Jean Jacques Rousseau. L’écriture du trouble délicieux

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Ci-dessus : illustration de Julie ou la nouvelle Héloïse / jean Michel Moreau(1741-1814), dessinateur ; Augustin de Saint-Aubin (1736-1807), Noël Le Mire (1724-1800), Nicolas De Launay (1739-1792), Antoine Jean Duclos, graveurs (1742-1795) ; Maurice Quentin de Latour, peintre ; 1774.

L’idylle, dans la Nouvelle Héloïse, se noue au bord du lac Léman. Julie d’Etange, jeune fille noble, et Saint-Preux, son précepteur, simple roturier, sont tombés amoureux l’un de l’autre. Ils cèdent un jour à un moment d’égarement. Un baiser ! Sommé ensuite par Julie de s’éloigner quelque temps, Saint-Preux voyage dans le Valais. Dans une lettre adressée à la jeune fille, il évoque le trouble que lui inspire la beauté des jeunes Valaisannes. « Des yeux accoutumés à vous voir, remarque-t-il, sont difficiles en beauté ».

« Un autre usage qui ne me gênait guère moins, c’était de voir, même chez des magistrats, la femme et les filles de la maison, debout derrière ma chaise, servir à table comme des domestiques. La galanterie française se serait d’autant plus tourmentée à réparer cette incongruité, qu’avec la figure des Valaisannes, des servantes même rendraient leurs services embarrassant. Vous pouvez m’en croire, elles sont jolies puisqu’elles m’ont paru l’être. Des yeux accoutumés à vous voir sont difficiles en beauté.

Pour moi, qui respecte encore plus les usages des pays où je vis que ceux de la galanterie, je recevais leur service en silence avec autant de gravité que don Quichotte chez la duchesse. J’opposais quelques fois en souriant les grandes barbes et l’air grossier des convives au teint éblouissant de ces jeunes beauté timides, qu’un mot faisait rougir, et ne rendait que plus agréables. Mais je fus un peu choqué de l’énorme ampleur de leur gorge qui n’a dans sa blancheur éblouissante qu’un des avantages du modèle que j’osais lui comparer ; modèle unique et voilé, dont les contours furtivement observés me peignent ceux de cette coupe célèbre à qui le plus beau sein du monde servit de moule.

Ne soyez pas surprise de me trouver si savant sur des mystères que vous cachez si bien : je le suis en dépit de vous ; un sens en peut quelquefois instruire un autre : malgré la plus jalouse vigilance, il échappe à l’ajustement le mieux concerté quelques légers interstices par lesquels la vue opère l’effet du toucher. L’oeil avide et teméraire s’insinue impunément sous les fleurs d’un bouquet ; il erre sous la chenille et la gaze, et fait sentir à la main la résistance élastique qu’elle n’oserait éprouver. » 1Jean Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, ou Lettres de deux amans, Habitans d’une petite ville au pied des Alpes. Première partie. XXIII. Lettre à Julie.

Le « plus beau sein du monde » est, d’après la tradition mentionnée par Saint-Preux, celui d’Hélène, sur le modèle duquel, dans le temple de Minerve à Lindos, dans l’île de Rhodes, une coupe a été moulée.

« Minervae templum habet Lindos, insulae Rhodiorum, in quo Helena sacra vit calycem ex electro. Adjicit historia, mammae suas mensura. Electri natura est, ad lucernarum lumina clarius argento splendere. Quod est nativum, et venena deprehendit. Namque discurrunt in calycibus arcus, caelestibus similes, cum igneo stridore: et gemina ratione praedicunt. »

« Lindos, dans l’île de Rhodes, a un temple de Minerve où Hélène consacra une coupe d’électrum 2Cf. Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre XXXIII : « Tout or contient de l’argent en proportion variable : quelquefois un dixième, ici un neuvième, ailleurs un huitième. Quand la proportion de l’argent est un cinquième, l’or se nomme électrum. On trouve des parcelles d’électrum dans l’or appelé canaliense. On fait aussi de l’électrum artificiel en mêlant de l’argent et de l’or.. L’histoire ajoute qu’elle avait été moulée sur le sein d’Hélène. Une propriété de l’électrum, c’est d’être aux lumières plus éclatant que l’argent. L’électrum natif a de plus la vertu de déceler les poisons : des iris semblables à l’arc-en-ciel se dessinent sur la coupe, avec un bruissement semblable à celui de la flamme ; on a ainsi deux indices [du poison]. » 3Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre XXXIII, traduction Emile Littré.

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Ci-dessus : Jacques Stella, Clélie passant le Tibre, détail, circa 1640.

Quant à la gorge des belles Valaisannes, elle exerce sur les sens de Saint-Preux le même effet que la guitare d’Altisidore sur Don Quichotte, dans l’épisode cervantin du séjour chez la Duchesse, ou dans le ballet comique, librement inspiré de l’épisode cervantin et intitulé Don Quichotte chez la Duchesse, oeuvre que l’on doit à Joseph Bodin de Boismortier, compositeur, et à Charles-Simon Favart, librettiste, sachant que Jean Jacques Rousseau, qui composait alors les Muses galantes, a probablement assisté à la création de Don Quichotte chez la Duchesse le 12 février 1743 à l’Opéra de Paris.

« Je recevais leur service en silence, dit Saint-Preux des jeunes filles valaisannes, avec autant de gravité que don Quichotte chez la duchesse. J’opposais quelques fois en souriant les grandes barbes et l’air grossier des convives au teint éblouissant de ces jeunes beauté timides, qu’un mot faisait rougir, et ne rendait que plus agréables. Mais je fus un peu choqué de l’énorme ampleur de leur gorge… »

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Ci-dessus : Historia del Famoso Cavallero Don Quixote de la Mancha. Planche X : Don Quichotte fait demander par Sancho à la Duchesse la permission de la voir. Edition by Rev. John Bowle, London, 1781.

Le Duc et la Duchesse, chez Cervantès, connaissent de réputation le chevalier à la triste figure ainsi que Sancho, son drôle d’écuyer, et ils les accueillent triomphalement dans leur château. Mais il s’agit là d’une mise en scène visant à faire des deux compagnons l’objet de leur risée. Don Quichotte, parfait amant de « la sans pareille Dulcinée » doit ainsi essuyer les avances d’Altisidore, suivante de la duchesse, qui, sur l’ordre de cette dernière, chante pour lui une chanson d’amour. Il la repousse vertueusement, mais elle le flatte au point que, la nuit suivante, il se saisit d’une guitare, et chante à son tour une chanson qu’il a composée en réponse à celle d’Altisidore. La sérénade se trouve interrompue par des chats dont l’un lui griffe cruellement le visage.

Lorsque le Don Quichotte de Bodin de Boismortier et de Favart débarque chez la Duchesse, « celle-ci pense d’abord à en faire l’objet d’un divertissement destiné à ses invités. Elle estime que le ridicule amour que le chevalier porte à l’inaccessible Dulcinée mérite bien quelques niches. Mais le Duc n’est pas d’accord, la constance de Don Quichotte l’émeut. « Gageons, lance alors la Duchesse, gageons que cette belle fidélité ne résistera pas aux attraits de ma suivante, Altisidore ». Et voilà la fête changée en joute amoureuse, façon Choderlos de Laclos, et Don Quichotte changé en pion entre les mains fantasques et cruelles de ses hôtes. […]. Finalement changé en ours, Don Quichotte fait triompher le Duc : car, tout au long de ses aventures, le Chevalier est resté fidèle à sa Dulcinée, en dépit des métamorphoses imposées à celle-ci par Altisidore. » 4Cf. Opéra baroque. Don Quichotte chez la Duchesse..

Comme la rencontre de Don Quichotte et d’Altisidore, la rencontre de Saint-Preux et des jeunes filles valaisannes montre assez la nature du poison auquel s’expose l’amant de la belle Julie, hélas rendue ici par l’absence dont elle brille, aussi fantômatique que l’inaccessible Dulcinée.

« Lindos, dans l’île de Rhodes, a un temple de Minerve où Hélène consacra une coupe d’électrum. L’histoire ajoute qu’elle avait été moulée sur le sein d’Hélène.

Une propriété de l’électrum », autrement dit celle du sein d’Hélène, ainsi moulé, ou encore celle du sein des jeunes filles valaisannes, « c’est d’être aux lumières plus éclatant que l’argent. L’électrum natif a de plus la vertu de déceler les poisons : des iris semblables à l’arc-en-ciel se dessinent sur la coupe, avec un bruissement semblable à celui de la flamme… »

Or, miracle de la fantasmatique amoureuse, le « poison » se révèle ici pharmakon 5Indifféremment remède ou poison, même sans organe ni instrument, le pharmakon agit.. Tandis que « des iris semblables à l’arc-en-ciel se dessinnent sur la coupe, avec un bruissement semblable à celui de la flamme », la pulsion scopique se mue par effet de continuité sensible, là maintenant chez Saint-Preux, en toucher du sein de Julie !

Ne soyez pas surprise de me trouver si savant sur des mystères que vous cachez si bien: je le suis en dépit de vous ; un sens en peut quelquefois instruire un autre : malgré la plus jalouse vigilance, il échappe à l’ajustement le mieux concerté quelques légers interstices par lesquels la vue opère l’effet du toucher. L’oeil avide et teméraire s’insinue impunément sous les fleurs d’un bouquet ; il erre sous la chenille et la gaze, et fait sentir à la main la résistance élastique qu’elle n’oserait éprouver. »

L’oeil fait sentir à la main la résistance élastique… Ainsi culmine, chez Jean Jacques Rousseau, l’écriture du trouble délicieux.

Jean Jacques Rousseau publie La Nouvelle Héloïse en 1761. En 1787, suite à une commande royale destinée à la Laiterie de Rambouillet, Jean-Jacques Lagrenée le Jeune crée un bol sein, ou jatte-téton, dont Marie-Antoinette, qui en possédait quatre exemplaires, usera pour boire son lait. La légende de l’histoire veut que ce bol ait été moulé sur le sein de la reine.

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Ci-dessus : Bol sein créé en 1787 par Jean Jacques Lagrenée le Jeune à la Manufacture de Sèvres pour la Laiterie de Rambouillet.

A lire aussi : Dossier Jean Jacques Rousseau

References   [ + ]

1. Jean Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, ou Lettres de deux amans, Habitans d’une petite ville au pied des Alpes. Première partie. XXIII. Lettre à Julie.
2. Cf. Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre XXXIII : « Tout or contient de l’argent en proportion variable : quelquefois un dixième, ici un neuvième, ailleurs un huitième. Quand la proportion de l’argent est un cinquième, l’or se nomme électrum. On trouve des parcelles d’électrum dans l’or appelé canaliense. On fait aussi de l’électrum artificiel en mêlant de l’argent et de l’or.
3. Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre XXXIII, traduction Emile Littré.
4. Cf. Opéra baroque. Don Quichotte chez la Duchesse.
5. Indifféremment remède ou poison, même sans organe ni instrument, le pharmakon agit.

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  • Martine Rouche at 12 h 13 min

    Quel bel article de charme ! ! ! …