raisonnement qui suit : « En somme, il est impossible que le lieu soit infini, et/ou le corps. Car le « quelque part », qui fait être en un lieu, cela indique le haut et le bas, ainsi que les autres coordonnées, chacune de ces dernières constituant une limite. »

N’ayant pas de « quelque part », qui fasse être en un lieu, la fiction, quant à elle, autorise aux corps qu’elle met en scène, l’infini. Or incapable d’indiquer ni le haut ni le bas, ni aucune des autres coordonnées, l’infini constitue le précipice ontologique, au sein duquel il demeure indifférent de savoir si le Mégarique tombera, tombera pas dans le précipice, puisqu’un tel précipice est ici comme la tombe : le nulle part de la « double absence ». Pour ce que la fiction n’a pas de bord, qu’elle avale tout, faisant son affaire de la philosophie même, Aristote la dénonce, s’efforçant d’en conjurer l’originaire trophicité, du moins dans ce que celle‑ci a de patent chez Platon et Eurytus. Mais, volens nolens, il se plaît lui-aussi à cultiver cette dernière, au moins fugitivement, quand, à fin de réfutation, il entreprend de tourner la fiction à l’encontre de Platon et des siens. On jugera si, en l’occurrence, c’est la fiction qui sert de cheval de Troie à l’encontre, ou l’encontre qui fait brasiller l’amadou de la fiction.

Adapté de Christine Belcikowski, Mimêsis et Alêtheia, ou une poétique du Vrai, II. Aristote. 2001. Presses Universitaires de Lille.

References   [ + ]

1. Doctrine non écrite, mais professée oralement par Platon et rapportée par les disciples du maître.

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